Un exemple de coopération interalliée dans le renseignement en 14-18

PronosticsCes derniers temps, on entend beaucoup parler d’une nécessaire collaboration entre pays et entre services dans le domaine du renseignement. Cela m’a rappelé un aspect abordé dans ma thèse soutenue en 2009, qu’il m’a paru intéressant de partager ici.

Dans l’histoire du renseignement, l’année 1915 marque un tournant., avec la mise en place d’une centralisation des renseignements au niveau national mais également international. La création du bureau interallié de renseignements procède d’une volonté de coordination de l’action alliée nonobstant les divergences de vues et des objectifs différents. Ce bureau, qui vit au rythme des relations interalliées et particulièrement franco-britanniques, met à disposition des alliés une « bourse de renseignements ».

1915, une année interalliée

Dès 1915, des militaires et des fonctionnaires civils français et britanniques militent pour une centralisation des activités de renseignements françaises et interalliées au ministère de la Guerre : Jean Tannery, chef de la section de contrôle télégraphique au ministère de la Guerre, le capitaine Ladoux chef du contre-espionnage au 2e bureau de l’état-major de l’armée ou encore le brigadier général Georges Kynaston Cockerill, director of special intelligence of War Office. Cependant, les autorités politiques et militaires alliées se méfient de ces initiatives, jusqu’à ce que la situation militaire les amène à changer de position.

L’impulsion est donnée par le pouvoir politique. Au cours du premier semestre, le ministre de la Guerre français, Alexandre Millerand, insiste auprès des Britanniques, par l’entremise du ministre des Affaires étrangères Théophile Delcassé, pour mettre en place un organe central d’entente chargé de recueillir les renseignements relatifs à la lutte économique et de préparer les mesures à recommander aux gouvernements alliés dans ce domaine. En dépit des réticences britanniques, Alexandre Millerand réussit à provoquer, à la fin du mois d’août 1915, la réunion d’une conférence des délégués des états-majors alliés, dans le but de créer un organe de centralisation des renseignements tant pour le contre-espionnage que pour le ravitaillement ennemi. Cette réunion, qui se tient à Paris le 10 septembre 1915, rassemble les principales autorités des services de renseignements alliés : sont présents, outre Jean Tannery et le brigadier général Cockerill, le major Seligmann du GQG belge, le lieutenant-colonel Louis Gaston Zopff, chef du service de renseignement du GQG français, le capitaine Ladoux, chef de la section de centralisation du 2e bureau de l’EMA, le colonel Poggi, chef du bureau des renseignements au GQG italien, et le colonel d’Osnobichine, attaché militaire adjoint de Russie en France.

Les discussions aboutissent à la mise en place d’un organe interallié destiné à centraliser les renseignements sous forme d’ « archives communes », qui sont alimentées et consultables par les alliés. Le bureau interallié est né. Il est composé des missions anglaise, belge, italienne, russe et française rejointes par les missions portugaise, serbe, roumaine, japonaise et américaine en 1916, 1917 et 1918. Avec le bureau de la presse étrangère, la section de contrôle télégraphique, la section de centralisation des renseignements et la section de renseignements, ce bureau interallié est rattaché au 5e bureau « information et propagande », créé à l’état-major de l’armée en décembre 1915. On assiste à une spécialisation de l’activité de collecte des renseignements (étude de la presse étrangère, écoutes télégraphiques, lecture du courrier, propagande, etc.).

Les archives communes : une « bourse de renseignements »

Cette nouvelle orientation des services de renseignements du ministère de la Guerre entraîne des mutations profondes marquées par une augmentation des activités, une transformation des méthodes de travail, un accroissement des champs d’investigation, une multiplication des moyens. Ces évolutions requièrent l’emploi d’un personnel qualifié dans des domaines nouveaux (industrie, finances, presse, langues, relations internationales, banque, presse, etc.), ce qui rend indispensable le recrutement d’officiers de réserve.

Mais la principale mutation consiste en une industrialisation du processus de documentation et à ce titre, le bureau interallié constitue un bel exemple. En effet, il reçoit les bulletins journaliers de renseignements que lui adressent les services de renseignement des pays alliés et les met à la disposition des gouvernements et des états-majors dans les archives communes à Paris, boulevard Saint-Germain. La constitution et la tenue des archives mises à la disposition des Alliés nécessitent la conception de répertoires pour organiser et exploiter un volume croissant de données et pour en permettre l’exploitation. Aujourd’hui, ces archives sont conservées au Service historique de la Défense. En outre, les missions représentant les différents pays publient des documents de synthèse, telles les listes hebdomadaires des suspects. Dans cette organisation, la mission française occupe le rôle principal : elle assure la direction du bureau, elle s’occupe de la tenue des archives et elle est chargée de traduire et de classer ces documents par thème.

Progressivement ce système d’échange de renseignements fait ses preuves. D’une part, il intensifie, dans chaque pays, les liaisons entre les différents organismes chargés du renseignement, et décloisonne les relations inter-services. Par exemple, les archives communes du bureau interallié sont mises à la disposition du ministère des Affaires étrangères français, qui désigne des mandataires pour les consulter. D’autre part, l’exploitation et le partage de ces documents permettent au camp allié de marquer des points, en particulier sur le terrain économique (blocus, lutte contre la contrebande de guerre, etc.).

Le bureau interallié ne survit pas à la fin de la guerre et aux divergences de vues entre les alliés. La dissolution du bureau interallié est prononcée à l’été 1919. Pendant quatre ans, il a incarné la première coopération institutionnelle interalliée dans la recherche et l’exploitation du renseignement, huit ans avant la création d’Interpol.

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