Le 16 avril 1917, au Chemin des Dames, « L’heure est venue. Confiance et courage »

Au tournant de 1916 et 1917, les Alliés placent tous leurs espoirs dans leur grande offensive de printemps. Le plan nécessite des moyens considérables. A la fin du mois de mars 1917, les Français alignent sur un front compris entre Soissons et Reims, soit 80 kilomètres, un groupe d’armées, commandé par le général Micheler, fort de trois armées aux ordres des généraux Mazel (Ve),  Mangin (VIe) et Duchêne (Xe). Ce sont plus de 5 000 pièces d’artillerie qui ont été acheminées : sur le front des Ve et VIe armées (environ 50 kilomètres), il y a une pièce d’artillerie tous les huit mètres. Pour tirer, l’artillerie a besoin des observations aériennes : 39 ballons, 47 escadrilles d’observation (pour le réglage de l’artillerie) et 8 escadrilles de chasse ont été réunis pour l’offensive. Enfin, pour la première fois, le haut commandement français s’apprête à engager massivement des chars (128). Au total, près de 1 200 000 hommes (10 fois l’effectif de l’armée de terre française aujourd’hui) sont rassemblés.

Le général Robert Nivelle est le commandant en chef de l’armée française. Ce polytechnicien, officier d’artillerie, s’est distingué dans la phase offensive de la bataille de Verdun l’année précédente. Il a notamment reconquis les forts de Vaux le 24 octobre et de Douaumont le 15 décembre 1916. Après avoir été nommé à la tête de l’armée à la place de Joffre à la fin du mois de décembre 1916, il reprend et transforme les projets d’offensives élaborés par son prédécesseur. Son objectif est de percer le front allemand en moins de 48 heures grâce à l’artillerie et à la surprise. A l’enthousiasme des premières semaines suivant sa nomination, succèdent les doutes et les reproches de la part de certains généraux et hommes politiques. Pourtant, l’offensive est maintenue. Elle est précédée par une action britannique devant Arras (commencée le 9 avril) et par un bombardement préparatoire des positions allemandes. Les troupes d’assaut françaises doivent s’attaquer, notamment, au plateau du Chemin des Dames, une des plus solides positions du front de l’ouest que l’armée allemande tient depuis 1914. La date de l’offensive est fixée au 16 avril et l’heure H à 6 heures du matin.

Avant toute offensive, le commandant en chef publie un ordre du jour. Celui du général Robert Nivelle est court : « L’heure est venue. Confiance et courage« . Cet ordre permet au généralissime de s’adresser à toute l’armée. Aux échelons inférieurs (armée, corps d’armée, division, brigade, régiment), les chefs publient également des ordres du jour pour s’adresser à leurs hommes : c’est le cas au 201e régiment d’infanterie (régiment de réserve du 1er régiment d’infanterie de Cambrai) à la veille de l’offensive du 16 avril.

Document : ordre du régiment n° 402 du lieutenant-colonel Mougin commandant le 201e régiment d’infanterie (14 avril 1917) extrait du journal des marches et opérations du régiment.

Origine : Service historique de la Défense (26 N 711/6) [Mémoire des hommes]

Ordre du régiment n° 402

Officiers, sous-officiers, caporaux et soldats.

Le régiment va partir à l’attaque. La manœuvre de la division est basée sur votre marche en avant. Tous nos chefs vont donc avoir les yeux fixés sur vous.

Comme sur l’Aisne, comme à Verdun et dans la Somme, vous saurez montrer votre bravoure et venger nos morts : rester dignes, en un mot, de la belle réputation que vous doit le 201e.

Je sais que je puis compter sur vous pour bousculer l’ennemi et aller  décrocher sur le plateau de Craonne et à Sainte-Croix cette fourragère que par vos précédents exploits, vous avez déjà moralement conquise.

Que  nos pensées soient encore ce jour-là, Toutes pour la France !

Le 14 avril 1917

Le lieutenant-colonel Commandant le régiment.

L’ordre du jour ou du régiment est un moyen de communication qui permet au commandement de s’adresser directement à tous les hommes du régiment. Sa rédaction et sa publication sont définies par des textes réglementaires établis avant la guerre. Le chef de corps peut ainsi « porter à la connaissance » de ses hommes des faits importants qui méritent d’être connus de tous. Par exemple, l’ordre du régiment permet de distinguer les soldats méritants et courageux ou encore d’annoncer aux hommes qu’ils vont prendre part à une attaque. Dans ce cas, il est lu dans les heures qui précédent l’assaut. Toujours numéroté, l’ordre s’apparente, sur le fond comme sur la forme, à une proclamation. Il débute toujours par la formule « Officiers, Sous-officiers, Caporaux et Soldats« . Le texte et les phrases sont courts et le style est souvent emphatique. Les ordres comprennent toujours les mêmes références : la France (Que nos pensées soient encore ce jour-là, Toutes pour la France« ) ; les pages glorieuses de l’histoire du régiment (ici les batailles de l’Aisne en 1915, de Verdun et de la Somme en 1916) et la réputation du régiment à maintenir au sein de l’armée ; les morts, qu’il faut « venger » et ne pas déshonorer en défaillant. Ils contiennent toujours les objectifs de l’attaque : ici le plateau de Craonne et Sainte-Croix. Les efforts seront récompensés par l’attribution de la fourragère, malgré les souffrances. Le chef fait donc appel au courage, à la dignité, à la bravoure et à l’esprit de corps des combattants. En somme, c’est un texte percutant, destiné à marquer les esprits et à galvaniser les hommes juste avant le combat.

Comme des milliers d’autres, les soldats du 201e attaquent le 16 avril à 6 heures du matin et leur élan est brisé par les défenses allemandes sur l’ensemble du front d’attaque. Le député Jean Ybarnégaray, chef de bataillon au 249e régiment d’infanterie, témoigne : « A six heures du matin,  la bataille est commencée. A sept heures, elle était perdue » (rapporté par Denis Defente (dir.), Le chemin des Dames (1914-1918), Paris, Somogy éditions d’art, 2006, p. 94).

A la tombée de la nuit, l’armée française a progressé de 500 mètres en moyenne alors que les plans prévoyaient une percée de 10 kilomètres. Le commandant en chef s’obstine et ordonne de poursuivre l’offensive jusqu’au 25 avril. Après une courte pause, elle reprend le 4 mai avant d’être interrompue le 8 mai. Au total, et malgré quelques rares succès tactiques, l’offensive est un échec. Les raisons sont multiples (l’excès d’optimisme avant la bataille du commandement, les intempéries, le repli stratégique de l’armée allemande, la planification insuffisante, la faiblesse des moyens par rapport aux effets recherchés, l’inefficacité des tirs de l’artillerie à briser la forteresse allemande, etc.). Les pertes sont importantes et les gains territoriaux sont « dérisoires par rapports aux promesses faites et aux espérances entretenues » (Guy Pedroncini, Pétain, le soldat et la gloire (1856-1918), Perrin, 1989, p. 162). L’armée française avait déjà été confrontée à de tels échecs (bataille des frontières en 1914, batailles de Champagne en 1915, etc.) mais l’offensive du chemin des Dames déclenche une crise au sein de l’armée.

 

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