La lettre testament du sergent Marcel Prévost

En août dernier, le Daily mail annonçait la publication sur Internet de 230 000 lettres, accompagnées de leurs testaments, laissées par des soldats britanniques avant qu’ils trouvent la mort sur les champs de bataille de la Première Guerre mondiale (voir aussi Heartbreaking World War 1 Wills Written By Soldiers On The Way To The Western Front – PICTURES). En France, ces documents sont rares et souvent conservés dans les archives familiales. Pourtant, la pratique était répandue parmi les combattants, comme le montre cette lettre du sergent Maurice Prévost : elle nous a été confiée par Yann Thomas, chercheur en histoire, qui a accepté qu’elle soit publiée sur ce blog, et qui possède également l’enveloppe, ainsi que des photographies du sergent, de son épouse et de ses enfants. Plus qu’une lettre testament, ce document est une lettre d’amour d’un fils,d’un père et d’un mari à sa famille.

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Né à Grand (Vosges) le 7 janvier 1884, Maurice Prévost est employé de bureau à Houilles dans les Yvelines avant la guerre. Il est marié à Amélie Mancel depuis le 29 janvier 1908 quand la guerre est déclarée. Il rejoint alors le 239e régiment d’infanterie de Rouen en qualité de sergent fourrier. Le vendredi 16 juillet 1915, avant de monter en ligne dans le secteur de Neuville-Saint-Vaast (Pas de Calais), il rédige, à la demande de sa femme, une lettre testament qu’il glisse dans une enveloppe portant cette inscription « prière d’envoyer cette lettre à son adresse après ma mort dans une seconde enveloppe en laissant celle-ci ».

Enveloppe de la lettre testament du sergent Prevost

Le 1er octobre 1915, il est porté disparu au combat dans le secteur de Neuville-Saint-Vaast, à Givenchy-en-Gohelle à une dizaine de kilomètres au sud-est de la cité minière de Lens (Pas-de-Calais) (voir journal des marches et opérations du 239e RI, vue n°18). Comme souhaité par Maurice, son épouse reçoit la lettre le 4 octobre 1915. Le corps du sergent fourrier Maurice Prévost n’a jamais été retrouvé, englouti dans la terre d’Artois.

Voici le document original suivi de la transcription.

Vendredi 16 juillet 1915
Averdoingt
Pas de Calais

Ma chère petite Amélie
Mes chers petits

Tout à l’heure, nous allons nous embarquer en autos pour aller dans un mauvais secteur, entre Neuville-Saint-Vaast et Souchez. Il se pourrait qu’il m’arrive un accident.
Tu m’as dit ma chérie que tu voudrais bien avoir un dernier adieu ; merci de cette franchise. De mon côté, j’y avais déjà pensé depuis longtemps mais ça m’embêtait d’écrire cette lettre qui ressemble un peu trop à un testament. A Cormicy [Marne], il me semblait que rien ne pourrait m’arriver, mais ici, tout en partant avec confiance je suis un peu émotionné tout de même. On parle tant de ce secteur, il y a les gaz, c’est canonné beaucoup, enfin, c’est l’inconnu pour nous.
Ma chère petite Amélie, je t’écris ce mot dans ma petite chambre où je viens de passer deux très bonnes nuits. Ma chérie, puisqu’il faut prononcer ces mots, prenons notre courage à deux mains. Il se peut donc que je meure ; tu ne recevras cette lettre que dans cette occasion ; ou bien alors c’est moi qui te la remettrai, après la guerre, avec un gros sanglot de joie.
Si cette cruelle destinée nous était réservée, tu sauras ma chère petite Amélie que je suis mort en brave, et que jamais je n’ai eu à me reprocher une mauvaise action envers toi. Notre amour, ma chérie, aura toujours été aussi beau jusqu’à la fin, et si j’ai le temps de prononcer quelques paroles ce sera pour nous, celui de nos chers petits anges, qui sont peut-être en train de rire, pendant que j’écris de bien tristes choses, celui de nos parents pour lesquels tu seras alors la seule consolation. Je n’ose pas écrire une lettre semblable pour eux, c’est assez d’une pour un pauvre cœur malheureux. Cette lettre vous sera commune, le nom de ta chère maman qui a toujours été pour moi si affectueuse, celui de tous nos parents en général, tu diras à parrain combien je le remercie pour tout ce qu’il a fait pour vous, pour moi.
Et puis c’est tout ma chère petite Amélie. Je joins à cette lettre cette petite fleur de muguet que tu m’avais mise un jour dans une lettre. Je t’embrasse pieusement avant de refermer cette lettre et je te dis adieu ma pauvre petite, élève nos enfants dans l’amour de leurs parents, de leurs grands-parents. Qu’ils remplacent un peu celui qui ne reviendra plus et qui les aimait tant.
Ne pouvant te donner ce baiser d’adieu, je te donne cette fleur fanée sur laquelle tu le retrouveras, je m’arrête cette lettre est trop douloureuse à écrire, ce que je ne dis pas, ce qui m’échappe, tu le devineras.
Une dernière fois, je te donne un baiser pour toi et pour tous nos parents. Je vais t’écrire cette fois une lettre qui partira demain et qui te donnera de la joie.
Je prie Dieu que tu ne reçoives jamais cette lettre, avec quel bonheur je te la lirai au retour, si Dieu le permet.
En tout cas, je m’en vais la conscience nette et l’âme blanche comme le jour heureux où ensemble nous nous sommes approchés de la Sainte Table pour notre mariage.
Celui qui t’a aimé de tout son cœur, a chéri nos enfants, et vénéré nos parents.

Maurice

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