La collection d’autochromes de l’ECPAD

Groupe de petits Noyonnais. Fernand Cuville, 5 octobre 1917. Réf. AUL 205 / ECPAD, collection Tournassoud

Groupe de petits Noyonnais. Fernand Cuville, 5 octobre 1917. Réf. AUL 205 / ECPAD, collection Tournassoud

L’ECPAD détient une collection de 572 photographies autochromes représentant des scènes prises pendant la Première Guerre mondiale. Elles constituent un témoignage particulier sur le conflit, tant en raison des caractéristiques du procédé lui-même que de la personnalité des auteurs de ces clichés, parmi lesquels le commandant Jean-Baptiste Tournassoud. C’est d’ailleurs en partie grâce à la famille de ce dernier que la collection a pu être préservée entre 1919 et 1973, date à laquelle elle est revenue dans le giron de l’État. Cette collection entretient en outre des relations étroites avec d’autres institutions patrimoniales, dont les ancêtres ont en partie présidé à sa constitution : le musée Albert-Kahn (MAK) et la médiathèque de l’architecture et du patrimoine (MAP).

La « diapositive » en couleur avant l’invention de l’autochrome

Au XIXe siècle, les recherches sur la reproduction des couleurs s’effectuent dans deux directions : fixation directe par voie chimique ou physique (chromophotographie) ou reconstitution par synthèse additive des trois couleurs primaires[1]. C’est cette dernière qui va donner lieu aux développements les plus prometteurs. Les précurseurs sont Maxwell et Sutton qui, en 1861, réalisent la première vue en couleur en prenant sous le même angle trois clichés sur plaque de verre d’un morceau de tissu écossais, avec trois filtres colorés différents (rouge, vert, bleu) : ils obtiennent ainsi trois plaques négatives en noir et blanc dont ils tirent des positifs qu’ils projettent à travers trois lanternes magiques munies chacune du filtre utilisé lors de la prise de vues initiale. La superposition des trois images sur un écran reconstitue les couleurs et les motifs du tissu. Cependant, le procédé est lourd et difficilement reproductible.

Peu avant 1900, le photographe Sergueï Prokoudine-Gorski l’améliore en inventant une chambre trichrome, appareil permettant de prendre successivement les trois plaques nécessaires de façon plus pratique et plus rapide, à l’aide duquel il réalise de 1905 à 1912 un grand nombre de photographies à travers tout l’Empire russe[2].

L’autochrome à portée du photographe amateur

Avec le procédé inventé par Auguste et Louis Lumière en 1903, les trois supports utilisés dans les procédés précédents sont réunis en un seul de la manière suivante : sur une plaque de verre sont disposées successivement une couche de vernis au latex servant d’accroche, une fine couche de micro-grains de fécule de pomme de terre colorés en bleu-violet, vert et rouge-orangé, et de la poudre de charbon de bois qui sert à boucher les interstices. L’ensemble est laminé sous forte pression et recouvert d’un vernis à base de nitrate de cellulose puis d’une émulsion de gélatino-bromure d’argent qui joue le rôle d’obturateur. La fabrication est industrialisée et le prix abaissé, ce qui rend la photographie en couleurs accessible à un plus grand nombre de pratiquants.

Pour la prise de vues, on peut utiliser le même appareil que pour la photographie en noir et blanc en intercalant un filtre jaune qui compense l’excès de sensibilité au bleu de la plaque autochrome, qui présenterait sinon une dominante violacée. On dispose la plaque à l’envers : le côté fécule est exposé en premier aux rayons lumineux arrivant par l’objectif ; ceux-ci subissent suivant leur couleur une absorption variable en fonction de la teinte des grains de fécule qu’ils rencontrent et impressionnent plus ou moins la couche argentique située à l’arrière. En raison de l’épaisseur de la couche de fécule que la lumière doit traverser avant d’atteindre la couche argentique, la sensibilité est soixante fois moindre que celle d’une plaque noir et blanc et le temps d’exposition est beaucoup plus long, d’une seconde à focale 8 pour un paysage très éclairé à une quinzaine de secondes pour un coucher de soleil, de sorte que l’emploi d’un pied est indispensable. Le procédé ne convient donc pas à des scènes de mouvements, où les personnages prendraient un aspect fantomatique. Il met au contraire particulièrement en valeur les portraits ou les vues d’architecture.

Après exposition, on obtient un négatif. Au lieu de le fixer et d’en tirer ultérieurement un positif, on l’inverse directement sur la plaque par un traitement chimique. Chaque autochrome est donc une vue positive unique.

Constitution de la collection pendant la Première Guerre mondiale

Les premières autochromes réalisées par la section photographique de l’armée (SPA), prises par l’opérateur Édouard Brissy en Argonne, datent de juillet 1915. D’autres photographes adoptent ensuite ce procédé : Pierre Machard, Paul Queste et Isidore Aubert, qui prennent au total plus de soixante-dix clichés en couleur parallèlement à leurs reportages en noir et blanc en 1915. Ils photographient essentiellement des ruines, parfois des cantonnements, mais ne s’approchent pas des premières lignes. En 1916, Pierre Machard effectue des reportages en Alsace puis au Maroc. Avec Albert Samama-Chikli, la photographie autochrome revêt un aspect plus militaire avec des scènes d’entraînement et des vues réalisées à proximité des lignes, notamment en Afrique du Nord.

En 1917 démarre une fructueuse collaboration entre la SPA et le mécène et fondateur des Archives de la planète, Albert Kahn, qui finance une importante mission dans la Marne, le Haut-Rhin, le Nord, la Belgique, la Meuse et la Picardie, assurée par Paul Castelnau et Fernand Cuville. Ces derniers prennent souvent plusieurs clichés en couleur de la même scène, un pour l’armée, un pour les Archives de la planète et un troisième pour le ministère de l’Instruction publique et des Beaux-arts, ces vues étant maintenant réparties entre l’armée, le MAK et la MAP. Après octobre 1917, la SPCA[3] semble ne plus consacrer de mission à la photographie en couleurs. Castelnau et Cuville continuent cependant à travailler, l’un pour Albert Kahn, l’autre pour le ministère de l’Instruction publique et des Beaux-arts. D’après les différentes sources écrites permettant de documenter ces autochromes (registres d’inventaire du MAK , livres d’entrées de la SPA où sont mentionnés notamment les clichés couleurs référencés oméga réalisés en 1915-1916, légendes manuscrites de Paul Castelnau et liste des clichés de Cuville), il est possible d’estimer à plus de mille trois cents plaques le volume de la collection d’autochromes réalisées par les SPA/SPCA/SPCG à la fin de 1918, au moment où le commandant Tournassoud en prend la direction.

L’apport du commandant Tournassoud

Après avoir servi successivement dans le génie, le train des équipages et au service géographique de l’armée, il dirige le service photographique et cinématographique de guerre (SPCG) de novembre 1918 au 15 mars 1919. Bien que n’ayant jamais fait partie de l’équipe des opérateurs de la section, il s’adonne de longue date à la photographie, publiant ses œuvres dans la presse avant la guerre, et possède une rare maîtrise de l’autochrome. Sa production se distingue radicalement de celle des photographes précités : ses vues, fruit de mises en scènes élaborées, se rapprochent davantage de la peinture d’histoire du XIXe siècle que du reportage sur le vif. À son arrivée au SPCG, il apporte probablement avec lui sa collection personnelle. On ne sait pas précisément combien elle comportait de plaques en couleurs ni comment ces dernières se sont trouvées mélangées avec la série d’autochromes réalisées par les opérateurs militaires. Après son départ du service, une grande partie de l’ensemble a été conservé dans sa famille jusqu’en 1973, date à laquelle sa petite-fille, Paulette Michey, en fit don à l’ECPA (établissement cinématographique et photographique des armées).

 

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Le travail d’identification des œuvres

À l’entrée de la collection dans les fonds de l’ECPAD en 1973, les clichés n’ont plus leurs références d’origine et se trouvent confondus dans un ensemble renommé AUL, pour Autochrome Lumière. Il s’agit peut-être d’une appellation ancienne donnée par Tournassoud, sachant l’admiration qu’il vouait aux frères Lumière. Le don n’est accompagné d’aucun document d’identification et une très large majorité des clichés lui est alors attribuée. En outre, la numérotation est incohérente, avec, au début, des bribes de regroupement thématique suivies d’une succession de vues du front français dans le désordre. Le travail entrepris depuis les années 2000[4] consiste à réattribuer chaque œuvre à son auteur, d’une part par comparaison avec l’autochrome éventuellement conservée dans une autre institution, d’autre part par la recherche d’une scène identique ou très proche réalisée en noir et blanc par le même auteur. C’est en effet le cas pour Tournassoud qui réalise fréquemment trois vues : un cliché stéréoscopique sur plaque de verre noir et blanc au format 8×16 cm, un autre en noir et blanc au format 13×18 cm, enfin une autochrome de même format quasiment identique à la précédente[5]. C’est aussi le cas, dans une moindre mesure, d’Albert Samama-Chikli, de Pierre Machard et de Paul Queste. Quant à Castelnau et Cuville, ils ont côtoyé au cours de leurs missions d’autres photographes, notamment Edmond Famechon, Jacques Ridel et Marcel Lorée, avec lesquels la comparaison des clichés est également fructueuse. Les sources écrites permettent de conforter les indications obtenues par ces rapprochements.

Il reste après ces opérations d’identification vingt et une autochromes dont l’auteur est pour l’instant inconnu. Toutes les autres ont été réattribuées, essentiellement à Castelnau et Cuville (318), Tournassoud (89), Machard et Samama-Chikli (une cinquantaine chacun) et enfin Queste, Aubert et Brissy. L’ensemble conservé à l’ECPAD apparaît diminué par rapport au volume initial de la collection telle qu’elle devait se présenter à la fin de 1918 mais il faut tenir compte des autochromes qui, à l’époque, étaient destinées aux beaux-arts, actuellement conservés à la MAP (780). La somme des deux s’en rapproche davantage.

Quoiqu’il en soit, la variété des clichés présente une vision renouvelée de la guerre tant par le réalisme des scènes de vie quotidienne et des portraits que dans la représentation des ruines ainsi que le rendu des uniformes et des drapeaux[6].

Véronique Goloubinoff, chargée d’études documentaires, ECPAD – juillet 2015

[1] Il n’est ici question que de photographies projetables et non de tirages sur papier, pour lesquels on utilise des procédés de synthèse soustractive des couleurs.

[2] Les 1 902 plaques, actuellement conservés aux États-Unis à la bibliothèque du Congrès, ont fait l’objet d’une exposition à Paris en 2014.

[3] Le service devient section photographique et cinématographique de l’armée (SPCA) après sa fusion en janvier 1917 avec la section cinématographique de l’armée, puis service photographique et cinématographique de guerre (SPCG) en août 1918.

[4] Successivement par Hélène Guillot (ECPAD), Hervé Degand (centre des monuments nationaux), Serge Fouchard et Anne Sigaud (MAK), et Véronique Goloubinoff (ECPAD).

[5] J.-B. Tournassoud a tiré un album de ses clichés, La Guerre, comprenant cent cinquante planches de reproductions en phototypie de ses œuvres et constituant un catalogue des photographies qu’il a exposées en février 1919. Cet album et les tirages de cette exposition sont conservés au Service historique de la défense.

[6] Sur l’analyse picturale des autochromes de Tournassoud, voir l’article de Marie Lamassa : « Écrire la Grande Guerre par la photographie : Jean-Baptiste Tournassoud, un acteur ambivalent » dans Images d’armées, un siècle de cinéma et de photographie militaires (1915-2015), dir. S. Denis et X. Sené, CNRS Éd., 2015, p. 35-40.

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L’ECPAD
L’ECPAD, agence d’images du ministère de la défense, fête cette année le centenaire du cinéma et de la photographie des armées, dont elle est l’est la digne héritière. L’établissement dispose de collections exceptionnelles d’archives audiovisuelles et photographiques, plus de 10 millions de clichés et de 30 000 titres de films. Ce fonds, progressivement numérisé, est constamment enrichi par la production des reporters militaires, les versements des organismes de la défense et les dons des particuliers. Constitué en établissement public administratif depuis 2001, l’ECPAD est un centre d’archives et de production audiovisuelle de premier plan, bénéficiant du savoir-faire de ses 260 professionnels, militaires et civils, et reconnu par ses partenaires de la défense et les professionnels de l’image. Sous la tutelle du ministre de la défense, l’établissement réalise en France et dans le monde des reportages photo et vidéo, contribuant ainsi à une meilleure compréhension de l’actualité de la Défense. L’ECPAD participe à la transmission de la mémoire par la valorisation des archives audiovisuelles de la Défense, ainsi qu’au renforcement du lien armées-nation. L’ECPAD a pour mission de garantir la disponibilité permanente d’équipes de reportage formées aux conditions de tournage opérationnel pour témoigner en temps réel de l’engagement de nos armées sur tous les théâtres d’opérations. Ces soldats de l’image transmettent les images réalisées pour une mise à disposition immédiate aux médias français et étrangers et contribuent ainsi, souvent de façon exclusive, à la réalisation de journaux et de magazines d’information. L’ECPAD c’est aussi depuis septembre 2013 une école de formation qui accueille de nombreux stagiaires du ministère de la Défense afin de les former aux métiers de l’image (photo, vidéo, son, lumière, multimédia, médias sociaux ou encore écriture journalistique). De nombreuses photos et extraits de films d’archives sont consultables sur le site internet www.ecpad.fr La médiathèque du fort d’Ivry est en accès libre au public du mardi au mercredi de 9h à 17h, le jeudi de 9h à 21h et le vendredi de 9h à 16h. Pour vos prestations, contactez les professionnels de l’ECPAD sur prestations.ecpad.fr
Contact presse : communication@ecpad.fr
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La Grande Guerre sur France 24

Blog icono STJournaliste à France 24, Stéphanie Trouillard anime la page centenaire 14-18 sur le site internet de la chaîne de télévision internationale française. Son intérêt pour l’histoire et les commémorations du Centenaire, en particulier dans sa dimension internationale, l’ont amenée à travailler sur la Première Guerre mondiale. En parallèle, elle mène des recherches familiales. Nous lui avons posé quelques questions pour comprendre le travail d’une journaliste dans le cadre des commémorations.

Comment abordez-vous l’histoire en tant que journaliste ?

Nous avons l’obligation d’être crédibles. Nous sommes des journalistes et non des historiens. Notre premier travail est de vulgariser, de rendre ces événements compréhensibles par le plus grand nombre tout en évitant de commettre des erreurs historiques. Par conséquent, nous effectuons un important travail de recherche dans les ouvrages et dans les archives sur des sujets peu connus. Pour chaque article, nous contactons des historiens et nous nous appuyons sur leurs travaux. Enfin, notre objectif est d’être une sorte de porte d’entrée pour le lecteur vers d’autres ouvrages historiques. Nous avons eu plusieurs retours de professeurs d’histoire et de géographie de lycées et de collèges qui nous ont dit avoir trouvé des idées pour travailler avec leurs élèves.

Quels sont les sujets traités ?

Je propose tous les mois un programme d’articles à ma rédactrice en chef, Marie Valla, qui est elle-même très intéressée par cette période de l’histoire. Elle travaille actuellement sur un webdocumentaire consacré à des infirmières anglaises durant la Grande Guerre. En proposant régulièrement des papiers sur ce sujet, nous devons réussir à garder l’intérêt du lecteur. Nous abordons donc une grande diversité de thèmes et nous ne nous focalisons pas uniquement sur le cas français. Il est vrai que certains sujets passionnent les internautes. Par exemple, l’article sur le vin dans les tranchées a rencontré un grand succès. Mais il faut aussi varier les angles d’approche (la bande dessinée, les femmes dans la guerre, les gueules cassées) et évoquer les parcours individuels en France et à l’étranger (Marie Marvingt en France, la famille Smith en Angleterre, Henry Midgley en Australie). Les lecteurs sont friands de ces histoires individuelles auxquelles ils peuvent s’identifier. Les histoires familiales des journalistes ont abondamment nourri les colonnes de Centenaire 14-18. Par exemple, l’article de Tony sur son grand-oncle ou le mien sur le Mémorial de Notre-Dame de Lorette. Enfin, nous cherchons aussi à être en accord avec l’actualité des commémorations (le 28 juin 1914 ou le 22 août 1914).

Vous avez choisi de traiter vos sujets sous différentes formes. Pouvez-vous nous les présenter brièvement ?

  • Les articles classiques : nous en publions un par semaine avec beaucoup d’illustrations. C’est un travail qui nécessite un important investissement et qui pose certains problèmes, en particulier pour les droits iconographiques.
  • Webdocumentaires : nous en avons conçu (le jardin tropical de Paris et celui sur les infirmières anglaises) avec toujours les mêmes problèmes : un travail colossal (ce n’est pas notre mission principale) et l’iconographie. Les webdocs sont très gourmands en visuels et c’est un poste pour lequel nous n’avons pas (beaucoup) de budget à France 24. Nous avons uniquement un abonnement AFP qui couvre l’essentiel de nos besoins de couverture d’actualités. En outre, les délais de publication sont parfois courts. Pour surmonter ces difficultés, nous avons trouvé plusieurs moyens. Nous avons recours (à titre gracieux) à des photographies tirées des collections du Musée de Nogent-sur-Marne et Saint-Maur-des-Fossés et des collections du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD). Nous utilisons des documents provenant d’archives personnelles et familiales (le cas de l’article sur la grande famine au Liban) ainsi qu’à des photographies libres de droits provenant de la BDIC.
  • Les réseaux sociaux : le « live tweet » a permis de relater en temps réel le déroulement de certains événements commémoratifs à l’instar du déroulé heure par heure de l’attentat du 28 juin 1914 avec des illustrations ou du déplacement sur le front d’Orient. Enfin, nous assurons une veille journalistique, avec une revue de presse quotidienne, et un relais entre les internautes passionnés par ce thème.  Il est, à mon sens, important de répondre aux demandes des internautes et d’entretenir ces liens.

France 24 est un média tourné vers le monde. Avez-vous les moyens de mesurer l’audience de Centenaire 14-18 ?

Nous n’avions jamais couvert un événement historique de cette façon. France 24 est une chaîne d’actualité en continu et on n’est pas vraiment paramétré pour traiter de grands sujets historiques. C’était donc un pari audacieux qui semble pourtant fonctionner. Les audiences ont augmenté sur les papiers consacrés à la Grande Guerre entre le 1er et le 2e semestre. La majorité des entrées se fait depuis le site, d’où l’idée qu’il fallait adopter une régularité hebdomadaire dans nos publications pour fidéliser les lecteurs. Les réseaux sociaux ont donné un sacré coup de pouce. Les articles les plus lus sont ceux qui ont été largement relayés sur internet.

Les lecteurs extra-européens représentent une part non négligeable. Ainsi, environ 20 % des visites proviennent du continent africain. Plusieurs sujets ont été consacrés à cet espace (les prisonniers coloniaux en Allemagne par exemple). Les Anglo-Saxons sont en pointe. Nous savons que c’est un sujet qui les intéresse et nous sommes idéalement placés. Nous n’avons pas pu traduire systématiquement tous les articles en anglais, mais après la France, 10 % des navigateurs sont issus des Etats-Unis, du Canada et du Royaume-Uni. Ils ont trouvé des contenus qui les intéressent : les Hell-fighters, l’histoire personnelle d’un de nos collègues de la rédaction anglaise ou la prise de Bassora par les Britanniques.

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Explorer les cartes de la Grande Guerre

Entre 1914 et 1918, on assiste à une explosion de la production cartographique. Aujourd’hui, environ 14000 cartes concernant la Première Guerre mondiale, dressées par le Service géographique de l’armée, sont conservées au Service historique de la Défense. Les cartes restent une source mal connue alors qu’elles peuvent s’avérer très utiles pour les chercheurs et certains professionnels. Le projet « Explorer les cartes de la Première Guerre mondiale» en constitue un exemple remarquable. Avant de vous de le présenter, prenons le temps de découvrir cette source.

canevas-de-tir-20-novembre-1916_lightboxExtrait du canevas de tir « Péronne » du 20 novembre 1916 (échelle 1/10 000e). En rouge, les positions alliées ; en bleu, les positions allemandes. © Coll. Historial de la Grande Guerre.
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Quelles cartes ?

Pendant la Première Guerre mondiale, la géographie est omniprésente dans les armées, comme l’a très bien exposé Philippe Boulanger dans son livre La géographie militaire française (1871-1939). Pour faire la guerre, les armées ont besoin de cartes. Avant 1914, la fabrication et la diffusion des cartes militaires incombent au Service géographique de l’armée. Avec la guerre de position, le Service intègre dans ses activités de nouveaux champs tels que la géologie, l’hydrologie, la résistance des sols et des roches, grâce notamment à la mise au point de nouvelles techniques géographiques. Par exemple, le recours à la photographie aérienne permet d’obtenir des cartes de plus en plus détaillées.

A côté des cartes géographiques traditionnelles (carte générale ou d’ensemble, carte chorographique pour une province par exemple et carte topographique) on trouve de nombreuses cartes dites spéciales, par exemple les cartes hypsométriques (pour figurer le relief), les cartes aéronautiques, les cartes marines et les cartes bathymétriques (pour figurer les profondeurs marines, utiles aux sous-mariniers par exemple). Pendant la guerre, de nouvelles cartes de synthèse, combinant des informations géologiques, agronomiques, topographiques sont réalisées. Par exemple, les cartes dites des sols sont dressées dans certains secteurs : par exemple, la carte de la région de Reims à Craonne, dans le secteur de la Ve armée, achevée en juin 1917, doit permettre de faciliter les aménagements militaires et de connaître la nature du terrain occupé par l’adversaire.

Le canevas de tir, appelé aussi plan directeur de tir, est « la carte par excellence du conflit », rappelle Claude Ponnou, du Service historique de la Défense, dans le Guide des archives de la Grande Guerre. Le canevas de tir est un carroyage comportant un ensemble de point connus et faisant apparaître la position des armées, les tranchées, nominativement désignées, et les défenses. Les documents produits sont au 1/20 000e pour l’artillerie, 1/10 000e pour l’infanterie et 1/5 000e pour des opérations ponctuelles. Ces cartes font apparaître des détails qui manquaient jusqu’alors sur les traditionnelles cartes au 1/80 000e. Elles sont aujourd’hui conservés au Service historique de la Défense (sous-série L6, avec une liste alphabétique des cartes). On trouvera aussi de nombreuses cartes dans les archives des grandes unités et dans les fonds privés.

Toutes ces cartes sont d’une grande précision et fourmillent d’une multitude de détails. Les marécages, les bois, les ruisseaux, les sources d’eau à capter, si utiles pour les fantassins, la résistance des sols pour l’emploi des chars d’assaut, les fortifications du champ de bataille (blockhaus, mitrailleuses, tranchées, etc.), les secteurs secs pour entreposer et stocker les munitions sont autant d’éléments qui figurent dorénavant sur les cartes militaires. L’officier doit donc maîtriser de mieux en mieux la topographie, la géologie, le climat, etc.

Explorer les cartes de la Première Guerre mondiale : un projet européen

Le Pôle d’archéologie interdépartemental Rhénan (PAIR) a coordonné un projet de collecte, de mise en commun et de diffusion des cartes de la Grande Guerre qui met en valeur toute la richesse de ce type de source.

Ce projet a mobilisé les Archives départementales du Haut-Rhin, le Service historique de la Défense et le Landesarchiv Baden-Württemberg. Il s’inscrit dans un projet plus vaste porté par le PAIR de 2013 à 2015, intitulé « Mémoires archéologiques de la Grande Guerre ». « Encourageant la coopération des institutions culturelles et sociales et l’échange transfrontalier d’informations », peut-on lire sur le communiqué de presse, le projet a obtenu le soutien de l’Union européenne à travers son fonds de développement régional (FEDER) dans le cadre du programme INTERREG IV Rhin supérieur.

Les cartes militaires françaises et allemandes de la ligne de front du territoire alsacien ont été numérisées. Elles ont été intégrées dans un système d’information géographique accessible sur internet via la geoplateforme CIGAL (voir le tutoriel). Les documents géoréférencés accessibles en ligne peuvent être exploités dans des systèmes d’information géographique spécifiques et ainsi être croisés avec d’autres couches de données. Ce site est financé par la région Alsace et le département du Bas-Rhin.

Ainsi le grand public et les passionnés peuvent approfondir une recherche dans les journaux des marches et opérations au moyen des fonds cartographiques et iconographiques concernant ces secteurs. Egalement utile aux chercheurs, aux aménageurs du territoire et aux services de déminage, c’est un excellent outil d’analyse historique et de prévention des risques.

Pour en savoir plus

Le Service géographique de l‘Armée. Rapport sur les travaux exécutés du 1er août 1914 au 31 décembre 1919. Historique du Service géographique de l’Armée pendant la guerre, 1re éd., Paris, imprimerie du Service géographique de l’armée, 1924, 418 p.

Philippe Boulanger, La Géographie militaire française (1871-1939), Paris, Economica, coll. Bibliothèque stratégique, 2002, 619 p.

Remerciements : Delphine Souan, chargée de communication-graphiste (PAIR)

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A vos plumes et à vos sources !

un amphithéatreDepuis plus de trois ans, nous publions régulièrement des articles sur les sources relatives à la Grande Guerre. Nous avons interviewé des archivistes, des historiens et des passionnés. Aujourd’hui nous voulons donner la parole aux lecteurs. Nous vous invitons à nous proposer un texte mettant en valeur une source, un fonds ou un instrument de recherche que vous avez découvert, que vous connaissez bien ou qui vous semble trop peu connu.

Quelques recommandations : l’article ne doit pas excéder 5000 signes ; il doit comporter des liens hypertextes et être accompagné d’une ou plusieurs illustrations. Vous pouvez nous l’envoyer à l’adresse suivante : sourcesdelagrandeguerre@gmail.com

Le jury se réunira le 1er juillet pour sélectionner le texte qui sera publié !

A vos plumes et à vos sources…Et au plaisir de vous lire !

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L’état civil des régiments

F9_4662_reg1400_PéguyRécemment, les Archives nationales ont mis en ligne un nouvel instrument de recherche concernant l’état civil des régiments, hôpitaux militaires et ambulances de la Première Guerre mondiale. C’est l’occasion pour nous d’évoquer cette source méconnue.

Ci-contre : acte de décès du lieutenant Charles Péguy [Archives nationales]

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L’état civil dans les armées

Très tôt, la loi a prévu que des officiers d’état civil spéciaux puissent remplir les missions d’état civil habituellement dévolues aux maires pour les militaires  se trouvant en France et hors de France, en temps de guerre ou dans certaines circonstances analogues au temps de guerre (état de siège par exemple). Ainsi, à partir de la fin du XVIIIe siècle, les armées assurent la tenue de l’état civil, c’est-à-dire les actes de naissance, mariage et décès ainsi que la légitimation, la reconnaissance, l’adoption, le divorce, l’interdiction, l’émancipation, la déclaration d’absence et la disparition. Ces archives sont aujourd’hui conservées au Service historique de la Défense dans les sous-séries Xz (état-civil de 1793 à 1900) et Ya (hôpitaux militaires et état civil).

La tenue des registres d’état civil

Dès la déclaration de la guerre en 1914, les dispositions du temps de paix s’appliquent. Elles prévoient que les actes d’état civil peuvent être établis par les autorités suivantes, en présence de deux témoins :

  • Dans les formations de guerre mobilisées : par le trésorier ou l’officier qui en remplit les fonctions ou l’officier commandant ;
  • Dans les quartiers généraux ou les états-majors : par les fonctionnaires de l’intendance ou leurs suppléants (des officiers désignés) ;
  • Pour les personnes non militaires employées par les armées : par le prévôt ou un officier désigné ;
  • Dans les formations ou établissements sanitaires des armées : par les officiers d’administration gestionnaires de ces établissements ;
  • Dans les hôpitaux maritimes et coloniaux : par le médecin directeur ou un suppléant ;
  • Dans les colonies ou les protectorats : par les officiers du commissariat, les fonctionnaires de l’intendance ou les chefs d’expédition, de poste ou de détachement.

Les registres sont clos au jour du passage des armées sur le pied de paix ou de la levée du siège. Ils sont adressés au ministre de la Guerre ou de la Marine pour être déposés aux archives ministérielles.

Les registres des régiments aux Archives nationales

Les registres d’état civil des régiments et unités français de la Première Guerre mondiale sont aujourd’hui conservés par les Archives nationales sur le site de Pierrefitte-sur-Seine, parce qu’ils ont été versés par le ministère des Pensions dans les années 1960, en deux fois. Ces 9221 registres sont organisés sans ordre logique.

Michèle Conchon, responsable du pôle Grande Guerre, a effectué un important travail de reprise, de lissage, de développement des acronymes des deux bordereaux de versement qui décrivent ces registres. L’objectif était de fusionner ces deux versements, créés pour des raisons logistiques, en un instrument de recherche unique qui permette une interrogation plein texte sur un libellé d’unité militaire ou de structure hospitalière d’urgence. Le résultat est désormais accessible en ligne, dans la salle des inventaires virtuelle des Archives nationales.

Pour chercher la cote du registre correspondant à un régiment, rendez-vous dans la Salle des inventaires virtuelle ! Par la recherche multicritères puis la recherche libre, il est possible :

  1. soit d’accéder à l’instrument de recherche dans son entier. Il faut alors écrire « État civil des régiments » en prenant soin d’activer le critère « expression exacte ». A partir de là « Rechercher au sein de l’instrument de recherche ».
  2. soit directement en tapant le nom du régiment et en prenant soin d’activer le critère « expression exacte ».

Attention, les registres ne sont pas en ligne, la consultation se fait en salle de lecture aux Archives nationales.

Ces registres présentent plusieurs intérêts :

  • Ils donnent parfois des détails sur les conditions de la mort ainsi que les noms de deux témoins, qui peuvent être un camarade, un homme de la même unité, un personnel médical ou un supérieur.
  • Sur ces actes figurent les numéros de bataillon et de compagnie. Cette information peut s’avérer très utile pour affiner une recherche dans les journaux des marches et opérations par exemple.
  • Le dernier domicile connu est renseigné, ce qui peut faciliter la recherche de la fiche matricule.
  • On trouve tous actes des soldats morts dans la zone des armées ou dans des formations militaires, y compris ceux des fusillés.
  • Ces registres contiennent également des actes de reconnaissance d’enfant naturel, qui montrent que l’état civil aux armées, même pendant la guerre, ne se limite pas aux décès mais concerne les différentes étapes de la vie.

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Sélection d’actes d’état civil provenant des Archives nationales (cliquer sur l’image pour agrandir)

Pour en savoir plus

Dans la salle des inventaires virtuelle des Archives nationales : l‘instrument de recherche en ligne et la fiche thématique n° 105 : les registres d’état civil des régiment de la guerre 1914-1918

Pour voir d’autres documents relatifs à l’enregistrement des décès (notamment l’information des maires et des familles), voir une sélection issue des fonds des Archives départementales d’Ille-et-Vilaine.

Remerciements : Isabelle Chave et Michèle Conchon (Archives nationales)

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Léon Bourlet, des « pays envahis » aux Eparges

Léon BourletPour la troisième fois en moins d’un an, j’écris la biographie d’un ancêtre mort pour la France pendant la Première Guerre mondiale. Léon Bourlet est le frère cadet de mon arrière-grand-père, Resté dans les « pays envahis » lors de l’invasion d’août 1914, il choisit de rejoindre la France non occupée.

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Léon Bourlet est né à Saulzoir (Nord) le 1er avril 1892. Quand j’ai entamé les premières recherches à son sujet, je me suis aperçu que Léon avait épousé Henriette Gabelle en septembre 1911, sœur de mon arrière-grand-mère. Ainsi les deux frères étaient mariés aux deux sœurs !

Léon est ouvrier quand il est incorporé au 127e régiment d’infanterie de Valenciennes le 10 octobre 1913. Toutefois, il est réformé par la commission de réforme de Valenciennes pour otite chronique et perforation du tympan le 10 juillet 1914. Ainsi, à la déclaration de guerre, il n’est pas rappelé sous les drapeaux. A partir du 25 août 1914, Saulzoir est occupé par l’armée allemande. Il est pris au piège derrière la ligne de front.

Évadé des pays envahis

Néanmoins, et bien que réformé, il décide de rejoindre la France non occupée. Mon grand-père, alors âgé de 5 ans, se souvenait de son oncle venu faire discrètement ses adieux à l’une des fenêtres de la maison familiale. Léon quitte le village entre septembre et octobre 1914. Il rejoint vraisemblablement la France non occupée par le nord du département, puisque la ligne de front n’est pas encore figée jusqu’au littoral. Ce voyage est dangereux car les fugitifs risquent, en cas d’interpellation, la garde à vue, l’internement en qualité de prisonnier civil voire l’exécution pour espionnage. Par la suite, une fois la ligne de front fixée jusqu’à la Mer du Nord, les évadés emprunteront un nouvel itinéraire passant par la Belgique, les Pays-Bas afin de rejoindre l’Angleterre. On sait encore peu de choses sur ces parcours étonnants. Pourtant, des sources existent aux Archives départementales ou au Service historique de la Défense à Vincennes.

Soldat au 87e régiment d’infanterie

Le 20 novembre 1914, Léon Bourlet est classé « bon pour le service armé » par décision du conseil de révision d’Ancenis (Loire-Atlantique). Il est incorporé au 87e régiment d’infanterie de Saint-Quentin, un corps dont le dépôt est replié à Quimper dans le Finistère. Après quelques semaines d’instruction, il arrive au 87e le 25 décembre 1914. Ce régiment est alors engagé au Bois de la Gruerie, où il a déjà subi des pertes importantes. Mon arrière-grand-oncle participe probablement aux combats sanglants de la cote 196 au nord du Mesnil-les-Hurlus (Marne) en février et mars 1915. Ce n’est que vers le 17 avril 1915 qu’il rejoint les Hauts-de-Meuse face aux Éparges. Depuis le début de l’année, cette crête fait l’objet d’une grande attention de la part du Grand Quartier général, qui veut s’emparer de ce point haut pour gêner l’armée allemande. L’infanterie française se rue à l’assaut de la crête qui culmine à 346 mètres au dessus de la plaine de la Woëvre. Les principales attaques ont lieu du 17 au 22 février et du 6 au 16 avril 1915. En raison de combats ininterrompus, le champ de bataille est devenu un immense bourbier, ravagé par les bombardements de l’artillerie et les explosions de mines. Les attaques et les contre-attaques s’enchaînent, engloutissant les hommes, détruisant la nature et transformant le paysage. A la mi-avril, les Français contrôlent la crête mais ils ne se sont pas emparés du point culminant (le point X). Les Allemands entreprennent alors la reconquête de la crête. Le haut commandement français ne veut pas lâcher et ordonne aux troupes de tenir. Le maintien des positions françaises est obtenu au prix de pertes considérables. Léon Bourlet disparaît dans l’un de ces combats aux Eparges avec plusieurs centaines de camarades le 25 avril 1915, peut-être dans le Bois Saint-Rémy près de Mouilly, entre la tranchée de Calonne et les Éparges.

Un disparu

Dans un premier temps, il est présumé prisonnier. Aucun corps n’est retrouvé. Son nom ne figure sur aucune liste de prisonniers. A la fin de la guerre, il fait partie des milliers de disparus. Le 25 septembre 1920, la famille est avertie qu’une instance en déclaration judiciaire de décès est entreprise. Finalement, le décès de mon arrière-grand oncle est fixé au 25 avril 1915 par jugement du tribunal civil de Cambrai le 12 novembre 1920, sur requête du procureur de la République de Cambrai. Le jugement est ensuite transcrit sur les registres de l’état-civil de Saulzoir le 16 décembre 1920. Léon est mort pour la France.

Avant la guerre, il avait eu un fils, Léon Alexis, né le 23 août 1913. Ce blog m’a permis de rencontrer la petite-fille de Léon Bourlet l’année dernière. Nous avons beaucoup échangé sur l’histoire de la famille et sur son grand-père, dont elle conserve pieusement la photographie dans la salle à manger. Elle me confiait que son père, Léon Alexis, avait espéré, toute sa vie, retrouver le corps de ce père mort à l’âge de 23 ans.

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Pour voir les deux précédents billets sur mes deux autres parents morts à la guerre :

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#RWEB1418 : Suivez le guide dans les sources numérisées de la Grande Guerre

Présentation

Les 10 et 11 avril, la mission du Centenaire a organisé les Rencontres du Web 14-18 à la Gaîté Lyrique à Paris. A cette occasion, nous sommes intervenus pour introduire la journée du 11 avril consacrée aux sources numérisées et à leur exploitation. Nous publions ici le texte de notre communication.

Nous avons cherché à brosser un tableau synthétique des sources en ligne et des descriptions de sources, autrement dit des instruments de recherche, parce que la mise en ligne de sources n’a de sens que si elles sont interrogeables, ce qui suppose un long travail préalable de description et d’indexation par des professionnels, que les utilisateurs gagnent à comprendre. Ce tableau est loin d’être exhaustif.

Tout part de notre blog…

Depuis 2012, nous écrivons ce blog, que nous alimentons au gré de nos rencontres, de nos découvertes et de nos sujets de recherche. Ce blog, nous l’avons créé pour plusieurs raisons. D’abord nous voulions mettre nos deux expériences d’enseignant-chercheur et de conservatrice du patrimoine au service de notre intérêt commun pour les sources de la Grande Guerre. La forme du blog, tout en nous offrant un outil de travail, permet une libre expression et des possibilités de partage et d’échange avec les internautes. Nous souhaitions en particulier :

  • découvrir et partager des sources nouvelles, sur le web notamment mais pas seulement ;
  • mettre en valeur des sources, sans se limiter aux plus connues ;
  • mettre en valeur les initiatives d’historiens, d’archivistes ou de passionnés autour des sources ;
  • mettre en valeur les instruments de recherche et les différents modes de publication des sources.

C’est pourquoi nous insérons systématiquement dans nos articles des liens vers des archives en ligne, usant et abusant de l’hypertexte qui fait la richesse du web.

Pour approfondir notre compréhension des sources, nous nous attachons à expliquer comment elles ont été constituées et conservées (la notion archivistique de producteur, les historiques de conservation, les lacunes et les limites des sources, etc.) et comment on accède à ces informations.

LES SOURCES EN LIGNE

Quels types de sources ?

  • Les « sources manuscrites »
  • Les sources figurées (photographies, films)
  • Les sources imprimées (mémoires et souvenirs principalement)
  • La presse
  • Les objets (dans les musées et les collections privées)
  • L’archéologie (objets et sites)
  • L’art, la littérature, le cinéma

Qu’apportent la numérisation et la mise en ligne des sources ?

  • Une meilleure préservation des documents originaux (deux exemples : les registres matricules abîmés par les nombreuses manipulations ou les photographies, support fragile).
  • Une plus grande accessibilité, qui permet de pallier la dispersion géographique des sources et de faire des recherches à distance et à toute heure, que ce soit sur des documents isolés ou sur des corpus.

Quelles sont les principales sources numérisées et mises en ligne ?

Toutes les sources de la Grande Guerre ne sont pas en ligne, loin de là (et ne vous aventurez pas à poser à un archiviste la question qui fâche : « quand tout ce papier sera-t-il enfin numérisé ? »…).

1/ Les archives qui permettent de retracer le parcours d’individus pendant la guerre (militaires mais pas seulement) :

2/ Ces sources sont à compléter par d’autres sources à caractère individuel non spécifiques au conflit

  • Les dossiers individuels de Légion d’honneur, dans la base Léonore ;
  • L’état civil (actes de naissance, actes de décès ou transcription après la guerre).

3/ Des sources figurées

4/ La presse et les imprimés

La presse, y compris la presse locale, ainsi que dans une moindre mesure les imprimés, se trouvent évidemment sur Gallica mais aussi parfois sur les sites des archives départementales, à l’instar des Archives départementales du Morbihan.

Quels sont les différents modes de publication des sources ?

En premier lieu on pense aux sites internet d’institutions patrimoniales ou documentaires : les bibliothèques numériques (L’Argonnaute de la BDIC) ou les rubriques d’archives en ligne sur les sites internet de  très nombreux services d’archives en France. Au-delà de la seule mise à disposition des collections en ligne, de plus en plus de sites ou blogs institutionnels consacrés à la Grande Guerre présentent des sources en les contextualisant (exemple du blog Saint-Denis et la guerre de 14 des Archives municipales de Saint-Denis).

A l’occasion du Centenaire, certains services ont mis en commun leurs ressources à l’échelle d’un territoire, pour présenter les sources sur un seul site internet. Ainsi, le site du département du Finistère permet d’accéder à des sources provenant des Archives départementales mais aussi des archives municipales (Landerneau, Quimper) et des archives diocésaines (Quimper et Léon).

Au niveau national, le portail officiel du Centenaire, animé par la Mission du Centenaire, est alimenté par des sources provenant de diverses institutions, à des fins de signalement et de mise en valeur de ces ressources et initiatives diverses.

De plus en plus de portails agrègent des données provenant de diverses institutions : par exemple, le Grand Mémorial à l’échelon national ou Europeana à l’échelon européen. A terme, il faudra aussi compter avec le Portail national des archives en France.

Ces portails présentent un grand intérêt. Les institutions patrimoniales et documentaires y gagnent en visibilité de leurs fonds. Les internautes voient leurs recherches facilitées : rigueur de l’interrogation ou sérendipité, un plus grand nombre de sources leur sont révélées ; les portails permettent de croiser les sources et d’avoir accès à des corpus plus importants.

Attention, il ne faut pas attendre de ces portails ce qu’ils ne peuvent pas offrir : ils permettent certes de repérer des sources plus facilement, mais ils ne dispensent pas de la consultation des sites internet des institutions détentrices des fonds. En effet, c’est là qu’on trouvera la description fine des données, qui ne peut pas toujours être dupliquée avec le même niveau de détail sur les portails. Il faut savoir que la mise à disposition de documents numérisés à l’attention des portails oblige les institutions à mener un travail parfois complexe de normalisation des descriptions, pour rendre leurs données interopérables et « moissonnables » par ces portails. De même, les portails permettent de repérer des documents, qui peuvent paraître isolés : si on s’arrête là au lieu d’aller consulter le site de l’institution, on risque de passer à côté de la compréhension des fonds dont ces documents sont issus. Les principes de la recherche sur internet ne sont pas fondamentalement différents de ce qu’on connaît avec le papier et les salles de lecture physiques : un document d’archives n’a de sens que dans son contexte.

Les médias sociaux (Flickr, Pinterest, Twitter, Facebook), initialement destinés à communiquer ou à échanger avec les publics, sont également utilisés pour publier des sources. Ainsi, après avoir « redécouvert » dans leurs collections le journal intime de l’architecte blésois Paul Legendre, les Archives départementales du Loir-et-Cher ont conçu une édition intégrale en ligne, pour laquelle Facebook semblait le médium le plus approprié, en raison de la dimension journalière. Quelques phrases d’accroche illustrées sur Facebook et l’intégralité du texte est diffusé sur le portail Culture41.fr. Autre exemple, les Archives départementales de la Manche utilisent Pinterest pour partager une grande variété de sources.

Enfin, il ne faut pas oublier les sites venant d’initiatives privées, souvent d’amateurs éclairés, sur lesquels on trouve des photos, des documents, des ressources et des analyses, à l’instar du Parcours du Combattant 14-18 ou des blogs régimentaires

On ne peut que saluer ces évolutions très positives des dernières années, ce qui n’empêche pas d’être conscient des limites.

Les sources numérisées et mises en ligne sont encore principalement des sources présentant un intérêt généalogique et permettant de connaître des individus et des parcours.

De plus, la logique de mise en ligne de documents figurés ou de « trésors », qui satisfont la curiosité, se fait au détriment des corpus de sources qui permettraient des études de fond (notamment sur la vie à l’arrière, moins présente dans les sources numérisées que le fait militaire) et des renouvellements des problématiques de recherche.

Par ailleurs, notons que la numérisation et la mise en ligne des sources ont un coût élevé pour les établissements ou collectivités qui les supportent, alors que la consultation en ligne est gratuite la plupart du temps (voir à ce sujet Numériser et mettre en ligne les registres matricules : l’exemple des Archives départementales de la Drôme).

Enfin, la décentralisation qui caractérise le réseau des archives et bibliothèques publiques en France explique l’hétérogénéité dans les choix de mise en ligne de sources ; la contrepartie de l’absence d’harmonisation est la liberté offerte aux institutions de valoriser des sources qui présentent une spécificité (liée à l’histoire locale ou aux aléas de la conservation).

La mise en ligne des sources est précieuse, mais comme elle ne sera JAMAIS exhaustive, il ne faut pas négliger la mise en ligne des « descriptions de sources », afin de ne pas passer à côté des sources non numérisées.

ACCÉDER AUX SOURCES : DES RÉPERTOIRES AUX SALLES DES INVENTAIRES VIRTUELLES

D’abord on peut faire le constat de l’hétérogénéité des catalogues et autres instruments de recherche en ligne, pour des raisons qu’il n’est pas utile de développer ici.

Sur la Grande Guerre, on trouve différents « instruments » en ligne :

  • les répertoires traditionnels (par exemple ceux de la série R dans les archives départementales ou de la série H dans les archives communales, séries consacrées aux affaires militaires) ;
  • les fiches méthodologiques sur des types de sources : la multiplication de ces fiches concernant 14-18 est à mettre au crédit du centenaire, archivistes et bibliothécaires ayant tenu à guider les internautes parmi la masse d’informations (voir à titre d’exemple la fiche consacrée aux pupilles de la Nation sur le site des Archives départementales du Nord) ;
  • les guides des sources comme par exemple celui des Archives départementales du Loiret ou le guide des sources en construction aux Archives d’Ille-et-Vilaine. Pour montrer la complémentarité des sources,  ce dernier décrit toutes les sources conservées dans le département (aux archives départementales, dans plus de 300 communes, aux archives diocésaines) ainsi qu’aux Archives nationales et dans les archives militaires (SHD, ECPAD, SAMHA de Limoges, Val-de-Grâce). Ce guide aura aussi une dimension didactique qui le rapproche d’un guide de recherche. Les archivistes ont voulu expliquer qui a produit les sources et contextualiser ces sources, pour faciliter leur exploitation et donner des pistes de recherche, y compris au chercheur qui s’intéresse à un département comme l’Ille-et-Vilaine au début du XXe siècle. A découvrir fin 2015 sur un site internet dédié…

Pour ce qui est de la forme et des modes d’interrogation, tous les instruments de recherche ne sont pas encore en ligne et on trouve de tout :

  • de vieux inventaires océrisés ;
  • des inventaires plus récents, en PDF par exemple ;
  • et de plus en plus, des instruments de recherche normalisés et structurés (à partir de bases de données), à l’instar de ce que proposent maintenant les Archives nationales avec la salle des inventaires virtuelle.

Comme pour la mise en ligne de sources, la diffusion des descriptions de sources tire également profit des portails (par exemple : le Portail européen des archives, à ne pas confondre avec Europeana).

Un autre des enjeux pour les institutions qui veulent favoriser l’accès aux sources est d’aller vers l’internaute et  de l’aider à s’orienter, consciemment ou non (grâce au web sémantique), dans cette toile tentaculaire. Les internautes commencent toujours une recherche par les moteurs de recherche (Google, …), quand ils ne savent pas sur quel site spécialisé ils devraient se rendre. Il s’agit donc de rendre les métadonnées accessibles aux moteurs de recherche. L’exemple le plus abouti à ce jour est celui de la Bibliothèque nationale de France avec data.bnf.fr.

Enfin, les sites internet et les instruments de recherche présentent de plus en plus une dimension collaborative. L’identification, comme aux Archives municipales de Saint-Denis, ou l’indexation participative se font en ligne ou via le numérique par les internautes ou les cercles généalogiques. Par exemple, Un Jour Un Poilu (@1J1poilu sur Twitter) pour l’indexation des fiches des soldats morts pour la France, ou l’indexation des registres matricules avec le « Petit Mémorial » développé par le centre généalogique des Côtes d’Armor (Matricule 22).

Pour conclure, les évolutions sont rapides et ce panorama des sources en ligne sera caduc d’ici peu, tant les initiatives sont nombreuses. Le temps de la simple mise à disposition de documents ou de collections dans lesquels les chercheurs ou internautes viendraient faire leur marché est révolu : le numérique offre des possibilités multiples de coopération entre les gardiens de ces sources et les utilisateurs, même s’il ne dispense pas complètement de la fréquentation des sources originales dans les salles de lecture !

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Faire des recherches sur un poilu d’Orient

Publication de l'Association vosgienne des anciens combattants de l'armée d'Orient (mars 1929) [Gallica]
Publication de l’Association vosgienne des anciens combattants de l’armée d’Orient (mars 1929) [Gallica]

La semaine dernière, Jean-Marc Todeschini, secrétaire d’État chargé des Anciens Combattants et de la mémoire auprès du ministère de la Défense, s’est rendu en Grèce, en Macédoine, en Serbie et en Roumanie, pour commémorer le centenaire du début des opérations militaires sur le front d’Orient. On peut suivre ce voyage mémoriel et commémoratif sur le carnet de voyage de Stéphanie Trouillard, journaliste à France24.

A cette occasion, nous nous sommes intéressés aux sources permettant de partir sur les traces des poilus d’Orient.

Environ 80 000 hommes ont débarqué aux Dardanelles en 1915 et 400 000 autres ont combattu dans les Balkans de 1915 à 1920. A première vue, la recherche d’informations paraît compliquée. Peu d’études et de monographies ont été consacrées à ce front par les historiens. De plus, l’éloignement des champs de bataille et des lieux de mémoire, l’éparpillement des sources en France, l’absence d’archives en Macédoine (ce qui ne semble pas être le cas en Bulgarie) et la barrière de la langue quand les recherches se déplacent dans les Balkans compliquent plus encore les recherches. Pourtant, comme nous l’avons déjà montré en présentant notamment les travaux menés par un professeur et ses élèves en Macédoine en 2012 et en 2014, il est possible de trouver des informations au sujet de ces combattants.

  • Rechercher un soldat

Il n’existe pas d’archives individuelles propres aux 500 000 soldats et aux milliers de marins de l’armée française qui ont séjourné en Turquie, dans les Balkans, en Hongrie ou encore en Russie méridionale de 1915 à 1923. Ils proviennent majoritairement de métropole, mais 18% sont des soldats maghrébins ou sénégalais (proportion plus importante que sur le front de l’ouest). Il faut donc se reporter aux sources habituelles, en particulier aux registres matricules (Tour de France des matricules) ou au Fichier national des morts pour la France (Mémoire des hommes).

En raison des conditions de vie précaires (hygiène déplorable, eau polluée, climat rude, marécages), près de 284 000 soldats ont été malades parmi lesquels 90 000 ont été atteints de maladies contagieuses. Le typhus, la dysenterie mais surtout le paludisme ont fait des ravages. On comptabilise aussi 44 500 soldats blessés au combat. Pour cette raison, il peut être utile de consulter les archives du Service des archives médicales et hospitalières des armées à Limoges ainsi que les archives médicales de la marine, dans la série F des archives des ports.

Enfin, l’Association nationale pour le souvenir des Dardanelles et du front d’Orient est incontournable. Elle propose notamment une aide à la recherche. Elle possède aussi des collections importantes composées d’objets, de documents d’époque et de témoignages d’anciens soldats du front d’Orient (à voir aussi la page Facebook de l’association).

  • Retracer un parcours

Vous n’échapperez pas à un petit paragraphe d’histoire des unités…

Le Corps expéditionnaire d’Orient (CEO) est créé en février 1915. Il participe aux combats de Gallipoli et des Dardanelles. En octobre 1915, il devient Corps expéditionnaire des Dardanelles (CED) jusqu’à sa dissolution en janvier 1916.

L’armée d’Orient (AO) est créée à Salonique en octobre 1915. Dans un premier temps, sa mission est de soutenir l’armée serbe, menacée d’anéantissement. Progressivement, elle est renforcée par des contingents étrangers (anglais, italiens, grecs, russes et serbes). En août 1916, l’armée française d’Orient (AFO) est créée au sein du commandement des armées alliées en Orient (jusqu’en septembre 1920). Ces troupes combattent sur le front des Balkans.

Après les offensives victorieuses de septembre 1918 dans les Balkans, l’armée française d’Orient donne naissance à trois groupements : l’armée de Hongrie (mars-septembre 1919), chargée de faire respecter l’armistice et de veiller aux respects des nouvelles frontières ; l’armée du Danube (octobre 1918-janvier 1920), installée en Roumanie et en Russie méridionale pour soutenir les Russes blancs ; le corps d’occupation français de Constantinople (novembre 1920-octobre 1923), chargé de défendre les intérêts français pendant la guerre gréco-turque.

Que peut-on trouver au Service historique de la Défense à Vincennes ? Les archives des unités (les journaux des marches et opérations des unités engagées en Orient de la sous-série 26 N) et celles des grandes unités d’Orient et du commandement des armées alliées d’Orient (voir Inventaire sommaire des archives de la guerre 1914-1918 de Jean Nicot et Philippe Schillinger  sous-série 20N, page 443 et suivantes) contiennent notamment des ordres de bataille français et alliés, des situations journalières, des états des pertes, des correspondances, etc.

Voir Archives de la Grande Guerre. Guide des sources conservées par le Service historique de la Défense relatives à la Première Guerre mondiale, Vincennes, Service historique de la Défense, 2014, p. 281-283.

  •  Identifier un lieu

Très souvent, les recherches buttent sur les noms des lieux difficiles à identifier. Ils sont souvent mal orthographiés ou traduits du turc au serbe puis au grec contemporain ou au macédonien. On peut utiliser Google maps ainsi que ces anciennes cartes austro-hongroises.

  • Rechercher une sépulture

Environ 70 000 soldats français sont tombés dans les Balkans. De 1921 à 1923, la France a regroupé les corps de ces hommes dans plusieurs nécropoles :

  • Albanie (Korça, 640 corps) ;
  • Bulgarie (Sofia, 789 corps) ;
  • Grèce (Athènes, 53 corps à Kalamaki ; Corfou, 209 corps à Gastouri ; Thessalonique, 8.310 corps à Zeitenlick) ;
  • Macédoine (Bitola, 6.262 corps et deux ossuaires contenant 5.000 corps chacun ; Skopje, 960 corps et deux ossuaires contenant 5.000 corps chacun) ;
  • Roumanie (Bucarest, 128 corps ; Slobozia, 313 corps) ;
  • Serbie  (Belgrade, 396 corps) ;
  • Turquie (Istambul, 251 corps à Feriköy ; Seddul-Bahr, 2 235 corps identifiés et 12 000 corps dans un ossuaire).

Des carrés militaires plus modestes sont aussi disséminés dans ces pays (voir les relevés du site internet  MemorialGenWeb : Albanie, Bulgarie, Chypre, Grèce, Macédoine, Roumanie, Serbie, Turquie).

Enfin, les consulats et ambassades ont mis en ligne des listes de soldats inhumés dans les nécropoles de Zeïtenlickde Belgradede Skopje et des cimetières et carrés militaires en Roumanie. Attention, les noms sont souvent mal orthographiés sur les tombes. Il est donc nécessaire de faire des recoupements et parfois des déductions.

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Charles Bourlet, mort pour la France le 7 mars 1915

Cimetière militaire de SouainUne fois n’est pas coutume, j’ai choisi d’écrire l’histoire d’un ancêtre soldat de la Grande Guerre (voir à ce sujet Ecrire l’histoire d’un ancêtre soldat de la Grande Guerre : le travail des écrivains publics-biographes sur le site internet de la Mission du Centenaire).

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Frère aîné de mon arrière-grand-père, Charles Bourlet est né à Saulzoir (Nord) le 24 septembre 1884. Au début du XXe siècle, il se fait embaucher dans les grandes usines métallurgiques du bassin industriel de Denain. A l’époque, le train, qui dessert tous ces petits villages, transporte les villageois devenus ouvriers.

  • Le service militaire et la dispense

En octobre 1905, Charles accomplit ses obligations militaires au 160e régiment d’infanterie de Toul en Meurthe-et-Moselle, face à la frontière franco-allemande. Cependant, son expérience des casernes est brève. En septembre 1906, il est classé soutien de famille et envoyé dans la disponibilité. Pourquoi accomplit-il une année de service avant de bénéficier de cette dispense ? La dispense pour soutien de famille est prévue par la loi sur le recrutement de l’armée du 15 juillet 1889. La situation familiale et, dans une moindre mesure, les ressources financières de la famille sont les critères principaux d’attribution. Ainsi, la plupart des jeunes hommes aînés orphelins de père et de mère, fils unique ou aînés d’une veuve bénéficient d’une dispense de deux années de service, par décision du conseil de révision. Alors qu’il remplit les conditions depuis le décès de son père Arthur en 1903, Charles est néanmoins incorporé en 1905. Chaque année, des centaines de jeunes gens se retrouvent dans la même situation pour des raisons qui s’expliquent aisément : les ressources financières de la famille suffisantes ou une fratrie nombreuse permettant de surmonter économiquement le départ d’un fils aux armées. Toutefois, la loi de 1889 permet à environ 1% de l’effectif des hommes d’une classe d’âge dans chaque corps d’être renvoyé dans le civil pour soutien de famille, après un ou deux ans sous les drapeaux. Pour bénéficier de cette dispense, les intéressés doivent fournir à l’administration militaire différentes pièces administratives justificatives et effectuer une demande au maire de la commune, accompagnée d’un relevé des contributions payées par la famille. Charles obtient de cette façon une dispense au titre de soutien de famille qui lui permet de retrouver ses foyers en septembre 1906. En 1907, il épouse une fille du village, Zélie Leduc, avec laquelle il s’installe à Denain en 1908. Puis, en 1912, il retourne vivre à Saulzoir avec sa femme et ses deux enfants, Charles et Sophie. Eugénie, le troisième enfant du couple, naît à Saulzoir en 1913.

  • La guerre

Charles Bourlet est rappelé à l’activité le 1er août 1914 au 201e régiment d’infanterie, le régiment de réserve du prestigieux 1er régiment d’infanterie. Mon arrière-grand-oncle rejoint Cambrai le 4 août 1914 et il est peut-être déjà affecté à la 23e compagnie du 6e bataillon en qualité de soldat. Il participe vraisemblablement au défilé dans les rues de Cambrai le 9 août au moment du départ du 201e pour la frontière belge. Que fait-il ensuite ? Découvre-t-il la guerre dans les environs de Dinant en Belgique ? Voit-il les colonnes de réfugiés sur les routes dans les environs de Guise ? Connaît-il les souffrances de la retraite harassante du début du mois de septembre ? Participe-t-il à l’entrée triomphale du 201e dans Reims après la bataille de la Marne ? Est-il de ceux qui tiennent les tranchées au nord-ouest de Berry-au-Bac au cours de l’hiver 1914-1915 ?

En février 1915, le 201e régiment d’infanterie est envoyé dans le secteur de Souain. Le haut commandement français projette une attaque contre le moulin de Souain, dont il ne reste rien. Les Allemands occupent les sommets d’une colline allongée depuis laquelle ils dominent les villages et les lignes françaises. En première ligne, des sapeurs français s’activent et creusent une mine sous les tranchées allemandes du moulin. Le 2 mars, le 201e s’installe dans des cantonnements plus calmes à Suippes. Le 4 mars, le 6e bataillon auquel appartient Charles monte en 2e ligne et relève le 336e régiment d’infanterie. Le 5 mars, la 60e division d’infanterie reçoit l’ordre d’attaque de la IVe armée : l’objectif du 201e est la prise du moulin. L’assaut est fixé au 7 mars, sur un front compris entre la route de Souain à Somme-Py et le moulin, soit environ 1 200 mètres. Le 6e bataillon gagne les premières lignes dans le secteur du moulin et relève un bataillon du 336e avant 22 heures le 6 mars. Toutes les compagnies ont ordre d’occuper leurs emplacements de combat à 13 heures le 7 mars. L’explosion de la mine préparée au sud du moulin sera le signal de l’attaque pour l’infanterie. Le dimanche 7 mars, les troupes d’assaut sont en place à 7 heures du matin. Le froid est rude. Le bruit est assourdissant car l’artillerie française procède à des tirs de préparation sur les positions allemandes. Le bombardement s’intensifie à partir du milieu de journée : des tirs d’efficacité sont exécutés par l’artillerie française toutes les 20 minutes. Dans le même temps, des tirs de barrage sont exécutés au nord de l’objectif. Vers 14 heures, le génie fait exploser les fourneaux préparés au sud du moulin : « Une haute colonne de fumée et de terre et de pierre s’élève dans l’air« . C’est le signal de l’attaque. Les 22e et 23e compagnie s’élancent à l’assaut et sont d’emblée pris sous le feu des défenses allemandes. Une section de la 23e compagnie se réfugie dans le trou de mine tandis que deux sections parviennent à s’emparer de la première tranchée allemande et d’une trentaine de prisonniers. Où se trouve Charles ? Est-il déjà mort ou appartient-il à la 4e section, qui progresse sur la droite ? Celle-ci est arrêtée puis anéantie par les mitrailleuses allemandes (voir le plan ci-dessous : les positions de la 23e compagnie sont en rouge). Puis, les deux compagnies sont prises sous les feux de l’artillerie allemande et subissent des contre-attaques des fantassins allemandes. Ainsi, la situation des survivants est de plus en plus précaire. Des renforts sont envoyés pour renforcer les 22e et 23e compagnies.

L'attaque du moulin de Souain

Journal des marches et opérations du 201e RI [SHD : 26N711]

Le 8 mars, quelques soldats résistent toujours. Le 9 mars, le pilonnage de l’artillerie, les tirs de minen, les grenades et les contre-attaques obligent les derniers défenseurs du trou de mine à se replier. Le 10 mars, le 201e est progressivement relevé et envoyé à Suippes. En trois jours, près de 500 hommes du 201e ont été mis hors de combat. Les attaques renouvelées dans les jours suivants dans des conditions difficiles et sans espoir de résultat ont aussi provoqué des refus d’obéissance, qui aboutissent à l’affaire des quatre caporaux de Souain (Théophile Maupas, Louis Lefoulon, Louis Girard et Lucien Lechat), fusillés à Suippes le 17 mars 1915. Les quatre soldats seront réhabilités en 1934.

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Journal des marches et opérations du 201e RI, 7 mars 1915 [SHD 26N711 – Mémoire des hommes]
  • Un disparu réapparu

Au lendemain de l’attaque, Charles Bourlet n’est plus reparu au régiment et il est porté disparu. A la fin de l’année 1915, le régiment, qui enquête au sujet de ses soldas disparus à Souain, n’a retrouvé aucun élément permettant de savoir si Charles a été tué, blessé ou fait prisonnier. La famille, restée en pays envahi pendant la guerre, est vraisemblablement avertie de sa disparition par une lettre du chef de bataillon commandant le dépôt du 1er régiment d’infanterie au maire de Saulzoir le 15 novembre 1918. Charles Bourlet est officiellement déclaré mort pour la France par un jugement déclaratif de décès du tribunal de Cambrai du 18 novembre 1920. Le décès est transcrit en mairie de Saulzoir le 20 décembre 1920. Ses quatre enfants (Sophie, Charles, Eugénie et Henri) sont reconnus pupille de la Nation. Après la guerre, à l’occasion des exhumations et des regroupements de sépultures dans le secteur de Souain, le corps de Charles est probablement retrouvé parmi d’autres et inhumé dans la tombe individuelle n° 7496 de la nécropole nationale « La Crouée » à Souain-Perthes-lès-Hurlus (Marne).

Les assauts menés dans le secteur de Souain en mars 1915 sont secondaires par rapport aux gigantesques offensives d’Artois et de Champagne de 1915. Pourtant, ces actions de « grignotage », qui ne mènent à rien, contribuent aussi à expliquer le terrible bilan humain de l’année 1915 pour l’armée française. Les combats de Souain ont endeuillé de nombreuses familles du Cambrésis. Au début de 1915, le 201e est encore largement composé de soldats natifs du Cambrésis. Ainsi aujourd’hui, sur chaque monument aux morts du Cambrésis, sont inscrits un ou plusieurs noms de soldats tombés à Souain le 7 mars 1915.

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La Prière des ruines

La prière des ruinesA l’occasion de recherches dans le fonds privé d’un particulier, je suis tombé sur une importante collection de chansons datant de la Première Guerre mondiale. Quel trésor ! Parmi ces centaines de dépliants, l’un d’eux a attiré mon attention : La Prière des ruines.

En 1914, les Français chantent beaucoup. Dans certaines régions, la chanson est une véritable institution. Ainsi, dans le Nord, l’activité chansonnière, qui s’est développée depuis le milieu du XIXe siècle, est florissante. C’est ainsi que la berceuse Dors, min p’tit quinquin, min p’tit pouchin, min gros ruchin du poète lillois Alexandre Desrousseaux (1820-1892) est devenue la chanson emblématique de Lille. Écrite en 1853, L’canchon dormoire (son titre original) dépeint la vie des ouvrières du Nord dans la seconde moitié du XIXe siècle. Elle a aussi été le chant de marche des soldats du Nord pendant la guerre franco-prussienne de 1870-1871. Cette chanson est évidemment très connue dans le Nord et sa notoriété dépasse les frontières du Nord avant la guerre.

La guerre n’interrompt pas cette activité, bien au contraire. La chanson connaît même un renouveau. Dans les armées, les soldats chantent beaucoup, des chants réglementaires évidemment, mais aussi des productions plus ou moins tolérées par la hiérarchie. A l’arrière, les Français chantent aussi, en particulier des chansons patriotiques, dans les cafés-concerts. Le genre patriotique, apparu à la fin du XIXe siècle, connaît une recrudescence avec la guerre. Ces chansons sont largement diffusées sous forme d’imprimés, à l’instar de La Prière des ruines.

Le forme sous laquelle se présentent ces documents est souvent la même : un dépliant comportant souvent une illustration, sur lequel figurent les noms des paroliers et des compositeurs, les paroles, les partitions.

Écrite en 1917, La prière des ruines est l’une de ces chansons très populaires pendant la guerre. Elle est destinée à tous les Français, qu’ils soient au front ou à l’arrière. Les paroles sont de Roland Gaël, chansonnier et poète, qui rima de nombreuses chansons populaires. La musique est de René de Buxeuil, pseudonyme de Jean Baptiste Chevrier, compositeur français très populaire avant-guerre et qui chanta au front pendant la Grande Guerre. Le texte est constitué d’un refrain et de trois couplets à huit vers. Il est rimé et versifié, de sorte qu’avec la mélodie, l’ensemble constitue une œuvre soignée dont il émane une grande émotion.

Cette chanson ne célèbre pas un fait militaire ni ne met en valeur la foi des combattants : elle est dédiée aux villes martyres et aux villages détruits. Les destructions occasionnées par la guerre constituent le thème principal de la prière. Les références à la religion, en particulier dans les deux premiers couplets (la prière, le clocher, le calvaire, le Christ), sont nombreuses. L’auteur s’interroge sur le sens de ces destructions. Il dépeint un tableau sombre, proche de la réalité d’une ville meurtrie par les combats : La nuit couvre la ville où passa la bataille / Plus de clocher des toits brûlés / La lune se répand sur des pans de muraille / Grands fantômes démantelés.

Pour Roland Gaël, les ténèbres se sont abattues sur la civilisation. Qui sont les responsables ? des « bourreaux », écrit Gaël, qui ne sont ni allemands ni français ; ce sont les hommes de cette société européenne qui croyaient au progrès de l’humanité qui ont tout bradé dans la guerre. Gaël pose la question dans le dernier vers du refrain : « Hommes, qu’avez-vous fait ? ». Dans ce grand désarroi, la religion semble être un recours et l’auteur invite le public à avoir la foi, rempart face à la barbarie : « Auprès d’un carrefour où le canon fit rage, / Abattant et nivelant tout, / Comme par miracle en ce désert sauvage / Un calvaire est resté debout. / Le Christ au front penché plein de pitié regarde / Le chaos triste et dévasté, / On dirait qu’obstiné le rédempteur s’attarde / A prêcher la fraternité ».

Cette chanson noire n’a pourtant pas un ton désespéré. Dans le dernier couplet, Gaël prêche pour la fraternité et l’espoir, entrevoyant le retour à la paix, la reconstruction des villes et village martyrisés : « Cité tu vas renaître et panser tes blessures » et croyant dans l’avenir en pensant aux « temps nouveaux ». En somme, cette Prière des ruines est à la fois une supplication qui doit permettre aux Français de conserver la foi, malgré des ravages inédits, et de penser à un avenir meilleur, fait de paix et de fraternité. Mais cette chanson peut être vue aussi comme une interrogation sur le sens de la guerre, une question que de nombreux Européens se posent en 1917.

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