Frederic Manning, Nous étions des hommes

Nous étions des hommesNous étions des hommes (Her Privates We) se déroule dans la Somme en 1916, il y a près de cent ans. Frederic Manning, universitaire australien mort dans l’Entre-deux-guerres, décrit là sa propre expérience de la guerre de tranchées. Il a lui-même échappé aux tirs ennemis mais son personnage principal meurt à la fin du roman. Manning ne se soucie pas d’attacher le lecteur au destin de Bourne. Le récit chronologique compte moins que la réflexion métaphysique sur la vie et la mort…

Mieux vaut pour les amateurs de suspense et d’aventures épiques se détourner du roman. Nous étions des hommes ne parle presque pas des Allemands. Il y a une situation militaire à peine esquissée au départ. Un régiment britannique combat un ennemi bien retranché, dans un paysage plus rural qu’urbain métamorphosé par les bombardements. Rien n’offre de résistance aux obus : pas plus les hommes que la nature et les constructions qui s’affaissent et dissimulent mal les combattants. Manning ne se donne même pas la peine de présenter une situation stratégique (ou même tactique) de départ pour stimuler l’intérêt. On ne sait pas en lisant vers quoi s’orientent cette poignée de soldats.

Les antimilitaristes qui ont trouvé dans Les sentiers de la gloire (porté à l’écran par Stanley Kubrick) des arguments pour fustiger l’absurdité de la Grande guerre en sont également pour leurs frais. Manning ne s’arrête pas à la description d’un général éloigné du feu, à celle d’un officier supérieur imbécile et sanguin. On ne croise pas davantage de subalternes responsables de massacres inutiles. L’auteur détaille au contraire une chaîne de décisions ressemblant à un système d’engrenage. Au sommet, l’ordre tombe, lointain : il y a tant d’hommes à commander, tant de paramètres à prendre en compte.

A la base, chacun agit en fonction des nécessités et des besoins, avec résignation plus qu’avec enthousiasme. Bien sûr, le soldat ne comprend pas pourquoi il faut se rendre à tel endroit, pourquoi l’équipement pèse si lourd. Les nombreux outils de terrassements, les protections mal confectionnées, les masques à gaz encombrants, les bandes molletières si fastidieuses à positionner : tout rend pénible la vie quotidienne dans les tranchées. Le plus souvent, le soldat reste des jours entiers sans se désharnacher. Mais il subit son sort avec fatalisme, prêt même à en découdre pour peu que le feu épargne ses camarades.

La guerre – pour Manning – crée une contre-société masculinisée au rythme lent : se déplacer, s’entraîner, faire corps, tenter de se reposer. Tout ce qui importune en société s’avère désormais acceptable. On se nettoie un minimum, on s’épouille publiquement, on fume et on mange debout en s’aidant des mains, dans un confort spartiate. Athènes est définitivement morte pour l’auteur ancien combattant. Les guerriers antiques s’accordent toutefois de larges rations d’alcool sans que l’ivrognerie soit une conséquence logique. La boisson omniprésente réchauffe les corps, fait oublier le manque de nourriture appétissante, et soude enfin les combattants.

La troupe reproduit les clivages de la société civile, mais pas seulement, par le fossé séparant officiers et soldats. Contrairement à l’armée française, l’armée britannique instaure une telle distance entre les deux que les premiers n’entrent pas au contact des seconds. Il en résulte dans le roman une coexistence relativement pacifique entre sous-officiers et hommes de troupe. Manning tisse en revanche les subtiles variations de la société d’Outre-Manche, avec des Écossais exotiques, et des ruraux rustiques, des mineurs et ouvriers se comprenant malgré les écarts de grades. Bourne, le personnage principal (si proche de l’auteur) figure un garçon issu d’un milieu protégé, ayant poursuivi des études mais refusant de devenir officier sans qu’on comprenne totalement ses motivations : paresse devant les obstacles à franchir, sens de l’amitié qui lui donne envie de rester aux côtés de ceux qu’il a déjà côtoyés.

J’ai fort apprécié Nous étions des hommes sans prétendre avoir épuisé toutes ses ressources. Car on retrouve l’histoire fondatrice de l’Angleterre : Shakespeare (pas seulement dans le titre), les sources de l’anglicanisme sur la prédestination. La distinction se fait entre ceux qui cherchent un sens dans la guerre et ceux qui espèrent rester vivants. Dieu paraît aussi insondable que les obus et marmites allemands. Je ne peux pour finir que relever la dimension géographique du roman avec une assimilation/comparaison entre la Somme et l’Angleterre. Le plus étonnant reste la description – pour moi très originale – de la nuit sur le front : le calme (relatif), l’éclairage de la lune, les déplacements mystérieux, et puis parfois la mort…

Bruno Judde de Larivière (@Geographedumond)

Voir aussi Frederic Manning, Nous étions des hommes, préface de William Boyd, Paris, Phébus, 2002, 337 p. (traduction de l’anglais par Francis Grembert).

Pour en savoir plus….

Le parcours du combattant de la guerre 1914-1918 : Avec un soldat anglais.

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