Un nouveau guide des sources sur la Grande Guerre

HalS4Depuis sa création, ce blog est écrit à quatre mains : celles de l’enseignant-chercheur et celles de l’archiviste. Cependant, cette dernière se faisait rare ces derniers temps, occupée à une autre tâche au service des sources de la grande guerre… Aujourd’hui, une fois n’est pas coutume, je reprends le clavier pour parler d’un sujet qui m’est cher à plus d’un titre, puisqu’il s’agit de présenter un nouvel instrument de recherche (les archivistes en sont friands…), résultat d’un projet que j’ai copiloté pendant 4 ans. Je me livre donc ici à un exercice inédit et assumé d’auto-promotion et de réflexion sur la diffusion et la valorisation des sources :-) !

En 2012, les Archives départementales d’Ille-et-Vilaine se sont lancées dans la réalisation d’un guide des sources concernant l’Ille-et-Vilaine et la Grande Guerre, volet archivistique d’un ensemble de manifestations destinées à commémorer le Centenaire. L’objectif initial était de faire un état des sources existantes un siècle après le conflit, avec un parti pris d’ouverture : outre les documents conservés aux Archives départementales, nous avons élargi le périmètre du recensement à d’autres institutions patrimoniales d’Ille-et-Vilaine, à l’ensemble des communes du département, de la plus petite à la plus grande, ainsi qu’à des institutions nationales (Archives nationales et services d’archives militaires principalement). Il s’agissait à la fois de favoriser une approche territoriale et de croiser des sources de différentes provenances. Ce faisant, nous ne prétendions nullement à l’exhaustivité, mais nous souhaitions rendre service aux personnes moins familières de la répartition des archives en France. Car s’il y a de plus en plus de sources en ligne, et, dans une moindre mesure, d’instruments de recherche également, il reste nécessaire de savoir où chercher, dans quel lieu de conservation et sur quel site internet. Nous avons donc souhaité orienter le public.

A propos, quel public ? On pense bien sûr aux chercheurs, historiens professionnels, universitaires, étudiants en histoire, qui sont plus ou moins rompus à la recherche et à la consultation des archives dans les salles de lecture. Nous nous adressons également aux amateurs de 14-18 ou aux simples curieux, qui sont moins familiers des principes de classement et de description des archives, mais qui ont investi le web (sur ce sujet, on peut regarder une vidéo de la présentation sur le devenir du patrimoine en ligne, dans le cadre du Labex Les passés dans le présent). Dès lors, nous avons imaginé un guide qui présente les sources bien sûr, mais qui aide aussi le public à les comprendre, à les resituer dans leur contexte, à évaluer leur intérêt, et à aller plus loin s’il le souhaite.

Quelle forme a pris ce guide ? Un guide des sources est un instrument de recherche décrivant des documents ou des ensembles d’archives consacrés à une thématique. Celui-ci est constitué de plus de 8500 notices descriptives organisées entre elles, hiérarchisées selon un plan thématique en trois volets :

  1. L’armée et les soldats : volet consacré aux affaires militaires et à l’univers du soldat, montrant la participation au conflit d’un département de l’arrière et les conditions de vie des combattants.
  2. L’arrière et les civils : volet davantage consacré aux civils, à la façon dont administrations et populations font face à l’état de siège et aux conséquences de la situation de guerre.
  3. L’après-guerre et la mémoire : volet consacré au retour à la paix pour les soldats et pour l’ensemble de la population, qui réapprennent à vivre ensemble, et à la transmission de la mémoire jusqu’à nos jours.

Ce plan était à l’origine inspiré du guide de recherche publié par les Archives de France en 2014 : il nous semblait en effet intéressant de tenter une déclinaison locale, adaptée à la spécificité des sources dans un département de l’arrière. Nous tenions également à éviter la présentation classique par lieu de conservation, par grande série du cadre de classement des archives ou par fonds : un plan thématique offrait davantage de possibilités de repérage, de rapprochement et de mise en relief des sources, notamment pour les milliers de documents provenant des communes.

Le guide respecte les normes de description en usage… enfin, autant que possible, dans la mesure où on a repris des milliers de notices descriptives préexistantes, sans avoir le temps de les compléter ou de les réécrire. L’essentiel était que les notices puissent être comprises par des humains et réutilisées par des ordinateurs ! Chaque notice contient un intitulé, des dates, une référence (la cote), un producteur des documents, un niveau de description des documents (dossier, sous-dossier, série…), des termes d’indexation, un lieu de conservation et quelques autres champs. Rien que de très classique : certains auront reconnu la norme internationale ISAD-G.

Mais j’entends sourdre l’impatience : on voudrait le voir, ce guide ! oui je sais, 8 500 notices ISAD-G, ça fait rêver… Ce guide est désormais accessible à tous, gratuitement, puisqu’il a pris la forme d’un site internet, ou plutôt il constitue la matrice d’un tout nouveau site internet destiné à accueillir d’autres outils du même genre à terme. L’Histoire à la Source est son nom. Je vous épargne les explications sur le jeu de mots et je vous invite à vous y perdre…

HalS blog 2

Si vous voulez savoir comment nous avons procédé, je relève le défi de résumer quatre années de travail en quatre étapes :

  • Etape 1 – Le recensement des sources : dans la fourmilière des Archives départementales, une dizaine d’archivistes a participé au signalement de sources, à partir des répertoires existants et en contrôlant le contenu de centaines de boîtes, au cas où (exemple d’un scrupule d’archiviste : dans ces caisses portant une numérotation provisoire, se pourrait-il qu’on trouve des documents concernant la guerre ?…bonne pioche, des centaines de dossiers de contributions extraordinaires sur les bénéfices de guerre !). Pour ce qui est des sources communales, nous avons repris le contenu des répertoires des archives des communes dont les fonds avaient déjà été classés et nous avons sillonné le département à la recherche de sources inédites dans les communes dont les archives n’étaient pas encore classées.
  • Etape 2 – La constitution des chapitres du guide : nous avons ordonné toutes ces notices selon un plan à plusieurs niveaux, que nous avons ajusté jusqu’au dernier moment. Et nous avons procédé à la sacro-sainte indexation ! pour que l’usager obtienne des réponses à ses requêtes, sans être assourdi par le « bruit », il en faut des questionnements préalables d’archivistes sur les termes à retenir, le niveau à indexer, les règles d’écriture, …
  • Etape 3 – L’enrichissement par des contenus historiques ou méthodologiques et des illustrations : afin de mettre en valeur la matière brute que constituent les notices descriptives, nous avons rédigé, pour chacune des 24 thématiques, une introduction présentant le sujet ainsi que la diversité des sources, leur intérêt ou leurs limites, avec quelques références de sources complémentaires et bibliographiques. Des développements ont été apportés pour définir des notions (l’état de siège, les allocations aux familles de militaires, …), présenter des producteurs d’archives (les conseils de guerre, l’administration des anciens combattants, …), des typologies documentaires (livrets individuels et livrets matricules, rapports de préfets, …) : autant d’éclairages qui doivent permettre à l’internaute, quelle que soit sa connaissance de l’histoire et des archives, d’acquérir quelques notions sur l’administration des hommes et d’un département en guerre, et d’évaluer l’intérêt des archives, avant une éventuelle consultation des documents. Car ce site internet n’est pas une banque d’images, un site d’ « archives en ligne » : il aide les internautes à devenir « lecteurs », à préparer la consultation éventuelle des documents, dont une infime partie seulement est en ligne. Je nuance mon propos : nous avons tenu à « égayer » cet instrument de recherche en l’illustrant de-ci de-là de reproductions de documents. Ces derniers n’ont pas forcément été sélectionnés en vertu de leur qualité esthétique, mais plutôt parce qu’ils donnent à voir la richesse de contenu possible de certaines typologies documentaires.
  • Etape 4 – La conception du site internet : jetant un voile pudique sur les doutes, les moments de solitude et les obstacles qui ont ponctué la mise en oeuvre technique de ce projet, je n’évoquerai ici que la prestation effectuée par l’agence Limonade and Co, qui a été retenue pour donner à nos contenus une vitrine sur le web. Nous avons été quelque peu bousculé-e-s, nos données ont été triturées (entre xml-ead et dublin core), questionnées, mises en valeur (on partait de tableaux Excel…), pendant dix mois dans la bonne humeur et la rigueur… Tout ça pour quoi ? pour améliorer l’ « expérience utilisateur » !

L’ « expérience utilisateur »

Ce nouvel outil s’appuie sur les deux logiciels libres Atom et Omeka. Le foisonnement de notices et la grande diversité des sources risquant de dérouter l’internaute, nous voulions un outil aussi intuitif que possible et offrant diverses possibilités de navigation et d’interrogation. Je les résume brièvement, pour expliquer notre démarche. D’une part, il est possible d’entrer dans le guide par le plan ou par une thématique et de le parcourir comme on le fait classiquement sur papier ou dans certains instruments de recherche en ligne ; et quand on consulte une notice, on peut à tout moment la situer dans l’arborescence. L’archiviste est donc rassuré !

Mais heureusement il n’est pas indispensable de comprendre l’architecture du guide pour l’utiliser ! On sait pertinemment que l’internaute cherchera rapidement un moteur de recherche pour interroger le guide : nous voulions donc un moteur de recherche unitaire plein texte, complété par les termes d’indexation, et interrogeant l’ensemble des ressources du guide (notices, références, bibliographies…). Une recherche avancée est tout de même proposée à ceux qui veulent limiter le nombre de résultats (car le « bruit » peut agacer). L’un des atouts de l’outil, à mes yeux, réside dans les filtres à facettes, qui permettent d’affiner les résultats en temps réel (exemple d’une recherche sur les réfugiés serbes à Vitré). De manière générale, on a voulu permettre à l’internaute de faire des détours, d’emprunter des voies parallèles, de rebrousser chemin, d’explorer les environs, de prendre le temps de se repérer, de passer d’une autoroute à un chemin vicinal ! La sérendipité est encouragée ! L’agent de circulation Google devrait même contribuer à orienter les internautes égarés vers Histoire à la Source. Et pour filer la métaphore routière, il est également possible de visualiser sur une carte les lieux de conservation des documents à l’issue d’une requête : si la géolocalisation n’est pas indispensable à la recherche, elle n’en est pas moins entrée dans les usages, elle attire le regard et peut changer des perspectives.

L’ensemble des fonctionnalités que nous proposons visent à optimiser les recherches et à rendre l’expérience agréable. Je suis convaincue que les archivistes ne peuvent s’arrêter à la seule mise à disposition d’informations, mais ont tout intérêt à envisager de nouvelles formes de collaboration avec les publics et à proposer de nouveaux services. C’est ce que nous avons voulu tester, afin d’encourager l’exploitation et la réutilisation de nos données. Nous avons commencé modestement :

  • parmi les petits plus qu’offre Histoire à la Source, on peut citer la possibilité désormais courante pour le chercheur de constituer un panier à partir des notices qui l’intéressent, et surtout de télécharger ces notices (en pdf ou en csv, soit un format réutilisable) et de les annoter.
  • la dimension participative n’est pas absente, même si elle est encore balbutiante. Nous invitons les internautes à nous signaler des erreurs ou des compléments à apporter à des notices ou à des bibliographies, ainsi que des sources manquantes voire des illustrations afin d’enrichir cet outil collectif. L’archiviste garde la main sur la rédaction des notices, en raison de la technicité requise, mais nous espérons nouer des échanges fructueux. C’est même pour cela que nous avons fait exprès d’oublier certaines sources … Blague à part, l’outil est évolutif et nous avons conscience de ses défauts et limites : il serait dommage de se priver de l’améliorer sur le fond comme sur la forme !
  • d’ici peu, nous proposerons des expositions en ligne, pour valoriser différemment les sources recensées. Surtout, nous proposerons aux internautes de concevoir eux-mêmes leurs expositions, à partir de notices du guide, et en y ajoutant autant de texte et de documents qu’ils souhaitent. Nous avons commencé à présenter cette fonctionnalité au monde enseignant, parce que nous aimerions voir des classes ou des groupes d’élèves utiliser cet outil que nous mettons à leur disposition pour créer et publier des exposés, par exemple dans le cadre des enseignements pratiques interdisciplinaires.

HalS3

Bref (ça sent enfin la conclusion…), nous espérons que les internautes vont s’approprier cet outil, sur la durée, bien au-delà de la période des commémorations et pas seulement pour travailler sur la Grande Guerre : c’est l’histoire d’un département et d’une population au début du XXe siècle qui peut être étudiée au moyen des sources présentées dans ce guide.

Je voudrais terminer ce long article sur une note plus personnelle. J’ai aimé mener ce projet passionnant et très formateur, au coeur des problématiques actuelles liées à la diffusion du patrimoine (voir le billet consacré à la journée d’études « Les publics en ligne des archives et des bibliothèques patrimoniales » sur le blog Patrimoine et numérique). Je profite de la liberté que m’offre « notre » blog pour remercier sincèrement nos partenaires d’autres institutions ainsi que le co-auteur de ce blog (qui ont contribué au recensement des sources), Benjamin Suc et Christophe Jacobs (Limonade and Co), les collègues des Archives départementales qui ont joué le jeu dans la durée, et bien sûr ma complice et copilote sur tout ce vol long courrier, Anne-Lise Mikès.

***

Pour en savoir plus sur le contenu et la structure du site L’Histoire à la Source et du guide des sources de la Grande Guerre, on peut lire le contenu des menus Savoir, Utiliser, Participer.

Posted in Archives, Sources figurées, Sources imprimées | Tagged , , , , , | Leave a comment

Frederic Manning, Nous étions des hommes

Nous étions des hommesNous étions des hommes (Her Privates We) se déroule dans la Somme en 1916, il y a près de cent ans. Frederic Manning, universitaire australien mort dans l’Entre-deux-guerres, décrit là sa propre expérience de la guerre de tranchées. Il a lui-même échappé aux tirs ennemis mais son personnage principal meurt à la fin du roman. Manning ne se soucie pas d’attacher le lecteur au destin de Bourne. Le récit chronologique compte moins que la réflexion métaphysique sur la vie et la mort…

Mieux vaut pour les amateurs de suspense et d’aventures épiques se détourner du roman. Nous étions des hommes ne parle presque pas des Allemands. Il y a une situation militaire à peine esquissée au départ. Un régiment britannique combat un ennemi bien retranché, dans un paysage plus rural qu’urbain métamorphosé par les bombardements. Rien n’offre de résistance aux obus : pas plus les hommes que la nature et les constructions qui s’affaissent et dissimulent mal les combattants. Manning ne se donne même pas la peine de présenter une situation stratégique (ou même tactique) de départ pour stimuler l’intérêt. On ne sait pas en lisant vers quoi s’orientent cette poignée de soldats.

Les antimilitaristes qui ont trouvé dans Les sentiers de la gloire (porté à l’écran par Stanley Kubrick) des arguments pour fustiger l’absurdité de la Grande guerre en sont également pour leurs frais. Manning ne s’arrête pas à la description d’un général éloigné du feu, à celle d’un officier supérieur imbécile et sanguin. On ne croise pas davantage de subalternes responsables de massacres inutiles. L’auteur détaille au contraire une chaîne de décisions ressemblant à un système d’engrenage. Au sommet, l’ordre tombe, lointain : il y a tant d’hommes à commander, tant de paramètres à prendre en compte.

A la base, chacun agit en fonction des nécessités et des besoins, avec résignation plus qu’avec enthousiasme. Bien sûr, le soldat ne comprend pas pourquoi il faut se rendre à tel endroit, pourquoi l’équipement pèse si lourd. Les nombreux outils de terrassements, les protections mal confectionnées, les masques à gaz encombrants, les bandes molletières si fastidieuses à positionner : tout rend pénible la vie quotidienne dans les tranchées. Le plus souvent, le soldat reste des jours entiers sans se désharnacher. Mais il subit son sort avec fatalisme, prêt même à en découdre pour peu que le feu épargne ses camarades.

La guerre – pour Manning – crée une contre-société masculinisée au rythme lent : se déplacer, s’entraîner, faire corps, tenter de se reposer. Tout ce qui importune en société s’avère désormais acceptable. On se nettoie un minimum, on s’épouille publiquement, on fume et on mange debout en s’aidant des mains, dans un confort spartiate. Athènes est définitivement morte pour l’auteur ancien combattant. Les guerriers antiques s’accordent toutefois de larges rations d’alcool sans que l’ivrognerie soit une conséquence logique. La boisson omniprésente réchauffe les corps, fait oublier le manque de nourriture appétissante, et soude enfin les combattants.

La troupe reproduit les clivages de la société civile, mais pas seulement, par le fossé séparant officiers et soldats. Contrairement à l’armée française, l’armée britannique instaure une telle distance entre les deux que les premiers n’entrent pas au contact des seconds. Il en résulte dans le roman une coexistence relativement pacifique entre sous-officiers et hommes de troupe. Manning tisse en revanche les subtiles variations de la société d’Outre-Manche, avec des Écossais exotiques, et des ruraux rustiques, des mineurs et ouvriers se comprenant malgré les écarts de grades. Bourne, le personnage principal (si proche de l’auteur) figure un garçon issu d’un milieu protégé, ayant poursuivi des études mais refusant de devenir officier sans qu’on comprenne totalement ses motivations : paresse devant les obstacles à franchir, sens de l’amitié qui lui donne envie de rester aux côtés de ceux qu’il a déjà côtoyés.

J’ai fort apprécié Nous étions des hommes sans prétendre avoir épuisé toutes ses ressources. Car on retrouve l’histoire fondatrice de l’Angleterre : Shakespeare (pas seulement dans le titre), les sources de l’anglicanisme sur la prédestination. La distinction se fait entre ceux qui cherchent un sens dans la guerre et ceux qui espèrent rester vivants. Dieu paraît aussi insondable que les obus et marmites allemands. Je ne peux pour finir que relever la dimension géographique du roman avec une assimilation/comparaison entre la Somme et l’Angleterre. Le plus étonnant reste la description – pour moi très originale – de la nuit sur le front : le calme (relatif), l’éclairage de la lune, les déplacements mystérieux, et puis parfois la mort…

Bruno Judde de Larivière (@Geographedumond)

Voir aussi Frederic Manning, Nous étions des hommes, préface de William Boyd, Paris, Phébus, 2002, 337 p. (traduction de l’anglais par Francis Grembert).

Pour en savoir plus….

Le parcours du combattant de la guerre 1914-1918 : Avec un soldat anglais.

Posted in Arts Littérature Cinéma | Tagged | Leave a comment

Le temps des ruines (1914-1921) : Emmanuelle Danchin répond à nos questions

Le temps des ruinesOn doit aux commémorations du Centenaire de la Première Guerre mondiale une augmentation du nombre de publications consacrées à la Grande Guerre. Cependant, les publications traitant des conséquences matérielles de la guerre sur le paysage et le bâti sont rares, alors même que les destructions engendrées par le conflit ont été considérables.

Chercheure-partenaire au SIRICE (Sorbonne-Identités, relations internationales et civilisations de l’Europe), UMR 8138, Emmanuelle Danchin a publié Le temps des ruines (1914-1921) aux Presses universitaires de Rennes en 2015.

Nous lui avons posé quelques questions pour mieux connaître les matériaux qui ont nourri son beau travail historique. Ses réponses très fournies nous renseignent également sur le travail de documentation, d’évaluation, de sélection, d’analyse et de contextualisation des sources.

Quelle distinction faites-vous entre « ruine » et « ruine de guerre » ?

La « ruine » n’est pas une « ruine de guerre » et il faut opérer une distinction entre l’une et l’autre car les temporalités ne sont pas les mêmes et les représentations iconographiques qui en découlent non plus.

La « ruine », en effet, procède de l’usure du temps, elle est le fruit de la lente désagrégation des matériaux. Elle témoigne d’un passé et fait référence à une temporalité, celle du temps long. Il s’agit d’une ruine ornementale, envahie par la végétation qui nourrit l’esthétique, parfois réduite à un simple élément de décor. Ses représentations séduisent et laissent aller à la contemplation, à la rêverie, à la mélancolie.

La « ruine de guerre », par contre, est le résultat de l’éclatement brutal et soudain de la matière qui se fend, éclate, se broie et se tord. Elle témoigne du présent et induit une temporalité courte. Elle est le résultat d’une rupture nette et d’une violence exercée contre un bâtiment par l’homme, au moyen de l’artillerie ou d’explosifs. Elle se traduit par un recentrement sur la matière (la pierre, les structures en bois ou en fer), sur les gravats, sur les cassures visibles qui permettent de rendre compte de l’état de la structure d’un bâtiment ou plus largement d’un groupement d’habitations, d’édifices, d’installations industrielles ou agricoles.

Les témoins oculaires des dévastations matérielles de 1914, qu’ils soient reporters, soldats ou civils, ont été vivement touchés par ces ruines de guerre car la brutalité soudaine des destructions les a forcés à reconnaître la violence de la nature humaine. Ceux qui ont voulu immortaliser ces ravages par la photographie, par la peinture, par le dessin ou par le film étaient imprégnés d’une culture visuelle empreinte de la poétique des ruines du XVIIIe siècle et de la vision romantique des ruines du XIXe siècle. Consciemment ou non, ils ont donc parfois, dans leur cadrage ou dans la recomposition des éléments ruinés sur une toile ou sur une feuille de papier, reproduit certains poncifs de la ruine : esthétisation d’un paysage par le choix d’une lumière ou d’une couleur, par la mise en valeur d’une végétation renaissante ; ciel sombre accentuant le côté tragique de la scène ; plan d’eau laissant aller à la mélancolie ; absence d’êtres humains dans la scène soulignant davantage l’idée de désolation, etc…

D’autres, au contraire, s’en sont tenus au constat des destructions, usant alors des procédés classiques du cadrage (gros plan, plan moyen, plan d’ensemble), des angles de prise de vue (de face, de côté, en plongée ou contre-plongée) pour rendre compte des lieux traversés.

Dans le premier cas, les représentations suscitent l’émotion, une réaction, une prise de position face à ce qui est perçu comme une catastrophe ; dans le deuxième cas, les représentations documentent, enregistrent et inventorient les destructions.

Bien garder à l’esprit cette distinction permet à l’historien de regarder avec distance ces images de ruines produites pendant la guerre. Il ne transfère pas ainsi, comme l’ont fait parfois les contemporains de 1914, son ressenti et peut mieux appréhender, à l’appui parfois des légendes et des textes qui portent aussi ces images, les intentions contenues dans ces représentations.

Cette distinction permet aussi d’éviter de calquer sur les représentations de 1914-1918 (les peintures notamment) des idées valables pour celles des XVIIIe-XIXe siècles, mais qui nieraient les spécificités propres à la période de guerre. Elle évite également de s’en tenir à l’esthétique de la ruine ou à la sublimation. Elle permet, enfin, de s’interroger sur les continuités ou les ruptures dans les représentations de la ruine de guerre des conflits de 1870 et de 1912-1913.

En quoi a consisté votre travail de redéfinition des sources et comment avez-vous sélectionné vos sources ?

Pour amorcer ce travail sur les ruines de guerre, nous avons choisi de partir des représentations iconographiques et scripturales de la dévastation produites pendant le conflit. Pour ne pas nous enfermer dans le regard officiel, c’est-à-dire celui qui est alors offert au public (point de vue de la presse écrite, de l’armée, des artistes et intellectuels) et contourner l’écueil de la propagande, nous avons choisi de nous intéresser aussi aux regards officieux (ceux des soldats et des civils qui, par leurs photographies et leurs écrits, avaient aussi évoqué les dévastations). Maintenant, afin de ne pas nous en tenir à un regard purement français porté sur les dévastations françaises, nous avons aussi choisi d’inclure les regards portés par les belligérants anglais et allemands sur ces mêmes ruines de guerre.

   Devant la masse de documents d’archives repérée, il a fallu ensuite opérer des choix. Après consultation, dans un premier temps, de ces documents en archives – première étape incontournable si l’on veut se rendre compte de la variété des représentations – il a fallu ensuite sélectionner parmi elles celles qui seraient retenues et étudiées. Le choix s’est alors porté sur ce que les contemporains de 1914 avaient « vu » de la destruction ou « eu entre les mains ». Nous avons donc retenu parmi les sources iconographiques : la presse illustrée, les affiches, les ouvrages illustrés, les cartes postales qui circulèrent en grand nombre, les films d’actualités, les albums photographiques de soldats, de civils et les vues réalisées par les opérateurs des armées, mises en albums et exposées, pour certaines dès 1916, dans le cadre d’expositions photographiques. Les peintures et les estampes, notamment celles des peintres missionnés aux armées et au ministère de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, ont été consultées, mais pas entièrement exploitées. Seuls les films d’actualités montés et diffusés de la Section cinématographique des armées ont été sélectionnés.

S’y sont ajoutées les sources scripturales : la presse écrite, les carnets de guerre, les témoignages écrits et les versos de cartes postales de ruines qui livrent parfois des commentaires.

Le traitement de ces sources a été facilité par la réalisation d’une base de données qui, croisée à des statistiques sur les dévastations matérielles par département réalisées dans le cadre de notre DEA et croisée à la presse illustrée, ont fait apparaître une hiérarchie, selon l’intensité des dévastations, entre les départements du front et, à l’intérieur de ceux-ci, entre les communes et entre les types d’édifices. Nous avons alors choisi d’étudier plus particulièrement les départements qui avaient été les plus touchés par les dévastations, les communes et monuments très valorisés, mais aussi celles qui l’avaient été faiblement ; nous pensons, par exemple, aux villages rasés du canton de Charny autour de Verdun, pour lesquels la documentation est rare.

Maintenant, ces représentations n’ont été que le point de départ de ce travail permettant d’interroger la manière dont on avait voulu rendre présente la destruction et les discours que l’on avait portés dessus. La contextualisation des images de ruines de guerre nous a conduite vers d’autres archives. Nous nous sommes, par exemple, interrogée sur la destruction en tant que telle. Comment produit-on une ruine ? Les archives de l’armée de terre à Vincennes, les Archives nationales comme les archives départementales des départements retenus, nous ont éclairée tant sur les modes de destruction employés, les mesures mises en place localement, que sur les effets sur l’architecture, mais aussi dans les vies quotidienne et administrative.

De même, les débats qui surgissent dès 1915 autour de la valorisation des vestiges de guerre, nous ont dirigée vers les acteurs du développement touristique très présents dans ces débats, comme le Touring-club de France ou l’entreprise Michelin.

Enfin, les discussions souvent fructueuses avec les archivistes ouvrent aussi des pistes. Si nous n’étions pas allée travailler au musée de Cinquantenaire, à Bruxelles, nous n’aurions peut-être pas songé à nous rendre à l’Institut royal du patrimoine artistique, à deux pas de là, qui possède des collections relatives aux campagnes photographiques allemandes menées pendant la guerre pour enregistrer le patrimoine préservé de la zone occupée. Nous n’aurions du coup peut-être pas songé non plus à nous rendre à Metz afin de voir si ces campagnes photographiques avaient aussi eu lieu sur d’autres points du front.

En quoi les archives de la Médiathèque de l’architecture et du patrimoine ont-elles constitué un apport fondamental à votre travail ?  

La Médiathèque de l’architecture et du patrimoine de Charenton-le-Pont abrite les archives du Service des Monuments historiques. On y trouve notamment les dossiers généraux sur les monuments historiques, en particulier les circulaires, les décisions et les instructions ministérielles, mais aussi les rapports et les notes sur l’administration du Service. Les documents sur le personnel des Beaux-Arts, ainsi que sur les mesures de défense passive y sont également conservés. On y découvre surtout des listes par département et par commune des édifices endommagés, des travaux de protection ou de l’évacuation des œuvres entreprise jusqu’à leur restitution. On y trouve, enfin, des archives relatives au fonctionnement du Service des monuments historiques durant la guerre (budgets et finances du Service) et relatives à l’évaluation des dommages de guerre.

Les archives de la Médiathèque de l’architecture et du patrimoine nous ont donc permis de comprendre les décisions de préservation mises en place dès le début de la guerre par le ministère de l’Instruction publique et des Beaux-Arts pour les monuments classés du front et les collections, puis, la guerre se prolongeant, pour tous les autres monuments artistiques et religieux de la zone des armées.

Elles éclairent en outre les réflexions qui se firent jour dès 1915 autour de leur préservation et les débats à propos d’une valorisation des vestiges envisagée pour l’après-guerre. Elles montrent combien il fut difficile de sélectionner des monuments déjà en ruines, caractéristiques du conflit et de préserver des bâtiments appelés à terme à se disparaître.

Sans ces archives, ce travail se serait borné à une étude des représentations des ruines de guerre et des discours portés sur elles. Ces archives ont donc permis de comprendre comment le ministère de l’Instruction publique et des Beaux-Arts avait envisagé les premières mesures de protection contre les tirs d’artillerie pour les édifices et collections situés dans la zone des combats. Elles ont aidé à reconstituer les débats qui émergèrent dès 1915 sur la conservation des ruines et sur la valorisation future des champs de bataille. Elles ont surtout éclairé la place occupée par le patrimoine architectural bombardé pendant la guerre.

La création d’une Section photographique et d’une section cinématographique de l’armée en 1915 est associée à la naissance des « images d’archives ». Pouvez-vous nous en dire plus ?

En 1915, la création d’une Section photographique (SPA) et d’une section cinématographique de l’armée (SCA) est le résultat de demandes conjointes des ministères des Affaires étrangères et de l’Instruction publique pour la constitution d’une documentation sur la guerre devant nourrir les archives, la propagande et l’histoire. Des opérateurs sont envoyés dans la zone des armées avec des instructions précises quant aux types de vues et de plans à réaliser.

À leur retour de mission, les plaques photographiques et les bandes nitrate des opérateurs étaient enregistrées, développées et remises au bureau de censure. Un exemplaire de chaque positif était ensuite mis en album afin de constituer « une mémoire visuelle des événements ». Trois militaires furent chargés en 1915 du titrage, du classement, de la traduction, du fichage et de la confection de ces albums, puis cinq en 1916, dix en 1917 et treize en 1918. 108 albums, soit plus de 18 000 photographies, furent confectionnés de 1915 à 1918. L’archivage se poursuivit après la guerre et la collection compta en définitive 559 albums.

Ces albums reprennent tous les aspects de la guerre – des opérations militaires à la vie du soldat, en passant par des séries sur la marine, les troupes coloniales, l’aide militaire et économique, jusqu’aux monuments et aux paysages dévastés du front ; d’où l’appellation « Pour la mémoire de la France » donnée à l’époque à cette série d’albums aujourd’hui conservés au Musée d’histoire contemporaine-Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (MHC-BDIC Paris) et à la Médiathèque de l’architecture et du patrimoine (Saint-Cyr / Montigny-le-Bretonneux).

Pour combler le manque d’images pour la période septembre 1914 – avril 1915, un appel fut lancé par voie de presse et de nombreux dons de particuliers furent recueillis puis intégrés aux albums. À ceux-ci, s’ajoutèrent les clichés du service des Beaux-arts, des documents d’avant-guerre (majoritairement des cartes postales), des collections transmises périodiquement par les services photographiques alliés, des documents iconographiques publiés dans les principaux périodiques illustrés des différentes nations, des documents typographiques de guerre publiés dans les journaux illustrés français

La volonté de constituer une documentation sur la guerre et notamment sur les régions dévastées, et d’en garder la trace par l’image, exista donc dès 1915, voire dès septembre 1914 si l’on prend en considération les reportages photographiques effectués pour le compte du service des Beaux-Arts. Comme au milieu du XIXe siècle, lorsque fut organisée la première Mission héliographique, la photographie fut perçue comme un instrument permettant de produire des fonds documentaires de manière fiable. Le cinéma fut, quant à lui, considéré comme un témoin oculaire véridique et infaillible.

Pourquoi avez-vous prolongé votre étude jusqu’en 1921 ?

Les premières représentations picturales et scripturales de ruines apparaissent dans la presse écrite et dans les albums amateurs de soldats dès le mois d’août 1914 ; notre travail commence donc naturellement avec le début de la guerre. Le choix d’achever cette étude en 1921 est venu des représentations elles-mêmes. Au-delà de cette date, en effet, les représentations de la dévastation changent et s’attachent désormais à mettre en avant la reconstruction et non plus la destruction. Cela se traduit par l’apparition de nouvelles représentations : soldats ou prisonniers déblayant les gravats, binant la terre ou fauchant les récoltes ; civils faisant leur marché au milieu des ruines ; maisons couvertes d’échafaudages, baraquements en bois ou maisons bien proprettes s’élevant au milieu des gravats. Ces vues montrent désormais le relèvement et non plus les décombres. Certes, des séries de cartes postales continuent de circuler, mais elles reprennent des vues déjà éditées pendant la guerre. Pour autant, les ruines matérielles restent bien physiquement présentes dans les régions dévastées et il faudra attendre parfois 10 ans pour que celles-ci s’effacent progressivement des paysages.

L’année 1921 correspond également à la fin de l’héroïsation des ruines. L’assimilation des ruines à des corps blessés, procédé de personnification qui permettait d’évoquer la souffrance des soldats pendant la guerre, s’estompe alors. La dénonciation des destructions se poursuit cependant localement bien après la signature du traité de Versailles.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Posted in Entretiens, Patrimoine, Recherche | Tagged , , | Leave a comment

Joyeuses fêtes de fin d’année

Joyeuses fêtes

Posted in Uncategorized | Leave a comment

Alphonse Grasset, témoin et historien militaire, des champs de bataille aux archives

Alphonse Grasset

Alphonse Grasset (SHD, dossier de carrière, 6Ye49190)

Né à Labassière dans les Hautes-Pyrénées, Alphonse Grasset (1873-1952) est l’un des officiers historiens de la Section historique de l’état-major de l’armée en 1914. Ce spécialiste des armées napoléoniennes part en campagne en août 1914. La guerre modifie profondément ses recherches. Gravement blessé, il rejoint le ministère de la Guerre, où il classe les premières archives de la campagne en cours et écrit les premières études. Après la guerre, Grasset devient l’un des écrivains militaires les plus prolixes. Son parcours est éclairant sur la construction des sources militaires de la Grande Guerre.

Saint-cyrien (1894-1896) et officier d’infanterie (fiche matricule, Archives départementales des Hautes-Pyrénées), Grasset est affecté à la Section historique de l’état-major de l’armée le 24 décembre 1909. A l’époque, l’enseignement et l’étude de l’histoire militaire fondée sur des cas concrets occupent une place centrale dans la formation des cadres. L’armée cherche absolument à tirer des enseignements du passé et Grasset entreprend plusieurs études dans ce sens. En 1906, il publie chez Lavauzelle La doctrine allemande et les leçons de Moukden, ouvrage couronné par l’Académie française. Grasset s’oriente vers l’étude des campagnes napoléoniennes, dont le haut commandement est friand, et se spécialise dans l’étude de la guerre d’Espagne. En 1907, il a déjà publié Malaga, province française (1810-1812) chez Lavauzelle. A la section historique, il poursuit ses études sur la péninsule ibérique et se lance dans la rédaction d’une histoire de la Guerre d’Espagne de 1807 à 1813. Dans ce but, il effectue une mission à Madrid et à Baylen en octobre 1911 afin de reconnaître les champs de bataille. A l’époque, les officiers de la section historique sont d’excellents historiens militaires, à l’instar du capitaine Vidal de La Blache, fils du grand géographe, ou du capitaine Maurice Sautai, dont les études sur l’armée de Louis XIV et la guerre de Succession d’Espagne font toujours autorité (IdRef). Ces officiers ont pour mission :

  • d’exploiter les archives du ministère de la Guerre en publiant des études historiques au profit du commandement (en particulier dans la Revue d’histoire de la Section historique) ;
  • de classer les archives, en particulier celles de l’actuelle série L (guerre de 1870 et Commune de Paris).

La conservation et le classement des archives et des ouvrages reviennent aux archivistes et bibliothécaires, tous civils du ministère de la Guerre.

Un officier historien en guerre

Grasset est mobilisé au 103e régiment d’infanterie. Avant de partir en campagne, les officiers de la section doivent déposer leurs travaux personnels, manuscrits, fiches, notes dans des cartons déposés aux archives. Ces dispositions ont été prises pour faciliter la reprise du travail après la guerre. Aujourd’hui, une partie de ces archives est rassemblée dans la sous-série 2 M au Service historique de la Défense (fonds du Dépôt de la Guerre).

Grasset est blessé une première fois lors des combats d’Ethe du 22 août 1914. Il restera profondément marqué par cette épreuve. A nouveau blessé et commotionné à Perthes le 26 février 1915, il est classé inapte au front et sert en administration centrale, où il reprend ses travaux sur la guerre d’Espagne. Cependant il commence à s’intéresser à la guerre en cours, les historiens militaires y voyant un laboratoire pour les études tactiques et historiques. Avec d’autres officiers historiens, Grasset classe les archives courantes de la guerre au ministère, en particulier celles du camp retranché de Paris. Il s’agit déjà de faciliter l’exploitation ultérieure de ces documents après la guerre. Grasset est également chargé de répondre aux nombreuses questions posées par différentes autorités sur la direction de la guerre et les opérations.

L’écrivain militaire : des relations de batailles aux Armées françaises dans la Grande Guerre.

En 1919, Grasset est affecté au nouveau Service historique de l’armée. Chef de la section ancienne, il contribue à l’achèvement de l’histoire de la guerre de 1870-1871. De plus, il termine sa volumineuse Histoire de la guerre d’Espagne (1807-1813), publiée aux éditions Berger-Levrault de 1925 à 1932. Très vite, il s’oriente vers les études sur la Grande Guerre, en mettant à profit son expérience de la guerre, sa connaissance des sources et des méthodes historiques. En 1919, il publie ses souvenirs de guerre 20 jours de guerre aux temps héroïques. Carnet de route d’un commandant de compagnie chez Berger-Levrault. Si Norton Cru voit en Grasset un témoin, il regrette son récit trop documenté et reconstruit a posteriori : l’historien militaire a pris le pas sur le témoin.

Et pour cause, Grasset est l’auteur de plusieurs relations de batailles qui sont encore aujourd’hui de remarquables synthèses tactiques et historiques sur les combats de Neufchâteau ou d’Ethe. Elles sont accompagnées d’excellentes cartes qui permettent de suivre les évolutions de la bataille. Grasset s’est appuyé sur une vaste documentation comprenant son expérience combattante, des archives des unités, des correspondances, des souvenirs et des témoignages écrits et oraux d’anciens combattants.

Grasset est aussi l’auteur de textes de propagande promouvant une histoire officielle française de la guerre et de quelques biographies, plutôt hagiographiques, d’officiers généraux (Foch, Franchet d’Esperey). Il collabore également avec la Revue des deux mondes, la Revue de Paris, la Revue politique et parlementaire, des revues militaires françaises, suisses, anglaises (Fighting forces, Journal of artillery, etc.) et polonaises. Dans l’Entre-deux-Guerres, Grasset est un écrivain militaire très populaire en France et en Europe. Il est invité à prononcer des conférences en France (dans les écoles militaires notamment) et à l’étranger sur la Première Guerre mondiale. Enfin, il effectue de nombreux voyages d’études tactiques et historiques sur les champs de bataille franco-belges avec des délégations d’officiers, comme il le faisait par le passé sur les champs de bataille napoléoniens. Ainsi il participe à l’instruction tactique des officiers par la méthode des cas concrets, encore très appréciée du haut commandement (notice data.bnf.fr pour retrouver les publications de Grasset).

Il participe également à la rédaction des Armées françaises dans la Grande Guerre. Le haut commandement souhaite alors publier le plus vite possible une histoire officielle de la guerre de 1914. Le but est d’assurer à la France le rang qu’elle mérite en raison des efforts et des sacrifices qu’elle a consentis pendant la guerre. Grasset est notamment chargé de la rédaction de certaines parties consacrées à la bataille des frontières.

Le colonel Grasset est mis à la retraite en 1929 puis rayé des cadres en 1937. Engagé  volontaire en 1939, il est détaché à la présidence du Conseil au commissariat général des informations d’octobre 1939 à juin 1940. Il meurt à Bagnères-de-Bigorre (Hautes-Pyrénées) le 20 novembre 1952. 

Posted in Archives, Bibliothèques | Tagged , , , , | Leave a comment

Rapports et procès-verbaux d’enquête de la commission instituée en vue de constater les actes commis par l’ennemi en violation du droit des gens

Rapports de procès verbaux d'enquêteEn flânant dans une bibliothèque, je suis tombé par hasard sur les Rapports présentés au président du Conseil par la commission instituée en vue de constater les actes commis par l’ennemi de 1914 à 1919. J’ai voulu en savoir plus sur cette source qui dépeint, entre autres, ce que furent l’invasion et l’occupation.

Le 23 septembre 1914, un décret du ministre de la Justice annonce la création d’une commission chargée de constater « les actes commis par l’ennemi en violation du droit des gens ». Nous sommes au lendemain de la bataille de la Marne, quand les troupes françaises et britanniques viennent de libérer une partie du territoire occupée par l’armée allemande depuis fin août 1914. La puissance publique juge utile d’enquêter dans ces zones pour apporter les preuves des exactions et des atrocités commises par l’armée allemande au moment de l’invasion.

Cette commission, présidée par Georges Payelle (1859-1941), premier président de la Cour des comptes, a recueilli des milliers de témoignages. Des dossiers ont été constitués pour chaque commune afin de dresser un inventaire des exactions commises envers les personnes et les biens. A partir de la mi-octobre 1914, les populations natives des pays envahis ayant fui l’occupation ainsi que toutes les personnes ayant constaté des violations du droit de la guerre, surtout les militaires, peuvent aussi témoigner. Au total, des milliers de dossiers ont été constitués. Ils contiennent de la correspondance, des notes, des témoignages et quelques photographies. Les originaux de ces interrogatoires sont conservés aux archives nationales (voir à ce sujet l’état général des fonds des archives nationales, AJ/4). Les rapports ont été publiés par l’Imprimerie nationale sous la forme de six volumes imprimés, aujourd’hui intégralement disponibles sur Gallica : Rapports et procès-verbaux d’enquête de la commission instituée en vue de constater les actes commis par l’ennemi en violation du droit des gens (décret du 23 septembre 1914). Les 12 tomes parus entre 1915 et 1919 se déclinent comme suit :

  • Tome I, rapport du 17 décembre 1914 : il porte sur les atrocités commises pendant l’invasion de 1914.
  • Tome II, rapport du 8 mars 1915 : il rassemble les témoignages de civils français emmenés en  captivité en Allemagne avant février 1915 et rapatriés en France par la Suisse.
  • Tomes III et IV, rapports des 1er et 6 mai 1915 : alors que les précédents rapports relataient des violations du droit des gens commises à l’égard des civils, ces deux rapports relatent des actes « de déloyauté ou de barbarie » commis par les Allemands contre des combattants ou du personnel médical.
  • Tome V, rapports du 8 décembre 1915 : ils portent sur les atrocités commises lors de l’invasion de 1914. Les enquêteurs se sont rendus dans les zones libérées pour interroger des habitantes. Ils ont aussi entendu de nombreux réfugiés à Paris. Les auteurs du rapport ne mentionnent plus les pillages pourtant nombreux « à moins qu’il[s] n’ai[en]t été accompagné[s] de circonstances ou de procédés qui en aggravent l’ignominie« .
  • Tomes VI à IX, rapports des 12 avril 1917 et 24 mai 1917 : le rapport du 12 avril porte sur les violations du droit des gens commises par l’ennemi pendant l’occupation des territoires libérés en mars 1917.
  • Tomes 10 à 12, rapports des 31 octobre 1918, 14 novembre 1918 et 24 mars 1919 : le rapport du 31 octobre 1918 porte sur les violations du droit des gens commises par l’ennemi pendant l’occupation de Lille et de Douai ainsi que sur la déportation des habitants de Lille en avril 1916. Celui du 14 novembre concerne la région du Nord et celui du 24 mars 1919 la Meurthe-et-Moselle, la Meuse et l’Aisne.

Que contiennent ces volumes ?

  1. des rapports présentés au président du Conseil, souvent classés par département ou par thème (« Prisonniers civils ou militaires placés devant les troupes ennemies » ; « Emploi de projectiles et d’armes interdits par les conventions internationales », etc.) ;
  2. des procès-verbaux d’enquête ;
  3. des documents divers à l’appui des rapports (photographies, faits non cités dans le rapport, etc.) ;
  4. des tables alphabétiques des communes et des localités citées.

Les dépositions sont précédées d’un numéro d’ordre. Elles sont datées et localisées. De plus, les noms des enquêteurs (membres de la commission, juges d’instruction, commissaires de police) figurent sur la déposition, tout comme les noms, professions et le cas échéant la place au sein du conseil municipal des déclarants.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Sélection de pages extraites du tome V (cliquer sur l’image pour agrandir)

Ces rapports constituent une source incontournable pour les historiens de l’invasion et de l’occupation allemande en France pendant la Première Guerre mondiale ainsi que pour les historiens du droit des conflits armés.  Bien sûr, toutes ces pièces ont été collectées et publiés à des fins de propagande pour dénoncer la barbarie allemande. Mais les faits sont vérifiables si on prend la peine de croiser ces informations avec d’autres sources. Les auteurs affichent leur souci d’objectivité dans l’introduction du tome 1 : « Nous avons cru devoir, en effet, ne retenir que les faits qui, irréfragablement établis, constituaient d’une façon certaine des abus criminels nettement caractérisés, négligeant ceux dont les preuves étaient insuffisantes à nos yeux, ou qui, si dommageables et si cruels qu’ils fussent, pouvaient avoir été la conséquence d’actes de guerre proprement dits, plutôt que d’excès volontaires, imputables à l’ennemi. Dans ces conditions, nous avons la ferme assurance qu’aucun  des incidents dont nous avons fait état ne saurait être discuté de bonne foi. La preuve de chacun d’eux, d’ailleurs, ne résulte pas absolument de nos observations personnelles ; elle se fonde principalement sur des documents photographiques et sur de nombreux témoignages reçus en la forme judiciaire, avec la garantie du serment« .

Posted in Archives, Sources imprimées | Tagged , , , , | Leave a comment

Gus Bofa : Le livre de la guerre de Cent ans

51bXpq6QouL._SY344_BO1,204,203,200_Gustave Blanchot (1883-1968), alias Gus Bofa, est absent de la plupart des dictionnaires de la Grande Guerre publiés ces dernières années. Il doit sa notoriété aux dessins publicitaires ainsi qu’aux illustrations de livres d’auteurs classiques. Pourtant, l’œuvre de cet illustrateur s’est abondement nourrie des horreurs des deux guerres mondiales. En janvier 2014, une exposition intitulée « Gus Bofa, l’adieu aux armes » lui rendait hommage en montrant notamment la part que tenaient la guerre et l’armée dans son œuvre. Le Livre de la guerre de Cent ans de Gus Bofa, réédité aux Éditions Cornélius en 2007, m’a beaucoup plu.

Bofa est le petit-fils d’Aquilas Jean Baptiste Blanchot (1806-1862), saint-cyrien, intendant militaire et directeur de l’administration au ministère de la Guerre. Il est aussi le fils de Charles Blanchot (1834-1918), saint-cyrien et officier d’infanterie. Charles a occupé les fonctions d’aide de camp du maréchal Bazaine au Mexique de 1862 à 1867. Pendant cette période, il a également été détaché auprès du gouvernement de l’empereur Maximilien, où il a occupé les fonctions de sous-secrétaire d’État à la Guerre (1866). De son expérience au Mexique, Charles Blanchot publie des mémoires en 1911. A la fin de sa carrière, le père de Gus Bofa est chargé du commandement militaire du Sénat. Bofa, quant à lui, renonce au concours d’entrée à Saint-Cyr et se lance dans une carrière d’illustrateur. Mobilisé en août 1914, Bofa est fantassin au 346e régiment d’infanterie quand il est gravement blessé dans le secteur du Bois Le Prêtre le 7 décembre 1914. Infirme, Gus Bofa tente de chasser de son esprit les horreurs de la guerre en publiant plusieurs livres parmi lesquels Le Livre de la Guerre de Cent Ans en 1921. Dans ce pamphlet contre la guerre, Bofa transpose la guerre de 1914 au milieu du XIVe siècle. Ce livre étonnant est aussi un excellent témoignage sur les mentalités et plus généralement sur la vie quotidienne des hommes en guerre. Sa description des rapports hiérarchiques est souvent d’une grande justesse. On sent bien que l’armée n’est pas un univers inconnu pour l’artiste.

Avec humour, cruauté et fantaisie, Bofa dessine les soldats qui furent jadis au front ses camarades ou ses supérieurs. Ces hommes sont des marionnettes prises au piège d’un événement qui les dépasse. Dans la préface de cette belle réédition, Emmanuel Pollaud-Dulian note que Gus Bofa « dresse un tableau sans indulgence d’une France qui, bien installée dans la guerre, se partage entre ceux qui en vivent et ceux qui en meurent« . Selon Bofa, le vrai drame de la guerre est « l’impossible adaptation de paisibles bougres résignés, sans haine et sans orgueil, au rôle improvisé de héros« .

Bonne découverte pour ceux qui ne le connaissent pas encore…

Pour en savoir plus…

Posted in Arts Littérature Cinéma, Lectures | Tagged , | Leave a comment

Le 7 octobre 1915 disparaissait mon arrière-grand-père

Jean Baptiste BourletMon arrière-grand-père, Jean Baptiste Bourlet, canonnier au 17e régiment d’artillerie de campagne, est mort pour la France voilà un siècle. J’ai déjà évoqué son histoire sur ce blog en 2012. Embarqué sur le vapeur « Amiral Hamelin », Jean Baptiste a été porté disparu après le torpillage du navire par le sous-marin U33 le 7 octobre 1915. En moins d’un an, la fratrie était anéantie (voir les autres billets : Charles Bourlet, mort pour la France le 7 mars 1915 et Léon Bourlet, des pays envahis aux Eparges).

A l’occasion du centenaire de la disparition de mon aïeul, j’ai choisi de publier le rapport de mer du capitaine au long court Jean Baptiste Guibert, commandant de l’Amiral Hamelin. Cette source brute relate avec précision cette journée. J’ai ajouté à la fin de ce rapport la liste des hommes tués, noyés ou disparus avec mon arrière-grand-père le 7 octobre 1915.

Rapport de mer du capitaine de l’Amiral Hamelin

**

Je suis parti de Marseille le 2 octobre à 6 heures du soir ayant à bord 306 passagers militaires, 48 hommes d’équipage. Je me rendais à Salonique en suivant la route conseillée par la Marine. Cette ligne passant près du cap Bon, sud de Pantellaria et de Malte. J’avais passé cette dernière île dans la nuit du 5 au 6 vers 11 heures du soir. Je faisais route sur le canal de Cerigo.

Carte définitive optimisée JB Bourlet132

Le 7 à 5 heures 45 du matin, le 2e capitaine de quart aperçut un sous-marin en demi-plongée qui commença à canonner le navire. Je fis aussitôt changer de route pour fuir en lui présentant l’arrière. Le sous-marin se trouvait à environ 800 mètres. Je subis sans stopper cette canonnade jusqu’à 6 heures 20 environ ; puis constatant la grande supériorité de marche du sous-marin, je me décidai à stopper afin de pouvoir mettre mes embarcations à la mer avant d’être torpillé et je fis hisser le signal : « je suis stoppé ».

Le sous-marin certain que l’« Amiral Hamelin » était sans défense avait émergé complètement arborant le pavillon autrichien et s’était rapproché tout en continuant le bombardement qui faisait à bord de nombreuses victimes. Je donnai l’ordre d’amener les embarcations et d’abandonner le navire le plus tôt possible ; le feu s’était déclaré dans la cale I dans laquelle se trouvaient des obus et du fourrage. Le débarquement s’opéra avec ordre sous le feu, suivant le plan établi (la veille il y avait eu exercice d’abandon, chaque homme muni de sa ceinture de sauvetage). Il y eut cependant à déplorer la perte de la baleinière dont la bosse fut larguée par un inconnu, et celle du canot I coupé en deux par un obus qui tua tous les hommes déjà descendus.

Le sous-marin tout près du navire à tribord dirigeait son tir sur les canots de ce bord. Il y eut dans ces embarcations de nombreux tués et blessés. Le 1er lieutenant, monsieur Cordier fut tué à son poste en commandant la mise à l’eau de son embarcation. Des canots réussirent cependant à s’éloigner du navire et se maintinrent à une certaine distance par la crainte de l’explosion des munitions de la cale incendiée. Le sous-marin tirait à la flottaison. Le navire restait toujours droit. Le sous-marin perdant patience lança une torpille dans la cale n° 2. Il était sept heures.

Pendant ce temps j’avais groupé l’armement du canot 1 sur la dunette pour mettre à l’eau les deux radeaux de l’arrière. Le sous-marin dirigea son feu sur le rassemblement ainsi formé et fit de nombreuses victimes. Après avoir rassemblé deux ou trois fois les soldats dispersés, je réussis à mettre ces radeaux à la mer. Je fus très aidé dans cette opération par le concours du sous-lieutenant de Cazenove. Les hommes épargnés par ce bombardement se sauvèrent sur ces radeaux. Il ne restait plus à bord que le capitaine Vigneron (commandant d’armes) qui ne voulut quitter le navire qu’immédiatement avant moi.

Le navire était toujours droit, je voulus rapprocher les embarcations et je hissai pour cela le pavillon de rappel. Les embarcations groupées sous les ordres du second capitaine s’occupaient du sauvetage du canot 5 qui, criblé de shrapnels, menaçait de sombrer. Ce canot fut allégé de la moitié de son personnel par les canots 6 et 8 ; on put alors aveugler ses nombreuses voies d’eau. Le sous-marin tournait autour des embarcations et accosta le canot 6 commandé par le chef mécanicien, monsieur Cuny, et demanda :

  1. Le nom du navire ; R :  Amiral Hamelin
  2. D’où venez-vous ? R: Marseille
  3. Ou allez-vous ? R : Les soldats répondirent Salonique
  4. Vous avez tiré sur nous ; R : Nous n’avons pas de canon. Il insiste sur le tir.
  5. Qu’avez-vous à bord ? R : Mr Cuny : des hommes et des chevaux. Les soldats : des munitions.
  6. Qui commande le navire ; R : Mr Guibert, capitaine de la Marine marchande.
  7. Ou est-il ? R : à bord

Après cette conversation, il revint par le travers du navire et envoya une 2e torpille dans la cale n°3 à tribord. Le navire s’enfonça aussitôt, l’arrière le premier, se dressant verticalement. Je fus entraîné par le navire et revins ensuite à la surface et je pus m’accrocher à un radeau flottant près de moi. Le 2e capitaine ramena alors toutes les embarcations sur le lieu du naufrage donnant l’ordre au youyou plus maniable de contourner toutes les épaves à la recherche des survivants. Le youyou fit de nombreuses rondes et sauva 38 hommes. Je fus recueilli par le canot du 2e capitaine. Le reste de la journée se passa en préparatifs de toutes sortes : confection d’ancres flottantes, répartition des effectifs, appels, etc… Je regrettai alors vivement de n’avoir pas eu la TSF pour signaler notre périlleuse situation car mes embarcations surchargées n’auraient pu résister à une mer un peu plus forte. Je conservai cependant l’espoir (qui se réalisa) d’être signalé par un navire aperçu à l’horizon alors que j’avais le feu à bord.

A 3 heures 45, des fumées furent aperçues à l’horizon venant de l’Est. A 16 heures 15, les contre-torpilleurs « Mameluck » et « Aspirant Herbert » nous annoncèrent l’arrivée du navire hôpital anglais « Dunluce Castle » qui devait nous recueillir. A 17 heures 30, le « Dunluce Castle » embarquait tous les naufragés. Les torpilleurs sur notre indication continuèrent les recherches du youyou et ramenèrent encore les derniers huit naufragés. Le « Dunluce Castle » remit en route à 19 heures et arriva à Malte le lendemain à 15 heures. Nous eûmes à nous louer de l’accueil cordial des marins anglais qui prodiguèrent à nos blessés les soins les plus empressés et nous procurèrent des vêtements secs. Tout mon équipage fut mis en subsistance le soir même sur le « Tourville » et fut embarqué le lendemain 9 octobre sur le « Djemnah ».

En cette triste circonstance, j’eus le plaisir de constater la parfaite tenue de mes officiers et en général de tout mon équipage. Je dois cependant signaler tout spécialement la belle conduite :

  • de monsieur Cariou, 2e capitaine, qui par son autorité sut maintenir le calme et grouper les embarcations tout en sauvant de nombreux naufragés ;
  • du chef mécanicien, monsieur Cuny qui, par son sang froid maintint son personnel à son poste et facilita la tentative de fuite ordonnée par le capitaine ;
  • de monsieur Huet, 3e mécanicien, qui de son propre mouvement descendit dans la machine pour aider son chef ;
  • de monsieur Nedellec, 3e lieutenant, dont le canot bombardé pendant sa mise à l’eau eut cinq tués et de nombreux blessés, se maintint le long du bord jusqu’à ce qu’il eut embarqué son plein de passagers ;
  • du maître d’équipage Kerleau, patron du youyou qui s’est activement dépensé toute la journée à la recherche des survivants, sut imposer son autorité à son armement, ramena 38 personnes et montra un entrain et une intelligence supérieure dans cette circonstance ;
  • les matelots Thouement, Guezou et le chauffeur noir Theo se sont particulièrement distingués.

J’eus malheureusement à déplorer la mort :

  • de mon 1er lieutenant monsieur Cordier, tué à son poste en commandant la mise à l’eau de son embarcation et qui, blessé à mort, recommandait à un chauffeur de se sauver rapidement;
  • du maître d’hôtel, du cuisinier Chastan et chauffeur Urvoy, du graisseur Clous et du docteur du bord tués par les obus dans mon embarcation.

Je signale avant de terminer la belle conduite du capitaine, commandant d’armes, monsieur Vigneron qui ne consentit à quitter le bord que sur mon ordre et immédiatement avant moi et qui étant à la mer refusa de se laisser sauver par le youyou avant trois soldats ses voisins quoiqu’il fut lui même très épuisé et ne sachant pas si le canot pourrait revenir à son secours. Le sous-lieutenant de Cazenove qui resta un des derniers à bord et malgré le bombardement qui faisait beaucoup de victimes autour de lui réussit à cinq reprises à ramener un groupe de soldats aussitôt bombardé et enfin à mettre à l’eau les deux radeaux de l’arrière.

En général tous les officiers du pont et de la machine furent dignes d’éloges et surent maintenir le moral des naufragés qui se soumirent à leur autorité, ce qui permit d’éviter tout désordre et de sauver, malgré le bombardement tous ceux qui avaient échappé aux blessures mortelles.

**

Militaires et membres de l’équipage tués, noyés ou disparus le 7 octobre 1915

25e d’artillerie, 41e section de munitions : 18 tués et disparus.

TONNELIER Albert Pierre Barthélémy, adjudant ; GUILLAUME Henri Georges Emile, brigadier ; CHAMPAGNE Omer, trompette ; ANDREUX Jean, ouvrier en fer ; RICHOMME Désiré Louis, aide-maréchal ; BOYER Louis, canonnier servant ; BREYSSE Jean Baptiste Auguste, canonnier servant ; CADOT Charles, canonnier servant ; CANONNE Georges Émile, canonnier servant ; GOSSELIN Désiré Eugène Alphonse, canonnier servant ; MENEZ François Marie, canonnier servant ; METAYER Joseph Marie, canonnier servant ; PERRODO Félix, canonnier servant ; PESLHERBE Victorien Marie, canonnier servant ; ROUILLON Paul, canonnier servant ; VEISEN Charles, canonnier conducteur ; VERNIERS Léon Victor, canonnier servant ; VILAIN Albert Lucien, canonnier servant.

BECQUET Romain, canonnier servant ; DUMEIX Auguste Frédéric, canonnier conducteur.

17e d’artillerie, 41e bis section de munitions : 37 tués et disparus

DUMOLARD Henri Paul, aspirant ; DURIEUX Louis Désiré, maréchal des logis ; FLEURY Charles Jules Léon, maréchal des logis ; PHILIPPE Charles, maréchal des logis ; ROUX Jean André, maréchal des logis ; CARY Émile Jules, maître pointeur ; MOLIN Abel Victor, maitre pointeur ; DUGENDRE René, infirmier ; AUTIN Émile, canonnier servant ; BOURLET Jean Baptiste, 1er canonnier ; BOVEROUX Georges Marcel, canonnier servant ; CARON Louis Joseph, canonnier servant ; COLIN Emile Jules, canonnier servant ; DUHAMEL Emile Camille, canonnier servant ; DUVAL Charles Gaston, canonnier servant ; FRANCATEL Émile Constantin Jean Baptiste, canonnier servant ; GLAVIER François Léon, canonnier servant ; GODET Arthur Léopold, canonnier servant ; KNODERER André Georges, canonnier servant ; LAURENT Adrien Maurice, canonnier servant ; LEBRUN Georges, 1er canonnier ; LEFEVRE Pierre Émile, canonnier servant ; LELIEVRE Gaston, canonnier ; LOY Charles, canonnier servant ; MARQUET Charles Claude, canonnier servant ; MOREAU René, canonnier servant ; NEUET Louis, canonnier servant ; OLIVIER Albert Adolphe, canonnier conducteur ; PILLOT Gustave Fernand, canonnier servant ; PIOT André, 1er canonnier ; PITRE Eugène Isidore, canonnier servant ; PLACHOT Guillaume Joseph, 1er canonnier ; RICARD René, canonnier servant ; QUENEL Émile Adolphe, canonnier servant ; ROLLAND Jean Baptiste Emile, canonnier servant ; STIEVET Pierre Joseph, 1er canonnier ; VIOLETTE Henri, canonnier servant ; WATY Albert, canonnier servant.

Équipage du vapeur Amiral Hamelin : 6 tués et disparus

CORDIER Maurice, premier lieutenant, capitaine au long cours, CLOUS François Marie, graisseur ; URVOY Aristide, chauffeur, MARCHON Denis Arsène, maître d’hôtel ; CHASTAN Louis, cuisinier ; FOUSSENQ Joseph Fortuné, soldat, 15e section d’infirmiers militaires.

**

En complément

Posted in Généalogie | Tagged , , | 3 Comments

Les marchés de guerre 14-18 ont leur site internet

CAEF_B30004_Robert

Echantillon d’un sachet de toile. MEF/SAEF, Société Robert, B- 0030004

Le Service des archives économiques et financières vient de publier, sur le site internet des ministères économiques et financiers, un mini-site consacré aux marchés de guerre passés entre 1914 et 1919.

Ouvert à l’occasion des Journées européennes du Patrimoine, ce site fait suite à un travail de numérisation de près de 10 682 fiches fournisseurs récapitulant les 11 000 dossiers conservés par le service, soit près de 280 ml d’archives.

Un fonds riche et sous-exploité pour comprendre le tissu industriel français pendant la Grande Guerre.

Sont considérés comme marchés de guerre, au sens de l’article 138 de la loi du 31 mai 1933, les marchés passés par l’État, les départements, les communes et les établissements publics entre le 1er août 1914 et le 25 octobre 1919, ainsi que ceux concernant la liquidation des stocks, la reconstitution des régions libérées et les opérations liquidatrices des séquestres d’Alsace et de Lorraine réalisées après la guerre.

Les grands noms de l’industrie française y sont présents : Blériot aéronautique, Schneider et compagnie, Société Michelin E. et Cie, Louis Renault, Peugeot et Cie, Société des mines de Carmaux, Société lyonnaise des eaux et de l’éclairage, Société chimique des usines du Rhône, Saint Gobain Chauny et Cirey, Manufrance, Champagne Mercier, Moët-et-Chandon, société des établissements Hutchison, François Meunier, G. Lesueur et des fils, Grands magasins du Louvre, Lefranc et Cie… Ces dossiers permettent une connaissance du tissu industriel pendant la Première Guerre mondiale notamment sur le plan géographique. Ils montrent surtout la diversité et la richesse de l’industrie française de l’époque.

Un site internet dédié pour faciliter la recherche sur ce fonds.

Le site internet permet une recherche par grande thématique industrielle et par département. Il offre la possibilité de mettre en avant quelques industries emblématiques : pour l’ouverture, l’accent est mis sur les entreprises Peugeot et Michelin, une entreprise située en Ille-et-Vilaine, Daisay, ainsi qu’une entreprise liée à l’industrie agro-alimentaire, Meunier.

Le site s’adresse à la fois aux historiens économistes ou de l’industrie mais également à un plus large public qui s’intéresse à l’histoire industrielle d’une ville ou d’un département au début du XXe siècle.

A l’occasion des Journées européennes du Patrimoine, le Service des archives économiques et financières présente une exposition sur le ministère des finances pendant la Grande Guerre. Elle est l’occasion de présenter les dossiers d’archives originaux des marchés de guerre dans toute leur diversité. Cette exposition est visible à Bercy jusqu’au 31 octobre 2015.

Marie Laperdrix, Chef du service des archives économiques et financières

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Posted in Archives, Exposition | Tagged , , , | Leave a comment

Mon casque Adrian

20150630_155534Il y a un siècle, en septembre 1915, les soldats français percevaient les premiers casques Adrian avant de partir à l’assaut du front de Champagne (offensives de l’automne 1915). Depuis, le casque du poilu est devenu le symbole français de la Première Guerre mondiale. Pour preuve, il figure sur presque tous les monuments français commémorant la Grande Guerre. Aujourd’hui, je saisis l’occasion de ce centenaire pour présenter mon casque Adrian.

Le casque Adrian

Proposé par le sous-intendant Louis Adrian et adopté par le grand quartier général en avril 1915, le casque est commandé à des milliers d’exemplaires dès juin 1915. Sa fabrication est confiée aux établissements Japy ainsi qu’à d’autres industriels spécialisés dans la ferblanterie. Cette diversité des fabricants explique quelques différences dans certaines pièces du casque (cimier pointu ou cimier arrondi, insigne d’arme différent, etc). Compliqué à fabriquer et fragile, ce casque a néanmoins été une réussite. Il n’est pas révolutionnaire au combat, mais il apporte une sécurité supplémentaire pour celui qui le porte : il le protège des pierres et autres débris projetés sur le champ de bataille et peut dévier certains projectiles. A la fin de la guerre, ce casque, fabriqué à plus de 20 millions d’exemplaires, est populaire en France et à l’étranger ; il le reste jusqu’à la Seconde Guerre mondiale (dans une version modifiée). C’est le casque de la victoire, qui équipe l’armée française ainsi que des contingents de diverses nationalités (soldats noirs américains, russes, serbes, polonais, tchèques, etc.) mais aussi plusieurs armées étrangères (Belgique, Grèce, Italie, etc).

En décembre 1918, chaque soldat a pu conserver son casque et, à partir de 1919, chaque ancien combattant a eu la possibilité d’arborer sur son casque une plaque en laiton portant l’inscription « soldat de la grande guerre 1914-1918 ». On trouve encore de nombreux casques Adrian dans les greniers, les brocantes et chez les collectionneurs. Un dernier point au sujet de ce casque : depuis les années 1980, il est, dans une version chromée, le casque de tradition des sapeurs-pompiers français.

« Mon » casque Adrian

Il s’agit d’un casque du premier type (modèle 1915) de l’artillerie, probablement fabriqué et distribué en 1916. En tôle d’acier, il est composé de quatre pièces métalliques : la bombe, le cimier, le couvre-nuque et la visière. Il est complété par une jugulaire et une coiffe.

Pieces de mon casque

Mon casque a sans aucun doute été fabriqué par les établissements Japy. D’après les spécialistes, ces casques sont reconnaissables à leur cimier, plus fin et élancé, et à la soudure qui joint la visière et le couvre-nuque. Ce mode d’assemblage est typique des casques du premier modèle puisque par la suite de petits rivets permettent de joindre la visière et le couvre-nuque.

La coiffe permet d’obtenir des précisions supplémentaires sur ce casque. Elle est taillée dans une seule pièce de cuir, très probablement un cuir de chèvre. Elle est munie d’œillets, reliés par un lacet de tissu. Mon casque n’est pas équipé de la calotte d’hiver en drap de récupération, qui est parfois cousue sur la coiffe. En revanche, il possède toujours son bandeau taillé dans du drap bleu horizon. La coiffe est fixée sur des pattes métalliques soudées à l’intérieur de la bombe et accompagnée de bandes ondulées d’aluminium. Ces bandes permettent d’ajuster le casque à la forme du crâne et favorisent l’aération. La jugulaire est en cuir brun, réglable par une boucle coulissante. Toutes ces pièces ne semblent pas avoir été démontées depuis la Première Guerre mondiale.

20150630_155654La peinture donne aussi quelques informations. Les premiers casques étaient peints en bleu clair, une couleur proche de celle de l’uniforme mais trop brillante et donc trop voyante au front. Ainsi, au milieu de l’année 1916,  le procédé de fabrication évolue : une cuisson supplémentaire permet d’obtenir une teinte plus foncée. Par la suite, des stocks de peinture « bleu terne » et des pinceaux sont expédiés au front pour repeindre les casques en service depuis 1915. Mon casque ne comporte qu’une seule couche de peinture, dans un ton bleu foncé, proche du gris de fer : il a vraisemblablement été fabriqué au milieu de l’année 1916.

Son casque ? leur casque ?

Pour terminer, mon casque n’est pas anodin puisque deux noms ont été gravés sous la visière : Sarradet Léon et Bordes Jacques.

20150630_155730

Je pensais retrouver la trace de Sarradet dans les archives. Le patronyme est moins répandu que Bordes. Pourtant, je n’ai rien trouvé de probant. Une rapide recherche sur Geneanet et sur Mémoire des hommes m’a mis sur la piste de plusieurs Léon Sarradet, natifs pour la plupart du sud-ouest et quelques-uns de la région parisienne. J’ai consulté les fiches matricules, quand elles étaient en ligne, mais je n’ai retrouvé aucun Léon Sarradet  servant dans l’artillerie. Finalement, je ne sais rien de plus sur ce casque et les questions restent sans réponse. Pourquoi deux noms ont-ils été gravés sous la visière ? Qui se cache derrière ces noms ? S’agit-il de deux camarades natifs d’un même village et affectés dans le même régiment ? Un jour, peut-être, une fois le Grand Mémorial achevé, je trouverai l’identité de ces hommes.

En complément

Posted in Objets | Tagged | 4 Comments