La correspondance d’un cultivateur-soldat (1913-1919)

CorrespondanceLa correspondance laissée par les soldats est une des sources les plus citées par les historiens de la Grande Guerre. Pourtant il est souvent difficile de la contextualiser. La correspondance du soldat Maurice Gastellier est intéressante à plus d’un titre. Son petit-fils, Joël Thierry, a retranscrit l’intégralité de cette correspondance, puis il l’a croisée avec les journaux des marches et opérations des 76e et 19e régiments d’infanterie, des 9e, 10e, 125e, 22e et 163 divisions d’infanterie. De cette façon, il a reconstitué la vie de son aïeul au jour le jour.

Né à Coulommiers, en Brie, le 20 décembre 1893, Maurice Gastellier, orphelin de père à 14 ans, est un jeune cultivateur au hameau du Theil (Seine-et-Marne). Il est incorporé  au 76e régiment d’infanterie (Clignancourt) en qualité d’engagé volontaire le 14 octobre 1913 puis il est affecté au 19régiment d’infanterie (Brest) le 1er mai 1916. Il est démobilisé le 11 avril 1919. Soldat de 2e classe de 1913 à 1919, il laisse au pays sa mère, Julia, veuve à 37 ans, son frère cadet René, un ouvrier Joseph et un cheval, Bijou, pour les travaux des champs. Il entretient avec les siens une correspondance régulière atteignant plus de 600 lettres. Maurice écrit, le plus souvent, au crayon de papier sur des cartes de correspondance militaire, des carte-lettres de petit format, du papier à lettre, des cartes postales mais aussi au dos des lettres de sa mère quand la pénurie de papier se fait sentir. S’exprimant dans un français oral et populaire teinté de patois briard, il témoigne de son quotidien, avec pudeur et humilité.

La guerre de Maurice est celle, banale, d’un fantassin. D’après sa correspondance et les archives militaires, Maurice Gastellier passe près d’un tiers de son temps de guerre aux tranchées. Avec le 76régiment d’infanterie, il participe à la bataille des frontières dans les Ardennes en 1914, aux premières attaques de Vauquois en février-mars 1915 et à la 2e bataille de Champagne à l’automne 1915. Avec le 19régiment d’infanterie, il se bat à Berry-au-Bac dans la guerre des mines de la côte 108, au fort de Vaux en novembre 1916, au Chemin des Dames en 1917, dans le secteur de l’Avre en Picardie et à nouveau sur le Chemin des Dames pendant la 3e bataille de l’Aisne en 1918. Enfin, après un séjour à l’Hartmannswillerskopf en Alsace en juin 1918, il participe aux offensives de l’automne 1918. Il franchit la Meuse le 9 novembre 1918. Dans sa lettre du 12 novembre, il écrit qu’il voit, l’un après l’autre, ses camarades disparaître jusqu’à « la dernière heure de guerre« . Enfin, cette correspondance constitue un des rares témoignages d’un soldat français sur les événements de la Courtine ayant impliqué des soldats russes en 1917.

Pour contourner l’interdiction de mentionner des noms de lieux dans les lettres, Maurice Gastellier emploie des codes. Le 28 mars 1917, il écrit que son régiment marche en direction de « la ville aux quatre S » pour ne pas citer Soissons ; le 5 avril 1917, il stationne dans « un village qui porte le nom de ce qui est accroché sous l’hangar de chez nous, à côté de la grande échelle et de ta lessiveuse » pour Laffaux sur le Chemin des Dames, etc. Face aux horreurs de la guerre, il adopte une attitude à la fois de contournement et d’autocensure. Par exemple, le 16 février 1915, à la veille de la première offensive sur Vauquois, il écrit une brève lettre : « Je crois que ça ne va pas être le même genre de guerre que d’habitude. Enfin, je ne t’en dis pas davantage car je n’ai pas grand temps« . Le 19 février, après l’attaque, il écrit : « nous n’avons pas été faire quelque chose de beau. Je n’ai pas voulu te le dire car je ne croyais pas en revenir. Nous avions un travail infaisable à faire. Il fallait charger à la baillonnette et s’efforcer de prendre le pays de Vauquois qui est sur une hauteur et imprenable [...] Les premiers qui ont sorti de la tranchée pour partir en avant [...] ont été tués, nous, nous étions placés en face d’une mitrailleuse, il n’y avait pas moyen de sortir, ça fait que nous sommes restés [...] Enfin, il y a 60 morts et 160 blessés dans notre bataillon [...] J’ai toujours dis et je le répète, on ne les repoussera jamais, les tenir, je crois que l’on y arrivera mais le restant non« .

Ses séjours au front sont entrecoupés par des périodes d’exercices et d’instruction (12 % de son temps), des marches (9 %) et des travaux dans les lignes (11 %). De 1914 à 1918, il est blessé quatre fois et évacué malade à deux reprises, ce qui explique qu’il passe près de 18 % de son temps dans des formations sanitaires (hôpitaux et infirmeries) :

  • Le 2 avril 1915 à Vauquois, il est blessé par un éclat d’obus de 155 mm qui provoque une commotion cérébrale. Il est transporté par ambulance puis par train sanitaire à l’hôpital de Tulle (Corrèze) et à l’hôpital d’Argentat (Corrèze). Il bénéficie ensuite d’une permission de convalescence chez lui au Theil en juin 1915,
  • Le 6 mai 1917 au Chemin des Dames, il est touché par un éclat d’obus à l’épaule gauche. Il est transporté à l’Hôpital de Royallieu (Oise) puis obtient une permission de convalescence au Theil.
  • Le 20 octobre 1917 à La Malmaison, il est gazé lors de l’attaque du fort au ravin de Jouy et il est envoyé à l’hôpital de Meaux.
  • Le 26 mars 1918 à Royes, il est blessé à la cuisse droite par une balle de mitrailleuse. Il rejoint Montdidier avec difficulté, à pied puis dans un camion. Il est ensuite transporté par train sanitaire jusqu’à l’hôpital de Rouen.

Il est évacué pour maladie à deux reprises. Il échappe à l’épidémie d’oreillons qui frappe le régiment mais il est atteint de la typhoïde. Il est conduit à l’hôpital de Bar-le-Duc en novembre 1915 puis à l’hôpital de Saint-Amand-Montrond. Ensuite, au milieu de l’année 1916, affaibli par une série de furoncles et une conjonctivite, il est envoyé à l’hôpital de Château-Thierry puis au dépôt des éclopés de Crézancy.

Pendant plus de quatre ans, les échanges épistolaires ont contribué à maintenir les relations entre le front et l’arrière. La riche correspondance laissée par Maurice Gastellier le montre bien. Ce paysan évoque, avec pudeur, son quotidien au front. Il a connu tous les secteurs du front de l’Aisne à l’Alsace. Il a parcouru des centaines de kilomètres à pied, en camion et en train du nord au sud, d’est en ouest. Il écrit principalement pour rassurer les siens et gouverner l’exploitation à distance au fil des saisons. Il donne régulièrement des ordres, des conseils et quelque fois des réprimandes sur le déroulement des travaux des champs.

Pour en savoir plus sur la correspondance de guerre :

Christophe Prochasson, 14-18. Retour d’expérience, Paris, Texto, 2008, 431 p. Le chapitre VII est consacré aux « témoignages des correspondances ». (Voir les recensions de Pierre Purseigle sur La vie des idées et d’Alexandre Lafon sur Le Mouvement social).

Carine Trevisan, « Lettres de guerre », Revue d’histoire littéraire de la France, 2/2003 (Vol. 103), p. 331-341 [en ligne].

Sylvie Housiel, « De la micro-analyse à l’analyse globale des correspondances : lettres de combattants pendant la Grande Guerre », Argumentation et Analyse du Discours [En ligne], 1 | 2008, mis en ligne le 07 septembre 2008.

Joël Thierry / Michaël Bourlet

Pour en savoir plus…

Yann Lagadec, Joël Thierry, « Un Briard parmi les Léonards, Maurice Gastellier, poilu columérien du 19 RI (1916-1918) », Cahiers de l’Iroise, Société d’études de Brest et du Léon, n° 217, avril-mai-juin 2014.

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