Le 7 octobre 1915 disparaissait mon arrière-grand-père

Jean Baptiste BourletMon arrière-grand-père, Jean Baptiste Bourlet, canonnier au 17e régiment d’artillerie de campagne, est mort pour la France voilà un siècle. J’ai déjà évoqué son histoire sur ce blog en 2012. Embarqué sur le vapeur « Amiral Hamelin », Jean Baptiste a été porté disparu après le torpillage du navire par le sous-marin U33 le 7 octobre 1915. En moins d’un an, la fratrie était anéantie (voir les autres billets : Charles Bourlet, mort pour la France le 7 mars 1915 et Léon Bourlet, des pays envahis aux Eparges).

A l’occasion du centenaire de la disparition de mon aïeul, j’ai choisi de publier le rapport de mer du capitaine au long court Jean Baptiste Guibert, commandant de l’Amiral Hamelin. Cette source brute relate avec précision cette journée. J’ai ajouté à la fin de ce rapport la liste des hommes tués, noyés ou disparus avec mon arrière-grand-père le 7 octobre 1915.

Rapport de mer du capitaine de l’Amiral Hamelin

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Je suis parti de Marseille le 2 octobre à 6 heures du soir ayant à bord 306 passagers militaires, 48 hommes d’équipage. Je me rendais à Salonique en suivant la route conseillée par la Marine. Cette ligne passant près du cap Bon, sud de Pantellaria et de Malte. J’avais passé cette dernière île dans la nuit du 5 au 6 vers 11 heures du soir. Je faisais route sur le canal de Cerigo.

Carte définitive optimisée JB Bourlet132

Le 7 à 5 heures 45 du matin, le 2e capitaine de quart aperçut un sous-marin en demi-plongée qui commença à canonner le navire. Je fis aussitôt changer de route pour fuir en lui présentant l’arrière. Le sous-marin se trouvait à environ 800 mètres. Je subis sans stopper cette canonnade jusqu’à 6 heures 20 environ ; puis constatant la grande supériorité de marche du sous-marin, je me décidai à stopper afin de pouvoir mettre mes embarcations à la mer avant d’être torpillé et je fis hisser le signal : « je suis stoppé ».

Le sous-marin certain que l’« Amiral Hamelin » était sans défense avait émergé complètement arborant le pavillon autrichien et s’était rapproché tout en continuant le bombardement qui faisait à bord de nombreuses victimes. Je donnai l’ordre d’amener les embarcations et d’abandonner le navire le plus tôt possible ; le feu s’était déclaré dans la cale I dans laquelle se trouvaient des obus et du fourrage. Le débarquement s’opéra avec ordre sous le feu, suivant le plan établi (la veille il y avait eu exercice d’abandon, chaque homme muni de sa ceinture de sauvetage). Il y eut cependant à déplorer la perte de la baleinière dont la bosse fut larguée par un inconnu, et celle du canot I coupé en deux par un obus qui tua tous les hommes déjà descendus.

Le sous-marin tout près du navire à tribord dirigeait son tir sur les canots de ce bord. Il y eut dans ces embarcations de nombreux tués et blessés. Le 1er lieutenant, monsieur Cordier fut tué à son poste en commandant la mise à l’eau de son embarcation. Des canots réussirent cependant à s’éloigner du navire et se maintinrent à une certaine distance par la crainte de l’explosion des munitions de la cale incendiée. Le sous-marin tirait à la flottaison. Le navire restait toujours droit. Le sous-marin perdant patience lança une torpille dans la cale n° 2. Il était sept heures.

Pendant ce temps j’avais groupé l’armement du canot 1 sur la dunette pour mettre à l’eau les deux radeaux de l’arrière. Le sous-marin dirigea son feu sur le rassemblement ainsi formé et fit de nombreuses victimes. Après avoir rassemblé deux ou trois fois les soldats dispersés, je réussis à mettre ces radeaux à la mer. Je fus très aidé dans cette opération par le concours du sous-lieutenant de Cazenove. Les hommes épargnés par ce bombardement se sauvèrent sur ces radeaux. Il ne restait plus à bord que le capitaine Vigneron (commandant d’armes) qui ne voulut quitter le navire qu’immédiatement avant moi.

Le navire était toujours droit, je voulus rapprocher les embarcations et je hissai pour cela le pavillon de rappel. Les embarcations groupées sous les ordres du second capitaine s’occupaient du sauvetage du canot 5 qui, criblé de shrapnels, menaçait de sombrer. Ce canot fut allégé de la moitié de son personnel par les canots 6 et 8 ; on put alors aveugler ses nombreuses voies d’eau. Le sous-marin tournait autour des embarcations et accosta le canot 6 commandé par le chef mécanicien, monsieur Cuny, et demanda :

  1. Le nom du navire ; R :  Amiral Hamelin
  2. D’où venez-vous ? R: Marseille
  3. Ou allez-vous ? R : Les soldats répondirent Salonique
  4. Vous avez tiré sur nous ; R : Nous n’avons pas de canon. Il insiste sur le tir.
  5. Qu’avez-vous à bord ? R : Mr Cuny : des hommes et des chevaux. Les soldats : des munitions.
  6. Qui commande le navire ; R : Mr Guibert, capitaine de la Marine marchande.
  7. Ou est-il ? R : à bord

Après cette conversation, il revint par le travers du navire et envoya une 2e torpille dans la cale n°3 à tribord. Le navire s’enfonça aussitôt, l’arrière le premier, se dressant verticalement. Je fus entraîné par le navire et revins ensuite à la surface et je pus m’accrocher à un radeau flottant près de moi. Le 2e capitaine ramena alors toutes les embarcations sur le lieu du naufrage donnant l’ordre au youyou plus maniable de contourner toutes les épaves à la recherche des survivants. Le youyou fit de nombreuses rondes et sauva 38 hommes. Je fus recueilli par le canot du 2e capitaine. Le reste de la journée se passa en préparatifs de toutes sortes : confection d’ancres flottantes, répartition des effectifs, appels, etc… Je regrettai alors vivement de n’avoir pas eu la TSF pour signaler notre périlleuse situation car mes embarcations surchargées n’auraient pu résister à une mer un peu plus forte. Je conservai cependant l’espoir (qui se réalisa) d’être signalé par un navire aperçu à l’horizon alors que j’avais le feu à bord.

A 3 heures 45, des fumées furent aperçues à l’horizon venant de l’Est. A 16 heures 15, les contre-torpilleurs « Mameluck » et « Aspirant Herbert » nous annoncèrent l’arrivée du navire hôpital anglais « Dunluce Castle » qui devait nous recueillir. A 17 heures 30, le « Dunluce Castle » embarquait tous les naufragés. Les torpilleurs sur notre indication continuèrent les recherches du youyou et ramenèrent encore les derniers huit naufragés. Le « Dunluce Castle » remit en route à 19 heures et arriva à Malte le lendemain à 15 heures. Nous eûmes à nous louer de l’accueil cordial des marins anglais qui prodiguèrent à nos blessés les soins les plus empressés et nous procurèrent des vêtements secs. Tout mon équipage fut mis en subsistance le soir même sur le « Tourville » et fut embarqué le lendemain 9 octobre sur le « Djemnah ».

En cette triste circonstance, j’eus le plaisir de constater la parfaite tenue de mes officiers et en général de tout mon équipage. Je dois cependant signaler tout spécialement la belle conduite :

  • de monsieur Cariou, 2e capitaine, qui par son autorité sut maintenir le calme et grouper les embarcations tout en sauvant de nombreux naufragés ;
  • du chef mécanicien, monsieur Cuny qui, par son sang froid maintint son personnel à son poste et facilita la tentative de fuite ordonnée par le capitaine ;
  • de monsieur Huet, 3e mécanicien, qui de son propre mouvement descendit dans la machine pour aider son chef ;
  • de monsieur Nedellec, 3e lieutenant, dont le canot bombardé pendant sa mise à l’eau eut cinq tués et de nombreux blessés, se maintint le long du bord jusqu’à ce qu’il eut embarqué son plein de passagers ;
  • du maître d’équipage Kerleau, patron du youyou qui s’est activement dépensé toute la journée à la recherche des survivants, sut imposer son autorité à son armement, ramena 38 personnes et montra un entrain et une intelligence supérieure dans cette circonstance ;
  • les matelots Thouement, Guezou et le chauffeur noir Theo se sont particulièrement distingués.

J’eus malheureusement à déplorer la mort :

  • de mon 1er lieutenant monsieur Cordier, tué à son poste en commandant la mise à l’eau de son embarcation et qui, blessé à mort, recommandait à un chauffeur de se sauver rapidement;
  • du maître d’hôtel, du cuisinier Chastan et chauffeur Urvoy, du graisseur Clous et du docteur du bord tués par les obus dans mon embarcation.

Je signale avant de terminer la belle conduite du capitaine, commandant d’armes, monsieur Vigneron qui ne consentit à quitter le bord que sur mon ordre et immédiatement avant moi et qui étant à la mer refusa de se laisser sauver par le youyou avant trois soldats ses voisins quoiqu’il fut lui même très épuisé et ne sachant pas si le canot pourrait revenir à son secours. Le sous-lieutenant de Cazenove qui resta un des derniers à bord et malgré le bombardement qui faisait beaucoup de victimes autour de lui réussit à cinq reprises à ramener un groupe de soldats aussitôt bombardé et enfin à mettre à l’eau les deux radeaux de l’arrière.

En général tous les officiers du pont et de la machine furent dignes d’éloges et surent maintenir le moral des naufragés qui se soumirent à leur autorité, ce qui permit d’éviter tout désordre et de sauver, malgré le bombardement tous ceux qui avaient échappé aux blessures mortelles.

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Militaires et membres de l’équipage tués, noyés ou disparus le 7 octobre 1915

25e d’artillerie, 41e section de munitions : 18 tués et disparus.

TONNELIER Albert Pierre Barthélémy, adjudant ; GUILLAUME Henri Georges Emile, brigadier ; CHAMPAGNE Omer, trompette ; ANDREUX Jean, ouvrier en fer ; RICHOMME Désiré Louis, aide-maréchal ; BOYER Louis, canonnier servant ; BREYSSE Jean Baptiste Auguste, canonnier servant ; CADOT Charles, canonnier servant ; CANONNE Georges Émile, canonnier servant ; GOSSELIN Désiré Eugène Alphonse, canonnier servant ; MENEZ François Marie, canonnier servant ; METAYER Joseph Marie, canonnier servant ; PERRODO Félix, canonnier servant ; PESLHERBE Victorien Marie, canonnier servant ; ROUILLON Paul, canonnier servant ; VEISEN Charles, canonnier conducteur ; VERNIERS Léon Victor, canonnier servant ; VILAIN Albert Lucien, canonnier servant.

BECQUET Romain, canonnier servant ; DUMEIX Auguste Frédéric, canonnier conducteur.

17e d’artillerie, 41e bis section de munitions : 37 tués et disparus

DUMOLARD Henri Paul, aspirant ; DURIEUX Louis Désiré, maréchal des logis ; FLEURY Charles Jules Léon, maréchal des logis ; PHILIPPE Charles, maréchal des logis ; ROUX Jean André, maréchal des logis ; CARY Émile Jules, maître pointeur ; MOLIN Abel Victor, maitre pointeur ; DUGENDRE René, infirmier ; AUTIN Émile, canonnier servant ; BOURLET Jean Baptiste, 1er canonnier ; BOVEROUX Georges Marcel, canonnier servant ; CARON Louis Joseph, canonnier servant ; COLIN Emile Jules, canonnier servant ; DUHAMEL Emile Camille, canonnier servant ; DUVAL Charles Gaston, canonnier servant ; FRANCATEL Émile Constantin Jean Baptiste, canonnier servant ; GLAVIER François Léon, canonnier servant ; GODET Arthur Léopold, canonnier servant ; KNODERER André Georges, canonnier servant ; LAURENT Adrien Maurice, canonnier servant ; LEBRUN Georges, 1er canonnier ; LEFEVRE Pierre Émile, canonnier servant ; LELIEVRE Gaston, canonnier ; LOY Charles, canonnier servant ; MARQUET Charles Claude, canonnier servant ; MOREAU René, canonnier servant ; NEUET Louis, canonnier servant ; OLIVIER Albert Adolphe, canonnier conducteur ; PILLOT Gustave Fernand, canonnier servant ; PIOT André, 1er canonnier ; PITRE Eugène Isidore, canonnier servant ; PLACHOT Guillaume Joseph, 1er canonnier ; RICARD René, canonnier servant ; QUENEL Émile Adolphe, canonnier servant ; ROLLAND Jean Baptiste Emile, canonnier servant ; STIEVET Pierre Joseph, 1er canonnier ; VIOLETTE Henri, canonnier servant ; WATY Albert, canonnier servant.

Équipage du vapeur Amiral Hamelin : 6 tués et disparus

CORDIER Maurice, premier lieutenant, capitaine au long cours, CLOUS François Marie, graisseur ; URVOY Aristide, chauffeur, MARCHON Denis Arsène, maître d’hôtel ; CHASTAN Louis, cuisinier ; FOUSSENQ Joseph Fortuné, soldat, 15e section d’infirmiers militaires.

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3 Comments

  1. Quel beau récit!c’est très bien écrit ,sobre mais finalement émouvaznt.
    nous sommes tous unis à cette peine et à cette gloire que nous donnent nos aïeux courageux!

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