L’officier britannique et la postière française

En liaison 1914Officier de cavalerie britannique, Edward Louis Spears (1886-1974) rejoint la France à la fin du mois de juillet 1914. Il est affecté au ministère de la Guerre français au moment où l’Europe s’embrase. Après l’entrée en guerre de son pays, il devient officier de liaison entre l’armée britannique et l’armée française et sert notamment à l’état-major de la 5e armée française. Dès le début de la guerre, il est un observateur privilégié, à la charnière du politique et du militaire. En liaison 1914, publié en 1932 et préfacé par Winston Churchill, est un récit qui repose sur ce qu’il a vu, mais aussi sur des témoignages de « témoins oculaires » et sur des documents. Il a beaucoup consulté les archives britanniques et françaises. Ainsi, ce livre est à la fois un témoignage, un essai et une étude historique. Pour illustrer son propos, l’auteur a inséré des cartes et un certains nombres de documents officiels édités tels que des ordres ou encore des notes. L’intérêt du livre de Spears est d’offrir un point de vue britannique sur les premières semaines de guerre en France. Le lecteur accompagne le narrateur au sein d’un état-major d’une grande unité française fortement malmenée pendant la guerre de mouvement. Mais le récit ne s’arrête pas là et En liaison 1914 est aussi un excellent témoignage sur la France et les Français au début de la Première Guerre mondiale. Spears connaît bien la France puisqu’il y est né et y a vécu une partie de sa jeunesse. L’extrait qui suit en donne un bon aperçu.

« 2 septembre (…) Le Quartier Général de la Ve armée quitta Jonchery pour Châtillon-sur-Marne[1] à 7 heures, par une matinée qui annonçait une journée d’une chaleur aussi implacable que les précédentes. (…) Je quittai Jonchery un peu plus tard que le général commandant l’armée[2], accompagné d’un jeune et charmant officier de cavalerie français, appelé Banéat, qui remplissait alors les fonctions d’officier observateur. C’était un des hommes les plus sympathiques que j’aie jamais rencontré. Deux jours après, lui et son pilote, de Vienne, un autre type de beau soldat, furent tués en plein vol. Je ressentis sa perte comme si nous avions toujours été amis.

Nous arrivâmes dans la magnifique vallée de la Marne. (…) Puis par de nombreux tournants, nous montâmes une côte abrupte jusqu’à la petite ville de Châtillon-sur-Marne, perchée fièrement sur la rive nord de la rivière. Dominée par une gigantesque et sévère statue, représentant un prêtre en train de prêcher une croisade (je crois bien que c’était Pierre l’Ermite ou le Pape Urbain II)[3], la localité semblait déserte[4]. Personne dans les maisons, personne dans les rues. L’état-major était entassé dans quelques petites villas séparées de la rue par des jardins minuscules. Je me rappelle qu’un piano remplissait presque complètement la pièce où le 2e bureau[5] était installé.

Anxieux de me mettre en communication avec le grand quartier général britannique, j’allai à la poste. À mon étonnement, la receveuse était à son bureau, réglant les affaires des soldats qui entraient en foule pour profiter, chose extraordinaire, d’un bureau de poste ouvert. Plusieurs hommes, les uns timidement, d’autres sur un ton bourru mais bienveillant, la pressaient de partir. Elle était la seule civile restée dans la ville, disaient-ils. Bientôt, il serait trop tard. Mais cette femme calme et tranquille secoua la tête. Personne ne lui avait donné l’ordre de partir. Elle était responsable du bien de l’Etat, de l’argent ; son devoir était de rester. Elle continua donc tranquillement son travail. Je ressentis pour elle une admiration et un respect qui n’ont pas diminué aujourd’hui.

Jamais je n’ai trouvé quelqu’un pour me dire ce qu’il était advenu de la petite employée habillée de gris dans l’immense raz-de-marée de la bataille formidable qui submergea Châtillon. »

Il n’est pas si fréquent de lire sous la plume d’un officier, a fortiori un officier anglais, une description si attachante du sort de la population civile pendant la guerre et du fonctionnement de l’administration.


[1] Jonchery-sur-Vesle et Châtillon-sur-Marne dans le département de la Marne.
[2] D’après le journal des marches et opérations de la Ve armée, le quartier général de l’armée a fonctionné à Châtillon-sur-Marne à partir de 8 heures (SHD / Guerre : 26 N 34/1).
[3] Il s’agit de la statue du pape Urbain II. Haute de 9 mètres (25 mètres avec le socle), la statue a été inaugurée en 1887. Elle a été élevée en l’honneur d’un enfant du pays, Eudes de Chatillon (1042-1099), devenu pape en 1088, qui a prêché la première croisade en 1095.
[4] À la veille de la Première Guerre mondiale, Châtillon-sur-Marne est un petit village (moins de 900 habitants). Le village a beaucoup souffert de la guerre et il est décoré de la Croix de guerre 1914-1918.
[5] Service de renseignement de la Ve armée
General Edward Louis Spears, En liaison 1914, Paris, Gallimard, 1932, p. 30-32.
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