Que sont devenus les drapeaux et étendards de 1914 ?

Le drapeau du 201e régiment d'infanterie
Le drapeau du 201e régiment d'infanterie
Le drapeau du 201e régiment d’infanterie
Drapeau du 201e régiment d’infanterie, modèle 1880 (02527;Ba 701), Paris, Musée de l’Armée (photo musée de l’Armée).

Curieux de savoir ce que sont devenus les drapeaux et les étendards des régiments français de la Grande Guerre, nous nous sommes adressés au Département contemporain du Musée de l’Armée, qui a bien voulu répondre à nos questions à ce sujet.

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Quelles sont les différentes parties d’un drapeau et d’un étendard ?

En 1914, les drapeaux régimentaires de l’armée française sont confectionnés selon le modèle réglementaire établi en 1880. Celui-ci fait suite à la décision du ministère de la Guerre en date de juin 1878 de remplacer la totalité des emblèmes. Le 14 juillet 1880, le président de la République Jules Grévy remet les nouveaux drapeaux lors d’une cérémonie à l’hippodrome de Longchamp, une scène immortalisée par le peintre Edouard Detaille. Ainsi, les troupes à pied reçoivent des drapeaux ; les troupes montées (la cavalerie, l’artillerie et le train des équipages) reçoivent des étendards, c’est-à-dire des emblèmes aux dimensions réduites, limitant la prise au vent et donc adaptés aux contraintes spécifiques du déplacement de ces troupes.

Le modèle 1880, également dénommé « modèle IIIe République », se compose d’un tablier de soie bleu-blanc-rouge en double épaisseur sur lequel figurent des inscriptions peintes en lettres d’or : le numéro du régiment, à l’avers, et les noms des batailles où s’est illustré le corps, au revers.

La cravate, aujourd’hui peinte, comportait à ses extrémités une broderie en or formant une couronne de chêne et de laurier ouverte entourant le numéro du régiment. À son bracelet viennent se fixer les décorations et médailles de l’unité. Le tablier et la cravate sont retenus par une hampe bleue surmontée d’une pique en bronze.

Ces emblèmes existent-ils toujours ? si oui, où sont-ils conservés ?

La plupart des emblèmes des régiments de l’armée de terre de la Première Guerre mondiale sont conservés au musée de l’Armée. Les drapeaux et étendards des unités dissoutes pendant ou après le conflit sont entrés dans les collections au début des années 1920. Des lots importants ont ainsi rejoint les collections. Par exemple, le 21 juin 1922, le ministère de la Guerre décide de la cession de 405 drapeaux au musée de l’Armée, essentiellement des emblèmes de régiments de l’infanterie territoriale et de réserve. Les unités militaires qui sont restées en service à l’issue de la guerre ont conservé leurs drapeaux à condition que leur état mécanique reste satisfaisant. Les pièces fragiles et dégradées ont toutefois été changées et de nombreuses soies des régiments d’active, dont certaines dataient de l’année 1880, ont été remplacées avant la fin des années 1920 et cédées au musée de l’Armée.

Aussi la collection des drapeaux régimentaires du musée est-elle une des plus riches du pays. Ces objets patrimoniaux sont une source précieuse pour l’histoire militaire contemporaine. Ils illustrent la participation des régiments aux différents conflits des XIXe et XXe siècles.

Les emblèmes de la Première Guerre mondiale conservés dans les collections du musée de l’Armée se comptent par centaines. Ils ont été légués au musée dans un état souvent dégradé. Ces stigmates sont autant de traces historiques du conflit, telles les déchirures du drapeau du 81e régiment d’infanterie causées par les balles et les éclats d’obus qui l’ont transpercé en août 1914. L’utilisation de différentes techniques de restauration au fil des ans a permis de stabiliser ces dégradations sans toutefois estomper ces traces de l’histoire.

Pour quelles raisons certains emblèmes ont-ils disparu aujourd’hui ?

L’incinération des anciennes soies, pratiquée au cours de l’entre-deux-guerres et dans les années 1950, ne concerne pas, semble-t-il, les emblèmes de la Grande Guerre. Les pièces aujourd’hui disparues ont été détruites principalement pendant les deux guerres mondiales.

  • Les revers de l’armée française ont conduit certains régiments à brûler leur emblème pour éviter qu’ils ne soient pris par l’armée allemande. C’est le cas lors du siège de Maubeuge en 1914, où les neuf drapeaux de la garnison ont été détruits sur ordre du général Fournier à la veille de la capitulation (voir à ce sujet Pierre Charrié, Drapeaux et étendards du XIXe siècle (1814-1880), Paris, Le Léopard d’Or, 1992, page 202).
  • Certains emblèmes ont été perdus à la suite des événements militaires. Ainsi le drapeau du 40e régiment d’infanterie a disparu en mer après le torpillage en Méditerranée du navire Amiral Magon par un sous-marin allemand le 25 janvier 1917.
  • En mai et juin 1940, des emblèmes de la Grande Guerre, toujours en service, ont connu le même sort : les drapeaux des 4e, 32e et 41 régiments d’infanterie par exemple.
  • Des emblèmes perdus pendant la Première Guerre mondiale sont réapparus à partir de 1918. En effet, pour éviter de perdre le drapeau, certaines unités ont enterré leur drapeau en pleine bataille, notamment en 1914. Certains ont été retrouvés à l’issue de la guerre. Enfoui près d’un bois aux alentours de Tellancourt en Lorraine en août 1914, le drapeau du 89e régiment d’infanterie a été exhumé, incomplet, à la fin du mois de novembre 1918.
  • Enfin, pendant le conflit, une vingtaine de fanions et drapeaux français ont été pris par l’armée allemande, parmi lesquels les trois emblèmes régimentaires des 20e régiment d’infanterie, 1er régiment de marche de tirailleurs algériens et 250e régiment d’infanterie. Devenus des trophées, ils ont été conservés jusqu’à la fin du conflit au Zeughaus de Berlin. Le 23 juin 1919, ces trois emblèmes ont été enlevés du musée par des soldats émeutiers hostiles au traité de paix puis brûlés devant le monument de Frédéric II. Seules subsistent les piques des 20e RI et 1er RTA, restituées par l’Allemagne en 1947-1948, en vertu de l’article 245 du traité de Versailles et entrées dans les collections du musée de l’Armée. Cette problématique des trophées, qui concerne aussi bien l’Allemagne que la France – douze drapeaux allemands ont été pris durant la Grande Guerre par les troupes françaises – est intéressante en ce qu’elle montre la très forte symbolique du drapeau au début de la Première Guerre mondiale (à ce sujet, voir Jean-Louis Larcade, « Les drapeaux allemands perdus en 14-18 », Uniformes, n° 45, septembre-octobre 1978, p. 13-20 et Jean Brunon, « A propos des drapeaux allemands conquis en 1914 », Carnet de la Sabretache, n° 368, 1934).

Quelles précautions sont-elles prises pour assurer la conservation de ces emblèmes ?

Les drapeaux et étendards régimentaires ont été déhampés lors de leur entrée dans les collections du musée. Tabliers et cravates ont été disposés à plat dans des meubles à plans, tandis que hampes et piques ont été rangées dans des étagères adaptées. Aujourd’hui, ces pièces sont conservées à l’abri de la lumière et dans un environnement climatique contrôlé (température ambiante et taux d’humidité stables). Ces conditions sont nécessaires à leur préservation.

Une restauratrice spécialisée dans les emblèmes travaille au sein de l’atelier textiles du musée. Elle restaure et participe à la manipulation de ces pièces fragiles. Soucieux de valoriser la collection et de lui donner une visibilité dans et hors les murs, le musée ne prête toutefois des emblèmes à des institutions extérieures que si les conditions de sortie et de conservation des objets sont respectées : présentation des drapeaux dans des vitrines étanches, transport sécurisé et environnement climatique de l’exposition adapté.

Département contemporain du musée de l’Armée

Remerciements

Lieutenant-colonel Christophe Bertrand, conservateur du département contemporain, et Solène Granier, assistante de conservation, département contemporain, Musée de l’Armée.

1 Comment

  1. C’est sur votre Blog très bien fait que j’ai trouvé le plus de renseignements sur le sort réservé aux drapeaux des régiments dissous après la guerre de 1914-1918. Emblèmes symboliques et émouvants dont les photos mériteraient d’être accessibles par internet.

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