Léon Bourlet, des « pays envahis » aux Eparges

Léon BourletPour la troisième fois en moins d’un an, j’écris la biographie d’un ancêtre mort pour la France pendant la Première Guerre mondiale. Léon Bourlet est le frère cadet de mon arrière-grand-père, Resté dans les « pays envahis » lors de l’invasion d’août 1914, il choisit de rejoindre la France non occupée.

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Léon Bourlet est né à Saulzoir (Nord) le 1er avril 1892. Quand j’ai entamé les premières recherches à son sujet, je me suis aperçu que Léon avait épousé Henriette Gabelle en septembre 1911, sœur de mon arrière-grand-mère. Ainsi les deux frères étaient mariés aux deux sœurs !

Léon est ouvrier quand il est incorporé au 127e régiment d’infanterie de Valenciennes le 10 octobre 1913. Toutefois, il est réformé par la commission de réforme de Valenciennes pour otite chronique et perforation du tympan le 10 juillet 1914. Ainsi, à la déclaration de guerre, il n’est pas rappelé sous les drapeaux. A partir du 25 août 1914, Saulzoir est occupé par l’armée allemande. Il est pris au piège derrière la ligne de front.

Évadé des pays envahis

Néanmoins, et bien que réformé, il décide de rejoindre la France non occupée. Mon grand-père, alors âgé de 5 ans, se souvenait de son oncle venu faire discrètement ses adieux à l’une des fenêtres de la maison familiale. Léon quitte le village entre septembre et octobre 1914. Il rejoint vraisemblablement la France non occupée par le nord du département, puisque la ligne de front n’est pas encore figée jusqu’au littoral. Ce voyage est dangereux car les fugitifs risquent, en cas d’interpellation, la garde à vue, l’internement en qualité de prisonnier civil voire l’exécution pour espionnage. Par la suite, une fois la ligne de front fixée jusqu’à la Mer du Nord, les évadés emprunteront un nouvel itinéraire passant par la Belgique, les Pays-Bas afin de rejoindre l’Angleterre. On sait encore peu de choses sur ces parcours étonnants. Pourtant, des sources existent aux Archives départementales ou au Service historique de la Défense à Vincennes.

Soldat au 87e régiment d’infanterie

Le 20 novembre 1914, Léon Bourlet est classé « bon pour le service armé » par décision du conseil de révision d’Ancenis (Loire-Atlantique). Il est incorporé au 87e régiment d’infanterie de Saint-Quentin, un corps dont le dépôt est replié à Quimper dans le Finistère. Après quelques semaines d’instruction, il arrive au 87e le 25 décembre 1914. Ce régiment est alors engagé au Bois de la Gruerie, où il a déjà subi des pertes importantes. Mon arrière-grand-oncle participe probablement aux combats sanglants de la cote 196 au nord du Mesnil-les-Hurlus (Marne) en février et mars 1915. Ce n’est que vers le 17 avril 1915 qu’il rejoint les Hauts-de-Meuse face aux Éparges. Depuis le début de l’année, cette crête fait l’objet d’une grande attention de la part du Grand Quartier général, qui veut s’emparer de ce point haut pour gêner l’armée allemande. L’infanterie française se rue à l’assaut de la crête qui culmine à 346 mètres au dessus de la plaine de la Woëvre. Les principales attaques ont lieu du 17 au 22 février et du 6 au 16 avril 1915. En raison de combats ininterrompus, le champ de bataille est devenu un immense bourbier, ravagé par les bombardements de l’artillerie et les explosions de mines. Les attaques et les contre-attaques s’enchaînent, engloutissant les hommes, détruisant la nature et transformant le paysage. A la mi-avril, les Français contrôlent la crête mais ils ne se sont pas emparés du point culminant (le point X). Les Allemands entreprennent alors la reconquête de la crête. Le haut commandement français ne veut pas lâcher et ordonne aux troupes de tenir. Le maintien des positions françaises est obtenu au prix de pertes considérables. Léon Bourlet disparaît dans l’un de ces combats aux Eparges avec plusieurs centaines de camarades le 25 avril 1915, peut-être dans le Bois Saint-Rémy près de Mouilly, entre la tranchée de Calonne et les Éparges.

Un disparu

Dans un premier temps, il est présumé prisonnier. Aucun corps n’est retrouvé. Son nom ne figure sur aucune liste de prisonniers. A la fin de la guerre, il fait partie des milliers de disparus. Le 25 septembre 1920, la famille est avertie qu’une instance en déclaration judiciaire de décès est entreprise. Finalement, le décès de mon arrière-grand oncle est fixé au 25 avril 1915 par jugement du tribunal civil de Cambrai le 12 novembre 1920, sur requête du procureur de la République de Cambrai. Le jugement est ensuite transcrit sur les registres de l’état-civil de Saulzoir le 16 décembre 1920. Léon est mort pour la France.

Avant la guerre, il avait eu un fils, Léon Alexis, né le 23 août 1913. Ce blog m’a permis de rencontrer la petite-fille de Léon Bourlet l’année dernière. Nous avons beaucoup échangé sur l’histoire de la famille et sur son grand-père, dont elle conserve pieusement la photographie dans la salle à manger. Elle me confiait que son père, Léon Alexis, avait espéré, toute sa vie, retrouver le corps de ce père mort à l’âge de 23 ans.

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Pour voir les deux précédents billets sur mes deux autres parents morts à la guerre :

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