Explorer les cartes de la Grande Guerre

Entre 1914 et 1918, on assiste à une explosion de la production cartographique. Aujourd’hui, environ 14000 cartes concernant la Première Guerre mondiale, dressées par le Service géographique de l’armée, sont conservées au Service historique de la Défense. Les cartes restent une source mal connue alors qu’elles peuvent s’avérer très utiles pour les chercheurs et certains professionnels. Le projet « Explorer les cartes de la Première Guerre mondiale» en constitue un exemple remarquable. Avant de vous de le présenter, prenons le temps de découvrir cette source.

canevas-de-tir-20-novembre-1916_lightboxExtrait du canevas de tir « Péronne » du 20 novembre 1916 (échelle 1/10 000e). En rouge, les positions alliées ; en bleu, les positions allemandes. © Coll. Historial de la Grande Guerre.
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Quelles cartes ?

Pendant la Première Guerre mondiale, la géographie est omniprésente dans les armées, comme l’a très bien exposé Philippe Boulanger dans son livre La géographie militaire française (1871-1939). Pour faire la guerre, les armées ont besoin de cartes. Avant 1914, la fabrication et la diffusion des cartes militaires incombent au Service géographique de l’armée. Avec la guerre de position, le Service intègre dans ses activités de nouveaux champs tels que la géologie, l’hydrologie, la résistance des sols et des roches, grâce notamment à la mise au point de nouvelles techniques géographiques. Par exemple, le recours à la photographie aérienne permet d’obtenir des cartes de plus en plus détaillées.

A côté des cartes géographiques traditionnelles (carte générale ou d’ensemble, carte chorographique pour une province par exemple et carte topographique) on trouve de nombreuses cartes dites spéciales, par exemple les cartes hypsométriques (pour figurer le relief), les cartes aéronautiques, les cartes marines et les cartes bathymétriques (pour figurer les profondeurs marines, utiles aux sous-mariniers par exemple). Pendant la guerre, de nouvelles cartes de synthèse, combinant des informations géologiques, agronomiques, topographiques sont réalisées. Par exemple, les cartes dites des sols sont dressées dans certains secteurs : par exemple, la carte de la région de Reims à Craonne, dans le secteur de la Ve armée, achevée en juin 1917, doit permettre de faciliter les aménagements militaires et de connaître la nature du terrain occupé par l’adversaire.

Le canevas de tir, appelé aussi plan directeur de tir, est « la carte par excellence du conflit », rappelle Claude Ponnou, du Service historique de la Défense, dans le Guide des archives de la Grande Guerre. Le canevas de tir est un carroyage comportant un ensemble de point connus et faisant apparaître la position des armées, les tranchées, nominativement désignées, et les défenses. Les documents produits sont au 1/20 000e pour l’artillerie, 1/10 000e pour l’infanterie et 1/5 000e pour des opérations ponctuelles. Ces cartes font apparaître des détails qui manquaient jusqu’alors sur les traditionnelles cartes au 1/80 000e. Elles sont aujourd’hui conservés au Service historique de la Défense (sous-série L6, avec une liste alphabétique des cartes). On trouvera aussi de nombreuses cartes dans les archives des grandes unités et dans les fonds privés.

Toutes ces cartes sont d’une grande précision et fourmillent d’une multitude de détails. Les marécages, les bois, les ruisseaux, les sources d’eau à capter, si utiles pour les fantassins, la résistance des sols pour l’emploi des chars d’assaut, les fortifications du champ de bataille (blockhaus, mitrailleuses, tranchées, etc.), les secteurs secs pour entreposer et stocker les munitions sont autant d’éléments qui figurent dorénavant sur les cartes militaires. L’officier doit donc maîtriser de mieux en mieux la topographie, la géologie, le climat, etc.

Explorer les cartes de la Première Guerre mondiale : un projet européen

Le Pôle d’archéologie interdépartemental Rhénan (PAIR) a coordonné un projet de collecte, de mise en commun et de diffusion des cartes de la Grande Guerre qui met en valeur toute la richesse de ce type de source.

Ce projet a mobilisé les Archives départementales du Haut-Rhin, le Service historique de la Défense et le Landesarchiv Baden-Württemberg. Il s’inscrit dans un projet plus vaste porté par le PAIR de 2013 à 2015, intitulé « Mémoires archéologiques de la Grande Guerre ». « Encourageant la coopération des institutions culturelles et sociales et l’échange transfrontalier d’informations », peut-on lire sur le communiqué de presse, le projet a obtenu le soutien de l’Union européenne à travers son fonds de développement régional (FEDER) dans le cadre du programme INTERREG IV Rhin supérieur.

Les cartes militaires françaises et allemandes de la ligne de front du territoire alsacien ont été numérisées. Elles ont été intégrées dans un système d’information géographique accessible sur internet via la geoplateforme CIGAL (voir le tutoriel). Les documents géoréférencés accessibles en ligne peuvent être exploités dans des systèmes d’information géographique spécifiques et ainsi être croisés avec d’autres couches de données. Ce site est financé par la région Alsace et le département du Bas-Rhin.

Ainsi le grand public et les passionnés peuvent approfondir une recherche dans les journaux des marches et opérations au moyen des fonds cartographiques et iconographiques concernant ces secteurs. Egalement utile aux chercheurs, aux aménageurs du territoire et aux services de déminage, c’est un excellent outil d’analyse historique et de prévention des risques.

Pour en savoir plus

Le Service géographique de l‘Armée. Rapport sur les travaux exécutés du 1er août 1914 au 31 décembre 1919. Historique du Service géographique de l’Armée pendant la guerre, 1re éd., Paris, imprimerie du Service géographique de l’armée, 1924, 418 p.

Philippe Boulanger, La Géographie militaire française (1871-1939), Paris, Economica, coll. Bibliothèque stratégique, 2002, 619 p.

Remerciements : Delphine Souan, chargée de communication-graphiste (PAIR)

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