Que manque-t-il à Orages d’acier pour pouvoir figurer au rang des ouvrages d’instruction ?

Orages d’acier, deuxième épisode.

Que manque-t-il à Orages d’acier pour pouvoir figurer au rang des ouvrages d’instruction ?

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Mon opinion sur cette œuvre majeure n’a pas sa place dans la réponse à cette deuxième question. Quoi que j’en dise, elle poursuivra sa carrière entamée il y a près d’un siècle. Ernst Jünger a immédiatement trouvé son public, y compris de ce côté-ci du Rhin.

Dans la présente réédition au format Livre de Poche, on commence ainsi par une préface de l’auteur lui-même à la traduction française, dans laquelle il affiche une tranquille certitude : la gloire et la paix des braves (on est en 1960). L’avant-propos du maréchal Juin n’apporte rien d’autre, il est vrai, qu’un lénifiant commentaire sur la différence entre ceux qui en ont (l’avant fait le boulot) et ceux qui traînent derrière avec les planqués; écrits trop rapides d’un ancien combattant de 14 ayant perdu un bras au feu, membre de l’Académie Française. Alphonse Juin ne souligne pas l’effort d’Ernst Jünger pour faire comprendre de l’intérieur la Grande guerre. On saisit l’immense quiproquo provoqué par Orages d’acier en lisant la citation élogieuse d’André Gide en quatrième de couverture. Qu’un maréchal de France et un géant subversif des Lettres s’accordent sur leurs lectures devrait susciter l’interrogation.

Ernst Jünger se soucie comme d’une guigne de la géographie : celle – générale – qui permettrait de replacer le front de l’Ouest par rapport à celui de l’Est, mais aussi celle – régionale – qui ouvrirait la compréhension des compartiments de terrain : la plaine d’Alsace, le massif vosgien, le relief de côtes du bassin parisien oriental (Lorraine, Champagne), les Flandres franco-belges. Je n’ai relevé aucune référence à Verdun, alors que le lieutenant décrit in situ – dans les environs de Metz – les combats de Mars-la-Tour, hauts lieux des combats d’enfermement de la place-forte pendant la guerre franco-prussienne de 1870. L’auteur donne des renseignements pour distinguer la Champagne crayeuse de la Flandre basse et marécageuse, mais ne s’y arrête pas davantage.

L’activité agricole est brièvement relatée, mais on ne lit aucune allusion à l’activité industrielle ou à l’extraction minière. De ce fait, l’auteur ne paraît guère curieux des buts de la guerre – on y reviendra – et de ses effets quasi-irréparables. Combien de villes et de villages détruits sous ses yeux auraient pu amener le correcteur Ernst Jünger à orienter l’écrivain du front, après 1918? Sa dureté impassible heurte qui se souvient de la Zone rouge : ces 120.000 hectares gelés pour des siècles, sur onze départements. Nulle trace, nul émoi chez le combattant-envahisseur par ailleurs scrupuleux sur les blessures de ses voisins, qu’ils soient simple Hanovrien ou gradé. L’arrière berlinois tout entier métamorphosé par l’effort de guerre ne provoque pas davantage de remarques, mais je reviendrai sur la militarisation allemande…

A la lumière d’autres récits – français, anglais ou canadien – j’ai été étonné par les béances du récit. Pourquoi Ernst Jünger gravit-il un à un les échelons dans la hiérarchie, si ce n’est parce qu’il ne souhaite à aucun moment interroger les buts profonds poursuivis par l’Empereur Guillaume II et son oligarchie militariste ? On se consolera en se disant que la probabilité de mourir pour celui qui écrivait impliquait une quasi certitude d’être lu sans fard ni filtres, sur le champ de bataille même. Cela devait inciter le diariste à la prudence. Lorsqu’il émet une critique sur un ordre, c’est pour pouvoir en appliquer mieux l’esprit sans regard de la forme. Les subalternes qui comprennent les ordres sont les plus précieux. Jünger a fait preuve d’éminentes qualités martiales. Son œil et son sang-froid ont été cependant grandement complétés par une chance insolente. Blessé quatorze fois, souvent durement, il échappe toujours au coup fatal.

En repoussant toute vantardise – je le crois naturellement modeste – le combattant tait néanmoins les sacrifices inouïs imposés à la troupe : la discipline de fer, la fatigue des marches d’approche et des veilles, la portée des armes lourdes, la répétition des corvées, la coupure cruelle avec les familles. Il est jeune, sans attache sentimentale ni charge de famille. Il ne manque à aucune ferme de Saxe ou de Bavière, la vendange des coteaux rhénans se fait sans lui. Tout glisse sur Ernst Jünger, mais les autres ? La souffrance physique trouve un peu sa place dans certaines pages, mais pas la souffrance morale. C’est où le bât blesse, car je n’y vois aucun hasard, mais une affectation délibérée…

L’absence d’angoisse métaphysique traverse tout le récit : ni Au-delà, ni intérêt pour le sens de la vie. Certes, la peur du jeune officier décoré précocement de la Croix de fer rassure un peu. Il ne l’embellit pas. Mais elle se trouve en réalité ramenée à peu de choses. Si l’on ne craint qu’un instant fatidique et non une éternité de repentance ou – pire – un châtiment divin, la mort ne devient qu’un accident fâcheux. Mourir dans son lit à un âge très avancé ou en tant que soldat sûr de sa caste, sanglé dans un bel uniforme avec ses rubans ? Le choix paraît presque difficile sous la plume d’Ernst Jünger.

Or dans les faits, les surhommes méprisant la mitraille n’ont pas couru les tranchées; on le saisit en tournant les pages, et cela doit inciter le critique que je suis à une immense humilité. Bien des fiers-à-bras ont vu leur espérance de vie diminuer à grande vitesse. Dans ces conditions funestes, les combattants les plus endurcis ont craint la mort. Tous les récits de tranchée concordent. Orages d’acier fait figure de périlleux contre-exemple. Auprès d’esprits faibles et/ou exaltés, le récit n’a pu qu’entraîner un immense contre-sens.

Faisons une comparaison qui ouvrira une perspective sur ma troisième partie… Un colonel Chabert – personnage fictif imaginé par Balzac – revient dans des circonstances extravagantes du champ de bataille d’Eylau : que provoque t-il chez ses contemporains ? Ni admiration, ni intérêt. La guerre tue ou détruit de l’intérieur. La seule façon de s’en prémunir pour des civils oublieux des circonstances qui l’ont déclenchée est de tenir les anciens combattants à distance. Ce sont les pestiférés des temps nouveaux, a fortiori s’ils portent visiblement les stigmates des combats. Les gueules cassées et les post-traumatiques ? Qu’ils demeurent chez eux.

A suivre.

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