Une sinistre comptabilité

Document : Note de la commission de l’armée au Sénat au sujet de l’évaluation des récupérations et des déchets, avril 1916 (état-major de l’armée, 1er bureau).

Origine : Service historique de la Défense, 7 N 533 : études sur les effectifs (1914-1919).

Aujourd’hui, je vous propose de découvrir un document étonnant. Beaucoup considèrent, encore aujourd’hui, que les autorités ont longtemps ignoré l’étendue des pertes pendant la guerre. Il est vrai que compter les pertes (morts, disparus, blessés, prisonniers) a été une opération compliquée à mettre en œuvre ; que les chiffres obtenus ont été le plus souvent  fantaisistes ; et que le résultat a été l’un des secrets les mieux gardés. Mais dès les premières batailles, les généraux comme les politiques savent bien que le feu tue : beaucoup ont connu les champs de bataille et toutes les familles sont endeuillées. Le maréchal Foch perd son fils et son gendre à la guerre ; le général de Castelnau perd ses trois fils.

Pour conduire la guerre et les opérations, il est nécessaire d’avoir une vision globale des pertes et des effectifs disponibles. Au début de l’année 1916, l’armée française, alors qu’elle se prépare à attaquer conjointement avec les Britanniques sur la Somme, encaisse les coups de boutoirs de l’armée allemande à Verdun. Elle a probablement déjà perdu près de 650 000 hommes depuis le début de la campagne.

Le pouvoir politique, chargé de conduire la guerre, doit donner au haut commandement les moyens de mener les opérations : des munitions, du ravitaillement, de l’armement mais aussi des hommes. Ainsi, en avril 1916, le 1er bureau de l’état-major de l’armée fournit à la Commission de l’armée du Sénat cette note sur l’évaluation des récupérations et des déchets. Dans le paragraphe b, le lecteur comprend vite la signification du mot « déchet » : « Statistique des pertes définitives frappant l’effectif évacué du front : sur 1 600 000 évacués du front, 300 000 déchets ; donc 13/16 sont récupérés. La moyenne des évacuations ayant été, sur 8 mois, 78 300, l’effectif récupéré par mois sera 63 400« . Les « déchets » sont des soldats, qui après avoir été blessés, sont maintenant inaptes au service armé comme au service auxiliaire.

Ce document administratif, glaçant par le vocabulaire utilisé, montre que l’armée n’a d’autre choix que d’administrer des effectifs considérables comme elle gère ses stocks de munitions, ses productions d’avions, son ravitaillement.

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