La recherche des disparus

la_recherche_des_disparus_-_-croix-rouge_francaise_bpt6k6347570kEn ce 11 novembre, nous proposons de nous intéresser aux disparus : comment s’est organisée la recherche des disparus pendant le conflit ? comment aujourd’hui mener des recherches sur les disparus ?

Cet article est le résultat d’un échange avec Jean-Michel Gilot, l’animateur du projet collaboratif « 1 Jour – 1 Poilu ». Il m’a fait découvrir une source méconnue, à savoir La Recherche des disparus, journal de l’association française pour la recherche des disparus, paru entre 1915 et 1917. Il a imaginé un nouveau défi collaboratif consistant à proposer aux internautes d’indexer et d’identifier les disparus figurant dans les colonnes de ce journal. De mon côté, je me suis attaché à en savoir plus sur cette source et  sur son contexte de parution.

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Plusieurs milliers d’Européens, militaires et civils, ont disparu pendant la Première Guerre mondiale. Les combats, les évacuations et les déportations sont les principales causes de ces disparitions. Près de 700 000 soldats sont encore ensevelis sous les anciens champs de bataille, parmi lesquels 250 000 Français (sur ce sujet, on peut voir le webdocumentaire « 700 000 », réalisé par Olivier Lassu à partir de fouilles archéologiques). Régulièrement, des corps sont exhumés à l’occasion de travaux effectués sur l’ancienne ligne de front.

La question du sort des disparus s’est posée dès les premières semaines du conflit, en raison de l’exode des populations civiles, de la confusion engendrée par les combats, de la dislocation des unités, de la capture de milliers de soldats et des effets de la puissance de l’armement, qui pulvérise les corps. Avec la stabilisation du front, qui a mis fin à l’exode des populations civiles, le nombre des disparus a diminué, pour se stabiliser entre deux grandes offensives.

La France a été fortement touchée par ces disparitions. Les familles en proie à l’inquiétude se sont mises en quête de leurs disparus pendant et après la guerre comme le montre si bien le film de Bertrand Tavernier, La vie et rien d’autre, sans aucun doute l’un des meilleurs films français sur la Grande Guerre.

http://dai.ly/x1zzr29

Vers quelles sources peut-on se tourner pour trouver des traces de ces disparus ? Comme souvent avec les archives, il importe de comprendre le fonctionnement des institutions et des acteurs qui se sont saisi de ces questions pendant la guerre : on verra que leur activité a généré toute une production documentaire. Aujourd’hui ces sources ont pris une valeur secondaire : elles permettent de comprendre comment la recherche des disparus a hanté les vivants pendant de longues années et elles sont utiles aux recherches généalogiques.

Devant le grand nombre de disparus au début de la guerre, l’État a cherché à mettre en place des moyens permettant aux Français de retrouver leurs proches, de maintenir les liens dans les familles et d’enquêter sur les disparus. Il s’est appuyé à la fois sur le bureau de renseignements du ministère de la Guerre et sur l’agence des prisonniers de guerre de la Croix-Rouge française. Une autre initiative privée a vu le jour, avec l’Association française pour la recherche des disparus, éditrice d’un journal intitulé La recherche des disparus. Pour mieux comprendre cette gestion bureaucratique et complexe, je renvoie vers une notice de Béatrix Pau : Gérer les morts. Enfin, au sujet de la législation sur les disparus, on peut aussi consulter les transcriptions de la loi du 25 juin 1919 sur les disparus et de la circulaire de mise en application, en date du 24 juillet 1919, mises en ligne par les lycées Anguier (Eu) et Vuillaume (Mirecourt).

Le bureau de renseignements aux familles du ministère de la Guerre

Le bureau de renseignements aux familles du ministère de la Guerre, rattaché au cabinet du ministre, est installé à l’École militaire à Paris au début de l’année 1915. Dirigé par le contrôleur général Bossut, secondé par l’officier interprète Joseph Denais, député de Paris, ce bureau a pour mission principale de rechercher les disparus. Il centralise tous les renseignements relatifs aux soldats blessés, malades, captifs, morts ou disparus. Les disparus sont fichés au moyen d’un code couleur : fiche blanche pour les hospitalisés, violette pour les prisonniers, verte pour les disparus, etc. En février 1915, plus d’un million de fiches sont classées par deux services : « prisonniers de guerre » (français et adversaires) et « hospitalisés ou disparus ». Au total, un millier d’hommes, appartenant au service auxiliaire, sont mobilisés dans ce bureau.

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Les sources d’information du bureau de renseignements aux familles du ministère de la Guerre

Enfin, une fois les fiches établies et la situation de chaque soldat connue, le bureau transmet ces informations aux dépôts des unités, lesquelles doivent ensuite aviser officiellement la personne désignée par chaque soldat pour recevoir de ses nouvelles, et répondre aux demandes des familles.

Malheureusement, je n’ai pas retrouvé la trace des archives de ce bureau.

L’Agence des prisonniers de guerre de la Croix-Rouge française.

D’après les conventions de La Haye et de Washington, les agences nationales de la Croix-Rouge exercent auprès des prisonniers de guerre une action d’assistance et doivent permettre la mise en relation des captifs avec leurs familles. Voici le circuit de l’information : les camps de prisonniers transmettent les listes de détenus aux autorités politiques, qui les font suivre à la Croix-Rouge nationale, laquelle les communique au Comité international de la Croix-Rouge à Genève. Ce dernier les envoie aux agences nationales de la Croix-Rouge dans les pays adverses, en vue de l’information aux familles.

L’Agence des prisonniers de guerre de la Croix-Rouge française, installée sur l’avenue des Champs-Elysées à Paris, est devenue une source nationale officielle de renseignements sur les prisonniers.

Il est à noter que l’Agence s’intéresse également aux réfugiés belges et français. En consultant des journaux belges (le Métropole ou l’Indépendance belge, édités à Londres), en interrogeant des comités (le comité franco-belge à Paris, le War Refugees Comittee à Londres ou le Bureau des réfugiés belges à La Haye) et des organisations fraternelles, elle dresse des listes de réfugiés.

En ce qui concerne les réfugiés français, le ministère de l’Intérieur a fait imprimer des listes de réfugiés au fur et à mesure que lui parvenaient les renseignements fournis par les municipalités. Ensuite, ces listes ont été diffusées aux préfectures, sous-préfectures, chef-lieux de cantons et comités départementaux des réfugiés. Ces derniers, constitués pour venir en aide aux réfugiés dès les premières semaines de la guerre, leur assurent assistance et permettent le rapprochement des personnes dispersées ou la recherche de disparus. On peut citer en exemple le comité des réfugiés du Pas-de-Calais, qui tient une permanence au café du Château-Rouge, 46 boulevard Barbès à Paris, ou le comité des réfugiés de la Meuse, installé à la Taverne parisienne, 41 rue du faubourg Montmartre à Paris.

Sur ce sujet, voir :

L’association française pour la recherche des disparus

Née à l’initiative de quelques personnalités lyonnaises, l’Association française pour la recherche des disparus est installée rue de Sèze à Lyon. Cette association est placée sous le haut patronage de la Société de secours aux blessés militaires et rattachée à l’Agence des prisonniers de guerre de la Croix-Rouge française. A sa création, elle s’est fixé deux missions : la recherche des disparus, sans concurrencer les circuits officiels, et la facilitation des retrouvailles.

Son intervention s’effectue après épuisement des moyens d’information traditionnels mis à la disposition des familles. Le moyen retenu par les fondateurs a été la diffusion d’un journal intitulé La recherche des disparus. Les familles adressent une demande au journal en remplissant le coupon et moyennant un franc de publicité, pour que le journal publie les noms des disparus recherchés (militaires, rapatriés belges, rapatriés anglais et civils français). Par ailleurs, grâce à son réseau de correspondants à l’étranger, le journal publie également des listes de personnes internées, hospitalisées, réfugiées, rapatriées de Suisse, mais aussi des noms de personnes voulant se signaler (en indiquant leur nouvelle adresse par exemple). On y trouve également des petites annonces ainsi que des listes de camps de prisonniers français en Allemagne et, ce qui est plus rare, dans l’Empire Ottoman (numéros de janvier, avril et juin 1916).

Les informations qui parviennent à l’association sont transmises gratuitement aux demandeurs, sauf en cas de décès. Dans ce cas, les données sont transmises au bureau de renseignements aux familles du ministère de la Guerre ou aux archives administratives du ministère de la Guerre, qui seuls peuvent les rendre publiques.

Au total, 73 numéros de ce journal ont été publiés entre février 1915 et décembre 1917, selon une périodicité irrégulière. 31 numéros paraissent en 1915, 30 en 1916 et 13 en 1917. Le tout rassemble près de 50 000 noms de militaires et de civils, accompagnés parfois de quelques renseignements complémentaires (prénom, unité, date de disparition, adresse). A partir du 35e numéro, le journal reproduit également des photographies individuelles, dont le nombre est estimé à plus de 1 000.

Soumis à la censure, le journal est vendu au numéro dans les gares et les principales villes de France, ou sur abonnement. En revanche, il est adressé gratuitement aux préfectures et sous-préfectures, aux dépôts des régiments, aux formations sanitaires et aux bureaux des comités de réfugiés français et étrangers.

Pour ses fondateurs, l’association est « une œuvre » qui cherche « à aider au maintien de la résistance morale du pays et à servir avec désintéressement les victimes de guerre ». La publication s’interrompt brusquement en décembre 1917 : mon hypothèse est que le ministère de la Guerre soupçonne les services de renseignements allemands d’utiliser le journal afin d’évaluer les pertes françaises – comme le font les services français de renseignements.

Aujourd’hui les 73 numéros de La Recherche des disparus sont consultables sur Gallica. Le projet d’indexation et d’identification proposé par Jean-Michel Gilot donne de la visibilité à ce journal et devrait faciliter considérablement les recherches dans les milliers de noms listés. En effet, il est proposé d’indexer les informations suivantes : nom, prénoms, grade, âge, date de disparition et parfois lieu, corps de troupe (régiment) et unité élémentaire (compagnie, escadron ou batterie). Ce dernier niveau d’information, qu’on ne trouve pas souvent dans les archives, présente un grand intérêt parce qu’il permet d’affiner les recherches sur des combattants, notamment dans les journaux des marches et opérations. L’indexation des noms figurant dans ces listes de disparus devrait également faciliter les croisements avec d’autres bases de données, telle Mémoire des hommes, ce qui permettra de savoir si les soldats recherchés sont réapparus après la guerre ou s’ils sont morts et, le cas échéant, s’ils ont une sépulture.

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