Pourquoi je ne sors jamais sans mon dictionnaire militaire…

Dictionnaire militaireComment parler aujourd’hui de la guerre, de l’armée et de la Nation en 1914, sans risquer le contre-sens, l’erreur d’interprétation ou l’anachronisme ? En lisant certaines publications sur la Grande Guerre, on se rend compte que le manque de culture historique militaire amène des auteurs à tomber dans ces travers qui nuisent à la démonstration.

La suspension de la conscription depuis 1996 a certainement contribué à  la perte de cette culture militaire, même minimale, qu’offrait l’expérience du service militaire. Le passage par l’armée de conscription pouvait permettre de mieux comprendre le fait militaire. Certes à la fin du XXe siècle, la vie y était plus douce qu’au début du siècle, mais l’environnement, la vie de caserne, les ordres, les traditions, les règles de vie dans les chambrées, les rapports entre les individus et les catégories, les exercices, etc. étaient hérités en partie de l’armée de la Troisième République. Or cette mémoire tend à disparaître.

Deuxième facteur d’explication, la méconnaissance de cette source technique qu’est le Dictionnaire militaire. Cette « Encyclopédie des sciences militaires rédigée par un comité d’officiers de toutes armes » est rarement référencée dans les bibliographies des travaux de recherches. J’ai souvent recours à cette somme grâce à laquelle j’ai beaucoup appris sur la vie quotidienne et l’environnement de millions d’hommes (engagés, réservistes, officiers, sous-officiers et soldats, civils), avant et pendant la guerre. Je travaille avec la « 25e livraison » du Dictionnaire militaire, qui a été publiée en 1910. Cette édition ne prend pas en compte les mesures découlant de la loi sur le service de trois ans, mais ce n’est pas l’essentiel.

Le dictionnaire militaire est une source incontournable, non seulement pour l’histoire de l’armée mais aussi pour celle de la Première Guerre mondiale. Cet « inventaire général » concerne tout ce qui se rapporte à l’art, à l’organisation, aux sciences, aux techniques, à l’administration militaires. Disponible dans toutes les garnisons en 1914, cet outil devait apporter des réponses à toutes les interrogations que se posait notamment l’encadrement à l’époque.

Pages du Dictionnaire militaireDictionnaire militaire, encyclopédie des sciences militaires, tome II, Paris, Berger Levrault, 1910, p. 2592-2593. Cette double page montre l’étonnante diversité des termes définis : saillant, saillie, saindoux, sainfoin, établissements de Saint-Chamond, manufacture d’armes de Saint-Etienne, ordre royal et militaire de Saint-Louis.

Au fil des 3 300 pages, on peut tout savoir sur les carrières, les statuts, les règlements, l’administration militaire, les doctrines, les principes, la vie quotidienne, l’armement, le service militaire, les liens avec la société civile, etc. Les définitions sont précises, détaillées et exhaustives. Les termes définis sont souvent traduits en allemand, en anglais, en italien, en espagnol et en russe. Certaines définitions sont accompagnées d’une notice sur le même terme dans les armées étrangères. Ainsi, l’article consacré aux poudres dans l’armée française est suivi d’une courte notice sur les poudres en Allemagne, en Angleterre, en Autriche-Hongrie, en Belgique, aux États-Unis d’Amérique, en Italie, en Russie et en Suisse. En outre, des tableaux, cartes et croquis illustrent certaines entrées. En parcourant ce dictionnaire, on s’aperçoit aussi de la richesse du vocabulaire militaire à la veille de la guerre. Par exemple, à l’entrée « dépôt », le chercheur trouvera évidemment une définition du dépôt de corps de troupe, mais il saura aussi qu’il existe des dépôts de chevaux malades, de convalescents, d’éclopés, d’élevage, de remonte, d’étalons, des fortifications, de la guerre, de matériel, des modèles, de munitions, de prisonniers de guerre, de recrutement, de remonte mobile, de télégraphie, de tranchée, intermédiaire, de fonds du trésor.

Au total, voici une source fiable, précise, complète et compréhensible par tous. Le dictionnaire militaire sera notamment utile pour comprendre les termes ou les notions figurant sur une fiche matricule ou sur un journal des marches et opérations mais aussi pour mieux comprendre une institution et une société complexes en 1914. Malheureusement, il n’est pas encore accessible en ligne. Pourtant, malgré ses 4 kilos, je ne sors jamais sans mon dictionnaire militaire…

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