Drieu La Rochelle, La Comédie de Charleroi : Pragen est Jéramec

la-comedie-de-charleroi-407790-250-400Publiée en 1934, La Comédie de Charleroi de Pierre Drieu La Rochelle rassemble six nouvelles sur la Grande Guerre (voir sur le site internet du CRID la fiche consacrée à cet auteur). La première, intitulée La Comédie de Charleroi, porte sur la célèbre bataille d’août 1914. En 1919, la mère d’un jeune soldat du nom de Claude Pragen, tué pendant la bataille de Charleroi en Belgique (21-23 août 1914), décide de voir l’endroit où son fils est tombé. Un camarade de régiment de Claude l’accompagne et raconte ce voyage rendu burlesque par la vanité de cette femme. À travers ce pèlerinage, le narrateur revit sous forme de comédie ce qu’il a vécu comme une tragédie. Cette nouvelle, à mi-chemin entre la confession et l’invention, décrit le fossé qui sépare ceux qui ont vécu les combats et les gens de l’arrière. Le lecteur est transporté sur le champ de bataille ; il suit le héros au moment de son baptême du feu ; il est témoin de son découragement, de son exaltation et de sa peur ; enfin, il est sur le champ de bataille après la guerre. Dans ce récit transparaît l’expérience douloureuse, et jamais oubliée, de la guerre des combattants.

En avril 2014, à l’occasion du colloque consacré à La Bataille de Sambre-et-Meuse d’août 1914 qui s’est tenu à Auvelais et Namur en Belgique, j’ai rencontré un passionné d’histoire de la Grande Guerre. Bernard Lejeune vit à Nalinnes, un bourg situé à quelques kilomètres au sud de Charleroi, où Français et Allemands se sont affrontés le dimanche 23 août 1914. Passionné par cette bataille et familier des lieux, il m’a guidé sur le champ de bataille de Nalinnes et dans le cimetière militaire franco-allemand de Tarcienne. Grâce aux nombreux témoignages allemands, belges et français qu’il a compilés et étudiés, il a acquis la certitude que La Comédie de Charleroi s’est jouée à Nalinnes. Dans un recueil de documents consacré à ces combats, il montre que La Comédie de Charleroi est en partie une oeuvre autobiographique, écrite à partir de souvenirs de Drieu La Rochelle à Nalinnes.

La Comédie de Nalinnes

Né à Paris en 1893, Pierre Drieu La Rochelle est mobilisé au 5e régiment d’infanterie au début du mois d’août 1914. Le 23 août, Drieu connaît le baptême du feu à Nalinnes, la plus forte expérience de son existence. Le régiment est disloqué par l’offensive allemande et les pertes sont élevées. Drieu découvre la guerre dans toute son horreur. Il est blessé à la tête alors que son ami André Jéramec, avec lequel il était lié depuis1911, est porté disparu. En croisant les sources françaises et belges avec le récit de Drieu, Bernard Lejeune démontre que le bourg d’Esquemont est Nalinnes et que Claude Pragen n’est autre qu’André Jéramec.

Sa démonstration est illustrée par de nombreux exemples, tous convaincants, comme celui du soldat Matigot : « C’est alors que, soudain, je vis Matigot. Tué, bien tué, net, pâle, pur. C’était comme ça que j’imaginais que j’allais être tué, une balle en plein coeur. Matigot était garçon boucher, mauvais coucheur, joli coeur. Naturellement la mort lui donnait de la noblesse, Matigot, le premier tué que j’aie vu. Si le coeur ne restait pas contraint par les convenances même au milieu d’une bataille, je me serais arrêté au milieu des balles – mais Rabutin se serait moqué de moi – et je me serais couché sur Matigot, et je l’aurais embrassé. Matigot m’a ému autant que ma mère morte« . Bernard Lejeune, tout en rappelant que Drieu a inventé la plupart des noms de personnes et de lieux cité dans son récit, associe Matigot à Lucien Henri Mathigot (classe 1913 au recrutement de Paris), soldat de 2e classe au 5e régiment d’infanterie, tué à l’ennemi à la Praîle de Nalinnes. Autre exemple, le « mur de briques », souvent évoqué dans le récit, correspond vraisemblablement aux briques rassemblées dans un dépôt de Nalinnes, produites par la briqueterie Michaux, une petite entreprise familiale locale, et en attente de livraison le 23 août 1914.

André Jéramec est né à Paris en 1893. Diplômé de l’école libre des Sciences politiques, il est attaché au cabinet du ministre de la Guerre avant 1914. Mobilisé lui aussi au 5e régiment d’infanterie, il est tué au combat et porté disparu dans les environs de Nalinnes le 23 août 1914. En 1917, Drieu La Rochelle épouse Colette, la soeur de son meilleur ami. La tombe de André Jéramec et le monument commémoratif dans le cimetière de TarcienneEn août 1920, il retourne à Nalinnes, en compagnie de sa belle-mère. Durant son séjour, il se rend au cimetière militaire franco-allemand de Tarcienne, un cimetière inauguré par les Allemands en 1917, dans lequel sont inhumés les soldats tués à la Praîle. Ce cimetière a été maintenu dans son aspect d’origine. J’ai moi-même été frappé lors de ma visite par ce lieu aménagé dans les bois, très différent des autres cimetières militaires. Sans le nommer, Drieu La Rochelle offre une description précise de ce cimetière aux pages 59 à 62 de l’édition de 1970, évoquant un « cimetière aménagé par les Allemands dans le bois (…) Charmant cimetière où se révélait le génie nordique« , « un grand carré« , « la plupart des tombes étaient anonymes« . En 1917, le nécrologue allemand de Tarcienne ne mentionne aucune tombe au nom d’André Jéramec dans ce cimetière. Pourtant, aujourd’hui, il y en a bien une, au pied d’une stèle commémorative élevée en l’honneur du défunt par la famille dans les années 1920. Dans une lettre adressée à Colette Jéramec le 25 août 1920, Drieu écrit : « Je regrette amèrement d’avoir fait ce voyage en Belgique. C’était insulter la mémoire d’André que de se prêter une fois de plus à la comédie ignoble« .

La fiction se confond avec la réalité. Dans son récit, Drieu écrit aux pages 95 et suivantes :  « Le soir, nous revînmes avec des lampes électriques et des torches (…) dans ce cimetière. Nous étions à la recherche d’une petite chose chimérique – une identité, une personnalité, un numéro matricule. (…) Madame Pragen recherchait le nom de Pragen (…) comme son bien. Elle voulait exercer le droit d’écrire le nom de Pragen ici, de marquer ce lieu du nom de Pragen. Avec nos torches, nous avions des pioches et des tenailles. Nous avions de l’argent pour faire tout ça, et de l’autorité. (…) On faisait l’honneur à deux ou trois de ces cadavres d’être Claude Pragen. « Ca peut aussi bien être un Français qu’un Allemand », dit obscurément quelqu’un au moment où l’on ouvrait le premier cercueil. La première planche sauta. Nous tombâmes tous d’accord pour refuser à ce miel d’horreur le nom de Claude Pragen. La forme était beaucoup trop longue. « C’est grand comme un Allemand » s’écria encore l’imbécile qui assumait le rôle du choeur antique. Moi, cela me fit penser à Matigot, le boucher, le premier que que j’avais vu, tué, allongé sur le terrain, bien tué, bien net. Comme il était grand, et comme il avait l’air étonné. (…) On faisait sauter le couvercle d’un autre cercueil. « C’est lui » dit Mme Pragen. Au milieu du miel, il y avait un sourire, une dent incisive un peu plus courte que l’autre comme Claude en avait une. (…) Bon, comme Mme Pragen voudra » dit le maire, enchanté d’en avoir si vite fini« . Malheureusement, les sources connues ne permettent pas de savoir si Drieu a réellement participé à cette expédition au cours d’une nuit d’août 1920.

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