Le temps se mesure à la barbe

C’est la première fois que je vois une authentique barbe de « poilu ». Vieille de près d’une siècle, elle est toujours pieusement conservée dans sa boîte d’origine par la fille d’un soldat de la Grande Guerre. Voilà un beau sujet d’article à la veille des vacances de Noël : la barbe du poilu Louis Lecarpentier.

Le barbu…

Louis Marie Auguste Lecarpentier est né à Tourlaville (Manche) le 1er août 1889. Cultivateur, il est incorporé le 4 octobre 1910 au 2e régiment d’artillerie à pied, au sein duquel il est promu 2e canonnier servant maître pointeur en septembre 1911. Envoyé dans la disponibilité en septembre 1912, il reprend ses activités dans la ferme familiale des environs de Cherbourg (voir la fiche matricule de Louis Lecarpentier aux archives départementales de la Manche).

Le 1er août 1914, il est rappelé à l’activité et rejoint le 3e régiment d’artillerie à pied à Cherbourg le 3 août 1914. Les unités d’artillerie à pied ont connu une évolution très complexe depuis le XIXe siècle. Retenons qu’elles sont principalement composées d’artillerie de forteresse et de batteries côtières et terrestres. Le régiment est créé en mars 1910 à partir d’éléments provenant d’un bataillon d’artillerie à pied. Louis Lecarpentier appartient à la 7e batterie en garnison à Cherbourg. Avec d’autres, elle est envoyée à Maubeuge pour renforcer la garnison du camp retranché le 7 août 1914. Un mois plus tard, Louis est fait prisonnier à Maubeuge avec 45 000 soldats français.

Les archives du CICR indiquent qu’il a été interné à Friedrichsfeld, un immense camp de prisonnier en Rhénanie du Nord, le long de la frontière avec les Pays-Bas. Des milliers de Français capturés à Maubeuge y sont internés avec des Anglais, des Africains, des Belges, des Italiens, des Maghrébins, des Portugais et des Russes. Lecarpentier est le seul barbu du groupe de moustachus, au centre de la photo !

Pendant sa captivité, il entretient une étroite correspondance avec sa mère, qui lui envoie des mandats, des colis alimentaires (pastilles Guyot, beurre) et des vêtements (jaquette). D’après sa fille, il a tenté de s’évader à trois reprises au moins mais il a échoué, ce qui lui a valu des séjours au cachot et des passages à tabac. Après l’armistice, il est rapatrié d’Allemagne via les Pays-Bas, où il embarque à bord d’un navire à destination du Havre. Arrivé au centre de rapatriement du Havre le 3 décembre, il gagne le dépôt de la 10e région à Rennes où il obtient une permission de 60 jours. Notre barbu rejoint le dépôt du 3e régiment d’artillerie à pied le 8 février 1919 avant d’être démobilisé le 1er avril 1919. Il se retire à la Glacerie (Manche), où il fonde une famille.

… et sa barbe

La barbe de Louis Lecarpentier renvoie évidemment à la légende du poilu. Pourtant, l’origine ancienne de ce mot, antérieure à la Grande Guerre, n’a aucun rapport avec la barbe que les soldats  ne pouvaient pas raser dans les tranchées. En réalité, le vocable de poilu résulte d’une association, fort répandue avant la guerre, entre le poil et le courage : le « poilu » est un homme courageux, qui a du poil ! Par extension, ce mot a servi à qualifier tous les soldats de la Grande Guerre.

Qu’en est-il du port de la barbe dans les armées ? Il est autorisé par le règlement de 1892. Les officiers, sous-officiers, caporaux et soldats portent à leur gré les moustaches et la mouche ou la barbe entière, à condition qu’elle soit assez courte pour ne pas masquer les écussons du collet. Seul le port des favoris est interdit. En réalité, la barbe est peu répandue. Sur les photos de groupe transmises par la famille, seuls Louis Lecarpentier et un camarade portent la barbe et en plus de manière non réglementaire….mais ils sont en captivité !

Pour quelle raison Louis Lecarpentier a-t-il tenu à conserver sa barbe dans une boite après la guerre ? Sa fille a laissé un texte commençant ainsi : « Les poilus de 14. Ils avaient dit en partant le 2 août 1914 : « on se rasera au retour », mais ce fut long et quelques-uns tinrent parole ». Simple « défi » entre compagnons de régiment ? Louis Lecarpentier ne portait vraisemblablement pas la barbe en 1914. Ce qui est sûr, c’est qu’il l’a rasée de façon très symbolique, peu de jours après son retour, le 24 décembre 1918, « en attendant la messe de minuit de 1918 ». Nul doute que le port de cette barbe a représenté pour lui le temps, très long, qu’il a passé à la guerre et en captivité, quatre longues années. Le rasage peut être compris comme une sorte de renaissance, de retour à la vie et de nouveau départ. Cependant, la conservation de la barbe dans une boîte montre la volonté de ne pas oublier.

Si vous avez connaissance de « reliques » de ce type, n’hésitez pas à laisser un commentaire.

Remerciements

Philibert Mouchel et sa grand-mère, la fille de Louis Lecarpentier, le barbu.

2 Comments

  1. Merci pour cet excellent article qui rend hommage aux Poilus. L’émotion est d’autant plus intense qu’il s’agit de mon grand-père paternel et que, professeur de lettres, je travaille actuellement avec mes étudiants sur les témoignages de la Grande Guerre.
    Nous projetons d’ailleurs une exposition courant janvier qui mettra l’accent sur l’engagement pacifiste de certains écrivains à travers des lectures publiques et des mises en scène d’objets authentiques ou de reproductions de documents.
    Accepteriez-vous que j’utilise votre article et les photos de mon grand-père pour composer un panneau qui sera montré lors de cette exposition ?
    Bien cordialement,

    Béatrice Lecarpentier (ép. Brunet)

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