Concert du 100e anniversaire de la bataille de Verdun à Rennes

Le 13 décembre 2016, à l’occasion du 100e anniversaire de la bataille de Verdun (1916-2016), la Zone de Défense et de Sécurité Ouest, la ville de Rennes et le Centre franco-allemand de Rennes organisent un concert caritatif, s’inscrivant dans la tournée annuelle des concerts Unisson. Le but premier de cette manifestation est de collecter des fonds au profit des familles des soldats tués ou blessés, lors des opérations extérieures.

Pour cette soirée franco-allemande, la Musique des Transmissions (ancienne musique de l’Artillerie), placée sous la direction de chefs français (le chef de musique hors classe, Philippe Kesmaecker, et le Major Frantz) et d’un chef allemand, venu de Berlin [capitaine (Hauptmann) Tobias Wunderle], sera accompagnée du chœur d’enfants de la Maîtrise de Bretagne. Au programme du concert figurent des marches militaires, de la musique classique et romantique, ainsi que des chants populaires ou des musiques de film.

Pourquoi une telle diversité musicale, avec des œuvres des XVIIIe, XIXe et XXe siècles ? Si dans une telle manifestation, dédiée à la Grande Guerre, il est normal de voir figurer dans le programme musical, pour le côté français, les airs du poilu de Francis Salabert et la sonnerie du cessez-le-feu ou, pour le côté allemand, la Fleury Marsch, composée par Georg Fürst, en hommage aux 14 officiers et 551 sous-officiers et soldats du régiment d’infanterie de la Garde bavaroise, tués dans les combats, lors de l’attaque du village de Fleury (23 juin 1916), d’autres œuvres paraissent plus insolites. Pourtant, les sources de la Grande Guerre expliquent, en partie, le choix des morceaux retenus. Quelques exemples peuvent permettre d’illustrer la sélection d’œuvres inattendues.

Quatre jours après le début de l’offensive allemande, quelques officiers de l’armée impériale parviennent, avec leurs hommes, à prendre le fort de Douaumont aux Français, le 25 février 1916. Cet événement est utilisé par la propagande allemande pour annoncer une grande victoire, alors que seule une soixantaine de soldats français défendaient ce point stratégique. Dans les documents du Reicharchiv, comme le rappellent les historiens Gerd Krumeich et Antoine Prost, ces officiers allemands sont comparés aux officiers les meilleurs du roi de Prusse, Frédéric II. Ainsi la somptueuse marche du temps de Frédéric le Grand (Marsch aus der Zeit Friedrich des Grossen) a toute sa légitimité dans la programmation  de ce concert.

gloria-victoriaD’autres œuvres sélectionnées pour le concert s’attachent à la culture et au moral des soldats de 14-18. En juin 1975, lors d’un colloque international sur la bataille de Verdun, Paul Celestin Ettighoffer, écrivain, historien et combattant de la Grande guerre, membre des troupes de choc (Stoßtruppen) de l’armée allemande, évoque  l’état d’esprit du soldat allemand devant Verdun. Il explique que ce ne sont plus les chants de marche qui, au printemps 1916, stimulent les soldats allemands, mais les Lieder, les airs de nostalgie. Ainsi, parmi les centaines de chants possibles, deux ont été retenus : Kein schöner Land, chant populaire composé par Anton Wilhelm Florentin von Zuccalmaglio (1803-1869), publié en 1840 et plus connu, à partir de 1884, quand il entre dans le livre des chants des soldats prussiens (Preußisches Soldatenliederbuch). De même, Im schönsten Wiesengrunde est un autre chant populaire célèbre, œuvre du juriste et poète Wilhelm Ganzhorn. Il écrit un premier texte en 1851, publié dans la chronique des chants souabes (Schwäbischen Lieder-Chronik), en 1876. Originellement, ce Lied comprend 13 strophes, mais seules trois sont chantées (1, 12 et 13). Avant 1914, ce chant est imposé en Prusse, à la fin de l’enseignement primaire et, vers 1900, il figure dans le livre de chants des soldats du sud de l’Allemagne (Schwäbisches Soldaten-Liederbuch).

La programmation musicale évoque également les fêtes traditionnelles, qui sont célébrées, en dépit de la guerre. Ainsi, pour la période de  l’Avent, l’air du XVIIIe siècle, Tochter Zion, extrait de l’oratorio de G.F. Händel, Judas Maccabée, pièce dénommée, dans d’autres pays, Cantate Domino, est chanté sur le front. Ce chant figure dans plusieurs Kriegsliederbücher (livres de chants de guerre). Ainsi, dans le Gloria-Victoria ! Des deutschen Volkes Liederbuch aus großer Zeit, daté de 1915, Tochter Zion, freue dich, porte les n° 57 et 58, les paroles à chanter étant restreintes à un seul couplet. Cet air connu et recommandé par l’autorité militaire allemande de la Première Guerre mondiale a donc toute sa légitimité pour figurer dans le programme du concert du 13 décembre prochain.

Par leur richesse et leur diversité, les sources, la bibliographie et la filmographie permettent de varier les genres et les époques des œuvres musicales proposées aux spectateurs de ce concert, dédié à un épisode majeur de la Première Guerre mondiale.

Gilbert NICOLAS, professeur émérite d’histoire contemporaine, président du Centre franco-allemand de Rennes, Lieutenant-colonel de la Réserve citoyenne.

Réservation des places auprès du Centre franco-allemand : 02 99 63 41 97.

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La recherche des disparus

la_recherche_des_disparus_-_-croix-rouge_francaise_bpt6k6347570kEn ce 11 novembre, nous proposons de nous intéresser aux disparus : comment s’est organisée la recherche des disparus pendant le conflit ? comment aujourd’hui mener des recherches sur les disparus ?

Cet article est le résultat d’un échange avec Jean-Michel Gilot, l’animateur du projet collaboratif « 1 Jour – 1 Poilu ». Il m’a fait découvrir une source méconnue, à savoir La Recherche des disparus, journal de l’association française pour la recherche des disparus, paru entre 1915 et 1917. Il a imaginé un nouveau défi collaboratif consistant à proposer aux internautes d’indexer et d’identifier les disparus figurant dans les colonnes de ce journal. De mon côté, je me suis attaché à en savoir plus sur cette source et  sur son contexte de parution.

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Plusieurs milliers d’Européens, militaires et civils, ont disparu pendant la Première Guerre mondiale. Les combats, les évacuations et les déportations sont les principales causes de ces disparitions. Près de 700 000 soldats sont encore ensevelis sous les anciens champs de bataille, parmi lesquels 250 000 Français (sur ce sujet, on peut voir le webdocumentaire « 700 000 », réalisé par Olivier Lassu à partir de fouilles archéologiques). Régulièrement, des corps sont exhumés à l’occasion de travaux effectués sur l’ancienne ligne de front.

La question du sort des disparus s’est posée dès les premières semaines du conflit, en raison de l’exode des populations civiles, de la confusion engendrée par les combats, de la dislocation des unités, de la capture de milliers de soldats et des effets de la puissance de l’armement, qui pulvérise les corps. Avec la stabilisation du front, qui a mis fin à l’exode des populations civiles, le nombre des disparus a diminué, pour se stabiliser entre deux grandes offensives.

La France a été fortement touchée par ces disparitions. Les familles en proie à l’inquiétude se sont mises en quête de leurs disparus pendant et après la guerre comme le montre si bien le film de Bertrand Tavernier, La vie et rien d’autre, sans aucun doute l’un des meilleurs films français sur la Grande Guerre.

Vers quelles sources peut-on se tourner pour trouver des traces de ces disparus ? Comme souvent avec les archives, il importe de comprendre le fonctionnement des institutions et des acteurs qui se sont saisi de ces questions pendant la guerre : on verra que leur activité a généré toute une production documentaire. Aujourd’hui ces sources ont pris une valeur secondaire : elles permettent de comprendre comment la recherche des disparus a hanté les vivants pendant de longues années et elles sont utiles aux recherches généalogiques.

Devant le grand nombre de disparus au début de la guerre, l’État a cherché à mettre en place des moyens permettant aux Français de retrouver leurs proches, de maintenir les liens dans les familles et d’enquêter sur les disparus. Il s’est appuyé à la fois sur le bureau de renseignements du ministère de la Guerre et sur l’agence des prisonniers de guerre de la Croix-Rouge française. Une autre initiative privée a vu le jour, avec l’Association française pour la recherche des disparus, éditrice d’un journal intitulé La recherche des disparus. Pour mieux comprendre cette gestion bureaucratique et complexe, je renvoie vers une notice de Béatrix Pau : Gérer les morts. Enfin, au sujet de la législation sur les disparus, on peut aussi consulter les transcriptions de la loi du 25 juin 1919 sur les disparus et de la circulaire de mise en application, en date du 24 juillet 1919, mises en ligne par les lycées Anguier (Eu) et Vuillaume (Mirecourt).

Le bureau de renseignements aux familles du ministère de la Guerre

Le bureau de renseignements aux familles du ministère de la Guerre, rattaché au cabinet du ministre, est installé à l’École militaire à Paris au début de l’année 1915. Dirigé par le contrôleur général Bossut, secondé par l’officier interprète Joseph Denais, député de Paris, ce bureau a pour mission principale de rechercher les disparus. Il centralise tous les renseignements relatifs aux soldats blessés, malades, captifs, morts ou disparus. Les disparus sont fichés au moyen d’un code couleur : fiche blanche pour les hospitalisés, violette pour les prisonniers, verte pour les disparus, etc. En février 1915, plus d’un million de fiches sont classées par deux services : « prisonniers de guerre » (français et adversaires) et « hospitalisés ou disparus ». Au total, un millier d’hommes, appartenant au service auxiliaire, sont mobilisés dans ce bureau.

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Les sources d’information du bureau de renseignements aux familles du ministère de la Guerre

Enfin, une fois les fiches établies et la situation de chaque soldat connue, le bureau transmet ces informations aux dépôts des unités, lesquelles doivent ensuite aviser officiellement la personne désignée par chaque soldat pour recevoir de ses nouvelles, et répondre aux demandes des familles.

Malheureusement, je n’ai pas retrouvé la trace des archives de ce bureau.

L’Agence des prisonniers de guerre de la Croix-Rouge française.

D’après les conventions de La Haye et de Washington, les agences nationales de la Croix-Rouge exercent auprès des prisonniers de guerre une action d’assistance et doivent permettre la mise en relation des captifs avec leurs familles. Voici le circuit de l’information : les camps de prisonniers transmettent les listes de détenus aux autorités politiques, qui les font suivre à la Croix-Rouge nationale, laquelle les communique au Comité international de la Croix-Rouge à Genève. Ce dernier les envoie aux agences nationales de la Croix-Rouge dans les pays adverses, en vue de l’information aux familles.

L’Agence des prisonniers de guerre de la Croix-Rouge française, installée sur l’avenue des Champs-Elysées à Paris, est devenue une source nationale officielle de renseignements sur les prisonniers.

Il est à noter que l’Agence s’intéresse également aux réfugiés belges et français. En consultant des journaux belges (le Métropole ou l’Indépendance belge, édités à Londres), en interrogeant des comités (le comité franco-belge à Paris, le War Refugees Comittee à Londres ou le Bureau des réfugiés belges à La Haye) et des organisations fraternelles, elle dresse des listes de réfugiés.

En ce qui concerne les réfugiés français, le ministère de l’Intérieur a fait imprimer des listes de réfugiés au fur et à mesure que lui parvenaient les renseignements fournis par les municipalités. Ensuite, ces listes ont été diffusées aux préfectures, sous-préfectures, chef-lieux de cantons et comités départementaux des réfugiés. Ces derniers, constitués pour venir en aide aux réfugiés dès les premières semaines de la guerre, leur assurent assistance et permettent le rapprochement des personnes dispersées ou la recherche de disparus. On peut citer en exemple le comité des réfugiés du Pas-de-Calais, qui tient une permanence au café du Château-Rouge, 46 boulevard Barbès à Paris, ou le comité des réfugiés de la Meuse, installé à la Taverne parisienne, 41 rue du faubourg Montmartre à Paris.

Sur ce sujet, voir :

L’association française pour la recherche des disparus

Née à l’initiative de quelques personnalités lyonnaises, l’Association française pour la recherche des disparus est installée rue de Sèze à Lyon. Cette association est placée sous le haut patronage de la Société de secours aux blessés militaires et rattachée à l’Agence des prisonniers de guerre de la Croix-Rouge française. A sa création, elle s’est fixé deux missions : la recherche des disparus, sans concurrencer les circuits officiels, et la facilitation des retrouvailles.

Son intervention s’effectue après épuisement des moyens d’information traditionnels mis à la disposition des familles. Le moyen retenu par les fondateurs a été la diffusion d’un journal intitulé La recherche des disparus. Les familles adressent une demande au journal en remplissant le coupon et moyennant un franc de publicité, pour que le journal publie les noms des disparus recherchés (militaires, rapatriés belges, rapatriés anglais et civils français). Par ailleurs, grâce à son réseau de correspondants à l’étranger, le journal publie également des listes de personnes internées, hospitalisées, réfugiées, rapatriées de Suisse, mais aussi des noms de personnes voulant se signaler (en indiquant leur nouvelle adresse par exemple). On y trouve également des petites annonces ainsi que des listes de camps de prisonniers français en Allemagne et, ce qui est plus rare, dans l’Empire Ottoman (numéros de janvier, avril et juin 1916).

Les informations qui parviennent à l’association sont transmises gratuitement aux demandeurs, sauf en cas de décès. Dans ce cas, les données sont transmises au bureau de renseignements aux familles du ministère de la Guerre ou aux archives administratives du ministère de la Guerre, qui seuls peuvent les rendre publiques.

Au total, 73 numéros de ce journal ont été publiés entre février 1915 et décembre 1917, selon une périodicité irrégulière. 31 numéros paraissent en 1915, 30 en 1916 et 13 en 1917. Le tout rassemble près de 50 000 noms de militaires et de civils, accompagnés parfois de quelques renseignements complémentaires (prénom, unité, date de disparition, adresse). A partir du 35e numéro, le journal reproduit également des photographies individuelles, dont le nombre est estimé à plus de 1 000.

Soumis à la censure, le journal est vendu au numéro dans les gares et les principales villes de France, ou sur abonnement. En revanche, il est adressé gratuitement aux préfectures et sous-préfectures, aux dépôts des régiments, aux formations sanitaires et aux bureaux des comités de réfugiés français et étrangers.

Pour ses fondateurs, l’association est « une œuvre » qui cherche « à aider au maintien de la résistance morale du pays et à servir avec désintéressement les victimes de guerre ». La publication s’interrompt brusquement en décembre 1917 : mon hypothèse est que le ministère de la Guerre soupçonne les services de renseignements allemands d’utiliser le journal afin d’évaluer les pertes françaises – comme le font les services français de renseignements.

Aujourd’hui les 73 numéros de La Recherche des disparus sont consultables sur Gallica. Le projet d’indexation et d’identification proposé par Jean-Michel Gilot donne de la visibilité à ce journal et devrait faciliter considérablement les recherches dans les milliers de noms listés. En effet, il est proposé d’indexer les informations suivantes : nom, prénoms, grade, âge, date de disparition et parfois lieu, corps de troupe (régiment) et unité élémentaire (compagnie, escadron ou batterie). Ce dernier niveau d’information, qu’on ne trouve pas souvent dans les archives, présente un grand intérêt parce qu’il permet d’affiner les recherches sur des combattants, notamment dans les journaux des marches et opérations. L’indexation des noms figurant dans ces listes de disparus devrait également faciliter les croisements avec d’autres bases de données, telle Mémoire des hommes, ce qui permettra de savoir si les soldats recherchés sont réapparus après la guerre ou s’ils sont morts et, le cas échéant, s’ils ont une sépulture.

Pour en savoir plus

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Préfets au rapport

cancalaise« Dans un rapport en date du 23 août écoulé, j’ai annoncé l’arrivée dans notre port de six barques de pêche belges venant de Calais (…). Cette pêche ne saurait être mal accueillie, en ce moment, par nos populations et, pourtant, quelqu’un qui connaît les susceptibilités de nos cancalaises, dont les maris sont à la guerre, me disait que les belges feraient bien de ne pas présenter trop souvent leurs produits à Cancale ».

Extrait du rapport du commissaire spécial de la police des chemins de fer de l’Etat et des ports au ministre de l’Intérieur, le 27 septembre 1915.

En avril 2016, les Archives nationales ont mis en ligne les rapports des préfets et des commissaires spéciaux de 1914 à 1919, après les avoir été restaurés et numérisés. Nous n’avions pas encore pris le temps de signaler cette nouvelle ressource, pourtant très intéressante. Un instrument de recherche, accessible via la salle des inventaires virtuelle des AN, facilite les recherches et la consultation des documents numérisés. Une fiche introductive explique la composition et l’intérêt des deux ensembles documentaires :

Les documents sont classés par département. Les Archives nationales ont choisi de respecter le mode de classement originel des dossiers : les pièces contenues dans les dossiers sont présentées de la plus récente à la plus ancienne.

La circulaire du 25 juillet 1911 du président du Conseil et ministre de l’Intérieur et des cultes Joseph Caillaux a dispensé les préfets de l’obligation de rédiger des rapports de synthèse mensuels : ils doivent désormais envoyer au ministère de l’Intérieur, chaque fois que la circonstance l’exige, un rapport spécial « sur chaque événement qui pourrait présenter un réel caractère d’intérêt pour la gouvernement ». D’autres rapports répondent à des demandes formulées dans des circulaires. Cependant, les rapports bi-quotidiens sont rédigés en vertu d’une instruction du 2 août 1914 adressée sous forme de télégramme à tous les préfets et sous-préfets de France, au moment où le mode de fonctionnement de l’administration pendant la guerre se met en place.

Utiles pour l’histoire de la vie quotidienne des Français pendant la guerre, ces rapports décrivent la mobilisation, l’organisation de l’administration civile pendant la guerre, les mesures d’ordre public comme les restrictions de la circulation routière ou l’interdiction de vente de l’absinthe. Ils permettent de mieux comprendre l’état d’esprit de la population et voir comment celui-ci évolue pendant la guerre. Il existe évidemment une grande disparité entre les rapports émanant des départements près de front et ceux situés à l’arrière.

Le pendant local de ces rapports adressés à la direction de la Sûreté du ministère de l’Intérieur a pu être conservé dans les Archives départementales, mais la situation est variable d’un département à l’autre. Ainsi, les Archives départementales d’Ille-et-Vilaine ne conservent pas de collection de rapports des préfets Lucien Saint, de 1909 à 1914, puis Hippolyte Juillard, de 1915 à 1920, ni du commissaire spécial des chemins de fer et du port de Saint-Malo (Voir le chapitre « fonctionnement des administrations » sur le site Histoire à la Source). Les 43 documents mis en ligne par les Archives nationales sont d’autant plus intéressants à connaître.

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Rapports de préfets et de commissaires spéciaux des départements du Loir-et-Cher, d’Ille-et-Vilaine, du Var, du Pas-de-Calais, de l’Ain et du Morbihan (pour lire, clic droit puis afficher image).

 

Pour en savoir plus :

Se référer à la bibliographie et à l’état des sources complémentaires présentés en tête de l’instrument de recherche.

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Des diplômés au service du renseignement pendant la Grande Guerre

bandeau-b5Depuis plusieurs mois, la presse se fait l’écho de l’élargissement du recrutement par les services du renseignement en France. Constatant qu’on se tourne vers « les plus prestigieuses écoles du pays » (France Inter, 6 octobre 2016), des journalistes parlent d’un phénomène nouveau. Pourtant le recrutement de diplômés au profit des services de renseignements, en particulier militaires, n’a rien de neuf. Je me suis beaucoup intéressé à ce qui s’est passé pendant la Première Guerre mondiale sur ce sujet (1) : j’en livre ici une petite synthèse, qui permet de mettre en perspective ce phénomène.

Avant la Première Guerre mondiale, l’armée emploie déjà des universitaires et des hauts diplômés au profit de ses services de renseignement. La guerre ne fait qu’accroître ce type de recrutement. Entre 1914 et 1918, plusieurs milliers d’agrégés, de polytechniciens, de normaliens, d’ingénieurs, de centraliens servent, en qualité d’officiers de réserve, dans tous les services de renseignements dépendant du département de la Guerre. C’est au 5e bureau que ce type de recrutement est le plus perceptible. Pour comprendre comment s’opère les recrutements, les dossiers de carrière militaires et civils sont d’excellentes sources.

Le 5e bureau : un bureau taillé pour les diplômés

En préambule, une courte présentation du 5e bureau s’impose. Le 5e bureau de l’EMA est créé à l’initiative du général Gallieni, ministre de la Guerre, le 2 décembre 1915. Fait unique et non prévu par les textes, deux organismes de renseignements cohabitent à l’EMA jusqu’en 1917 : les 2e et 5e bureaux (à ne pas confondre avec le 2e bureau du grand quartier général). En créant le 5e bureau, le ministre de la Guerre fusionne sous une même autorité des sections dépendant d’autorités différentes, dont la coopération s’avérait peu efficace.

Baptisé « Informations et propagande », le « B5 » est structuré autour d’une direction sous laquelle viennent se greffer des sections déjà existantes, qui sont détachées du 2e bureau de l’EMA (le service de renseignement, la section de centralisation des renseignements, le service de propagande aérienne et le bureau interallié) et du cabinet du ministre de la Guerre (la section de contrôle télégraphique et la section de recherche de renseignement et d’étude de la presse étrangère). La section de contrôle télégraphique constitue le cœur du 5e bureau puisque l’ensemble des flux convergent vers elle.

Ces sections sont chargées de mener des activités d’espionnage, de développer la lutte sur les terrains économique, financier, moral et social, de lutter contre la contrebande de guerre, d’organiser la propagande, de multiplier les moyens de communication, chez les belligérants et chez les neutres (Espagne, Pays scandinaves, Suisse, Espagne, continent américain…) et d’établir une collaboration interalliée dans le domaine du renseignement. Il faut des spécialistes et des professionnels pour armer ces postes or le ministère de la Guerre ne possède pas la ressource : il puise donc dans la société civile pour recruter des réservistes.

Des officiers de réserve déjà formés

Ces hommes offrent deux avantages : ils ont été militairement instruits (au cours du service militaire pendant deux ou trois ans), ils ont pour la plupart de beaux titres de guerre (avant de rejoindre le 5e bureau, ils sont au front !) et  ils possèdent une solide formation académique acquise dans les grandes écoles et universités de la République. En janvier 1916, moins d’un mois après sa création, le 5e bureau est composé de 223 officiers, sous-officiers, militaires du rang et civils. Les officiers se répartissent en deux groupes : les réservistes, plus nombreux et très spécialisés, et les officiers de carrière qui occupent essentiellement des postes de direction. Le ministère de la Guerre trouve chez les officiers de réserve les compétences qu’il recherche ; cependant, pour assurer l’encadrement, il s’appuie sur des officiers de carrière obéissants et connaissant mieux les rouages de l’administration militaire.

Les officiers du 5e bureau ont été formés dans les grandes écoles de la République (70 %) ou à l’université (30 %). Ils ont également suivi des formations diverses.

  • Les officiers de carrière sortent des grandes écoles militaires (principalement Saint-Cyr au 5e bureau) et sont diplômés de L’École supérieure de Guerre.
  • Les normaliens : 30 % de l’effectif officier sont issus de l’École normale supérieure (sans compter les militaires du rang). Ils sont agrégés, le plus souvent en langue (allemand, anglais, italien).
  • Les universitaires forment un groupe plus modeste. Ils sortent des facultés de lettres et de langues et ils sont également agrégés. Quelques historiens, juristes de haut niveau, un économiste et quelques scientifiques complètent ce tableau.
  • Enfin, à la marge, quelques individus sont sortis des Beaux-Arts, des écoles de commerce, de l’École supérieure d’agriculture de Montpellier, de Centrale, de l’École supérieure de physique et de chimie industrielle et de l’École de tissage et de filature.

Ces hommes appartiennent à l’élite de leur discipline ou spécialité. Les notations contenues dans les dossiers de carrière exposent clairement les conditions requises pour le recrutement dans les services : la formation, les connaissances, la rigueur dans le travail, la capacité à rédiger, à nuancer et à synthétiser. Ainsi, les linguistes sont employés à la lecture et à la traduction de la presse étrangère ; les historiens rédigent des synthèses au profit de la direction ; les hauts fonctionnaires, les cadres et dirigeants de banques et d’entreprises (industrie, presse, assurance) sont affectés à la section de contrôle télégraphique ; les juristes sont recrutés à la section de centralisation des renseignements.

Autres critères favorables : le capital social hérité ou construit (réseaux de sociabilité, familiaux et relations personnelles) en France et à l’étranger, l’expérience du monde des affaires et la connaissance du monde (par les voyages), la maîtrise d’une langue étrangère. Les langues allemandes, anglaise, italienne et russe sont  très prisées. Mais en 1916, le 5e bureau recrute également des locuteurs en quechua ou en celte !

Des modes de recrutement divers

Un grand soin est apporté au recrutement. Une enquête minutieuse précède chaque affectation. La discrétion, l’intelligence et l’expérience sont les principales qualités requises. Le 5e bureau dispose de plusieurs moyens pour recruter.

Il sollicite les grandes écoles, les institutions, les revues et les éditeurs. Ces derniers doivent fournir au ministère de la Guerre des fiches de renseignements sur des anciens élèves, des contributeurs, des traducteurs, des correcteurs, etc. Certains établissements font également office de centre de recrutement, telle L’École normale supérieure, avec laquelle le ministère de la Guerre entretient des relations étroites dès avant la guerre (Des normaliens dans les services de renseignement du ministère de la Guerre). Le 5e bureau prend régulièrement des renseignements rue d’Ulm sur les officiers en convalescence susceptibles d’être recrutés. C’est ainsi que celui qui deviendra l’un des pères de la propagande aérienne, Ernest Tonnelat, rejoint l’EMA en août 1915. Mais l’école joue un rôle plus actif. Connaissant bien ses élèves, elle procède à une sélection et se charge elle-même du recrutement afin de mieux répondre aux besoins du 5e bureau. En février 1916, le lieutenant Emilio Pagliano, attaché à l’ambassade d’Italie à Paris, évoque ce mode opératoire dans son rapport sur la Maison de la Presse destiné à sa hiérarchie : « Le personnel d’étude est composé d’officiers blessés, d’interprètes et d’hommes de troupe du service auxiliaire ; les deux tiers sont membres de l’enseignement supérieur ou secondaire. Pour le recrutement de ce personnel, le chef de bureau s’adresse à l’École normale supérieure, qui lui indique ses anciens élèves blessés ; la direction de l’infanterie les met ensuite à la disposition du bureau pour une période de deux, trois mois (renouvelables), à moins qu’ils soient déclarés définitivement impropres à faire campagne, auquel cas ils sont attachés définitivement au bureau ».

Pour répondre aux besoins les plus urgents, le 5e bureau n’hésite pas à effectuer des demandes nominatives très précises. Par exemple, en juin 1916, la section de contrôle (future section économique) cherche un ingénieur spécialiste des questions industrielles et veut obtenir l’affectation de Louis Descroix. Ce polytechnicien (X1893), officier d’artillerie démissionnaire en 1900, est ingénieur conseil et l’un des collaborateurs d’Henry Le Chatelier (1850-1936), professeur au Collège de France et à l’École des mines et fondateur de la Revue de métallurgie. Le Chatelier préface notamment l’ouvrage de Frederick Winslow Taylor, La direction des ateliers, que Louis Descroix traduit en 1907. Avant la guerre, ce polyglotte (allemand, anglais, espagnol, italien, portugais, hollandais et russe) est aussi directeur administratif de la Revue de métallurgie. Il est l’un des grands spécialistes de la métallurgie en France. Pourtant, à la mobilisation il commande une section de munitions d’un régiment d’artillerie au front. Le 5e bureau effectue une demande par voie hiérarchique et obtient l’affectation de Louis Descroix en juin 1916. Celui-ci dirige les recherches et coordonne l’ensemble des renseignements relatifs aux industries des Empires centraux. Il produit  également une série de travaux sur les fabrications de guerre en Allemagne et en Autriche. Pour la première fois, il permet d’apprécier, à partir de données indiscutables, l’importance et les limites de la puissance de la sidérurgie allemande. Grand connaisseur de l’industrie allemande, il établit les plans de bombardement des usines de métallurgie de Lorraine et de Luxembourg pour l’aviation.

Les officiers recrutés au 5e bureau de l’EMA ne sont pas des embusqués. Inaptes au front en raison des blessures qu’ils y ont reçues, ces diplômés affectés dans les services de renseignement militaire montrent aussi combien l’État s’est appuyé sur les élites qu’il a contribué à former. C’est une spécificité du renseignement français pendant la Première Guerre mondiale. On voit également à travers cet exemple les liens étroits qui unissaient jadis l’université, les grandes écoles et l’armée.

(1) C’était l’un des points abordés dans ma thèse en 2009 et le thème d’une conférence prononcée à l’École militaire à l’occasion du colloque « Espionnage et renseignement pendant la Première Guerre mondiale » et organisé par l’Académie du renseignement et la DMPA  en 2014 (voir le compte rendu sur En Envor).

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Identifier des prisonniers de guerre sur une photo grâce aux archives du CICR

prisonniers-avenesNous avons déjà consacré un article sur ce blog aux photographies de prisonniers de guerre français en Allemagne (Chtimis prisonniers de guerre : photos de groupe). Ces photographies me laissaient sur ma faim car le lieu et l’origine du groupe étaient connus, j’avais le sentiment de passer à côté de l’identification des hommes. Et puis, le hasard m’a donné un coup de pouce ! En effectuant des recherches dans les archives du Comité international de la Croix-Rouge sur un prisonnier de guerre breton dont je connaissais le nom, j’ai compris que je pouvais essayer de mettre « mes » photographies en regard des archives du CICR, pour les dater et identifier les soldats photographiés. J’expose ci-dessous ma démarche et les conclusions que j’ai tirées.

J’ai plusieurs photographies de groupe de ce type, mais celle des prisonniers d’Avesnes-les-Aubert (Nord) est la plus nette et donc la plus exploitable. Le groupe est composé de douze soldats âgés qui appartiennent au 3e régiment d’infanterie territoriale et d’un homme provenant du 145e régiment d’infanterie. Ces soldats ont été capturés à Maubeuge au moment de la reddition de la place le 7 septembre 1915. Au centre, un prisonnier porte une pancarte sur laquelle est inscrit : « Les Avesnes-Aubert à Chemnitz« . J’ai retrouvé cette photographie sur un marché aux vieux papiers à Paris parmi des dizaines de lettres, factures et photographies qui devaient appartenir au premier homme assis en partant de la gauche.

C_G1_E_02_02_0225_0093Le registre de la Kommandantur du camp de prisonniers de Chemnitz, conservé aux archives du CICR, contient une liste de noms des prisonniers français internés à Chemnitz le 30 août 1916. Il est consultable sur le site internet du CICR (cotes P 44987 à 45300) sous la forme de 492 vues. La photographie est vraisemblablement contemporaine de la constitution du registre car les prisonniers évacués en Suisse au début de 1916 n’y sont pas inscrits et au moins un des prisonniers figurant sur la photo a été transféré à la fin de l’année 1916.

Cette liste a été établie en tenant compte de tous les changements ou modifications concernant les prisonniers de guerre français internés dans le camp. Selon mes estimations, elle contient vraisemblablement les noms de plus de 6 000 prisonniers français. J’avais commencé à indexer chaque nom mais après avoir dépassé le millier, j’ai renoncé… Toutefois, cet échantillon a mis en évidence le nombre élevé (environ 40 %) de soldats natifs du département du Nord dans le camp de prisonniers de Chemnitz.

La liste nominative du registre se subdivise en plusieurs parties (infanterie, cavalerie, artillerie, génie). A l’intérieur de chaque partie, les noms sont classés par ordre alphabétique. Contrairement à d’autres documents du CICR, cette liste apporte d’autres informations  : je les ai traduites et présentées ci-dessous.

  • N° des Gef. : Numéro de prisonnier;
  • Fam : Nom
  • Vorname : Prénoms
  • Dienst-grad. : Grade
  • Truppen-teil : Unité
  • Heimat : Lieu de résidence
  • Gefangen-nahme : Date et lieu de capture
  • Veränderungen : Transferts

C_G1_E_02_02_0225_0093Je ne connaissais pas les noms des hommes figurant sur la photographie, mais je savais qu’ils avaient un lien avec le village d’Avesnes-les-Aubert. J’ai entrepris d’éplucher la liste dans l’espoir de retrouver un Avesnois et de confirmer mon intuition. Le n° 135 m’a donné raison : il s’agit de Canonne Léandre, de la 6e compagnie du 3e régiment d’infanterie territoriale, d’Avesnes-les-Aubert et capturé à Maubeuge le 7 septembre 1914. En zoomant sur la photo, j’ai retrouvé le n° 135, l’homme qui tient l’écriteau.

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Je me suis alors mis en quête de tous les Avesnois dans cette liste. J’en ai retrouvé douze sur treize. Certains villageois, qui n’habitaient plus  Avesnes-les-Aubert avant la guerre, ont déclaré à l’autorité militaire allemande un lieu de résidence autre tout en posant sur la photographie et je ne les ai pas retrouvés dans la longue liste du registre. De plus, certains numéros sont lisibles sur les uniformes, alors que quelques numéros de la liste ne correspondent pas à un soldat avesnois. J’ai pu identifier formellement cinq soldats (n° en gras ci-dessous) et deux (en rouge) sont probablement identifiés. Pour terminer, j’ai poursuivi mes recherches dans les archives de l’état civil, pour retrouver l’année de naissance de chaque individu, afin de rechercher les fiches matricules aux Archives départementales du Nord afin d’en savoir plus sur chaque homme.

Ce type de recherche peut se faire avec d’autres photos et pour d’autres camps. Malheureusement, tous les registres n’ont pas été tenus avec une telle précision et tous n’ont pas été conservés. N’hésitez pas à partager avec nous vos propres découvertes.

prisonniers

  • 257 HERBIN Paul, né à Avesnes-les-Aubert en 1887, tisseur, soldat au 345e RI, capturé à Maubeuge le 7 septembre 1914, interné à Chemnitz et rapatrié le 2 janvier 1919.
  • 327 LEBECQ Augustin François, né à Avesnes-les-Aubert en 1877, employé de fabrication, caporal au 3e RIT, capturé à Maubeuge le 7 septembre 1914, interné à Chemnitz et rapatrié au début de l’année 1919. Par décret du 20 novembre 1902, il était autorisé à porter la médaille d’argent de l’ordre de Saint-Stanislas conférée par l’Empereur de Russie.
  • 261 GHIENNE Nicolas, né à Avesnes-les-Aubert en 1876 et résidant à Villers-en-Cauchie, tisseur, caporal au 3e RIT, fait prisonnier à Maubeuge le 7 septembre 1914, interné à Chemnitz et rapatrié le 9 janvier 1919. Il vit à Paris en 1919.
  • 301 MOREAU Albert Louis (caporal), 3e RIT, 3 Cie, Maubeuge
  • 525 LARIVIERE Nicolas, né à Avesnes-les-Aubert en 1874, ouvrier maçon, soldat au 3e RIT, capturé  à Maubeuge le 7 septembre 1914, interné à Chemnitz, il est rapatrié d’Allemagne afin d’être hospitalisé à Toulouse le 22 novembre 1917. En 1918, il vit à Mitry-Mory et conserve des séquelles de sa captivité par la suite.
  • 135 CANONNE Léandre, né à Avesnes-les-Aubert en 1874, cordonnier, soldat au 3e RIT, capturé à Maubeuge le 7 septembre 1914, interné à Chemnitz et rapatrié en février 1919. Il s’installe en Seine-et-Oise.
  • 356 LARGILLIERE René, né à Avesnes-les-Aubert en 1878, lamier, caporal au 3e RIT, capturé à Maubeuge le 7 septembre 1914, interné à Chemnitz et rapatrié le 8 janvier 1919.
  • 134 CANONNE André, soldat, 3e RIT, 10e Cie, [Maubeuge] (vit à Quiévy) (interné à Minden ?)
  • 345 COUVEZ Charles Guislain, né à Avesnes-les-Aubert en 1878 et résidant à Douchy (Nord), journalier agricole  soldat, soldat au 3e RIT, capturé à Maubeuge le 7 septembre 1914, interné à Chemnitz et rapatrié le 12 décembre 1918. Il s’installe dans la Loire après la guerre.
  • 472 HERBIN Henri, né à Avesnes-les-Aubert en 1874, ouvrier agricole, soldat au 3e RIT, prisonnier à Maubeuge le 7 septembre 1914, interné à Chemnitz et rapatrié en mars 1919.
  • 289 HERBIN Octave, né à Avesnes-les-Aubert en 1875, emballeur, soldat au 3e RIT, prisonnier à Maubeuge le 7 septembre 1914, interné à Chemnitz et rapatrié le 9 janvier 1919.
  • 450 LEMAIRE Jean Baptiste, né à Bevillers (Nord) en 1879 et résidant à Avesnes-les-Aubert, soldat au 3e RIT, fait prisonnier à Maubeuge le 7 septembre 1914, venu de Golsern à Chemnitz le 21 juin 1916 et rapatrié le 24 janvier 1919. Il s’installe à Cambrai.
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Un colloque autour de l’Afrique et de la Grande Guerre

0001 Les 12, 13 et 14 septembre se tiendra un colloque international consacré à l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne dans la Grande Guerre : patrimoine, commémoration, transmission. Fruit d’un partenariat entre les Archives nationales, l’université Paris I, l’UMR Sorbonne-SIRICE, l’Institut des mondes africains, l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain, le Musée de la Grande Guerre à Meaux et l’Ossuaire de Douaumont, cette manifestation s’inscrit dans la continuité des sessions tenues à Rabat en novembre 2014 (Le Maghreb et l’Afrique subsaharienne dans la Grande guerre 1914-1918) et Tunis en mai 2015 (La mobilisation au Maghreb et en Afrique subsaharienne dans la Grande Guerre).

La construction de la mémoire de la mobilisation des troupes d’Afrique et de l’implication du Maghreb actuel et de l’Afrique subsaharienne dans la guerre 1914-1918 est ici étudiée à travers le champ patrimonial (archives, musées, lieux de mémoire), de l’après-guerre à nos jours. Le 12 septembre, les Archives nationales accueillent la journée inaugurale sur le thème de « Faire mémoire ». Le lendemain, au musée de la Grande Guerre du Pays de Meaux, les débats porteront sur la transmission. Enfin, le dernier jour sera consacré à la question de la commémoration à l’ossuaire de Douaumont.

Ce colloque s’annonce prometteur du point de vue des sources avec des communications qui montrent l’intérêt historique, mémoriel, pédagogique de certaines sources ou fonds d’archives français et étrangers. On citera notamment :

  • Julie d’Andurain (chargé de cours aux universités de Paris IV et Paris I) : Synthèse historiographique sur l’implication des tirailleurs dans la guerre 1914-1918 ;
  • Hedi Jellab (directeur général des archives nationales de Tunisie) : La Grande Guerre dans les manuels scolaires de la Tunisie indépendante ;
  • Saliou Mbaye (ancien directeur des archives du Sénégal) : Tirailleurs sénéglais et grippe espagnole de 1918. Apport des sources conservées aux Archives du Sénégal ;
  • Michèle Conchon (responsable du pôle Première Guerre mondiale aux Archives nationales) : Les combattants africains dans les dossiers de l’Office national des anciens combattants et des victimes de guerre aux Archives nationales ;
  • Véronique Goloubinoff (responsable des collections Première Guerre mondiale, ECPAD) : Du protectorat allemand au protectorat français : Le Cameroun en 1917-1918 (histoire, paysages, ethnies) vu par Frédéric Gadmer, opérateur de la section photographique et cinématographique de l’Armée ;
  • Laurent Veray (université Sorbonne Nouvelle-Paris 3) : La représentation de l’implication des troupes d’Afrique dans la production cinématographique de 1914 à 1918 ;
  • Jean Pierre Verney, L’objet comme vecteur de mémoire. La constitution dune collection 14-18 sur la question des troupes d’Afrique et Michel Rouger : Le musée comme vecteur de mémoire. A partir de l’objet : visite immersive.
  • Céline Lèbre (responsable pédagogique, BDIC) : Les développements pédagogiques autour des fonds photographiques spécialisés du Musée d’histoire contemporaine.

On notera aussi la projection du film-documentaire de Ph. Petriat et L. Blin, La mission militaire française au Hedjaz (1916-1918), un sujet méconnu.

>>Voir le programme.

Pour en savoir plus :

L’entrée est libre dans la limite des places disponibles. Pour les informations, les inscriptions et les modalités de règlement : Marina Lafay, coordinatrice du colloque, colloque19141918@gmail.com

Plus d’informations sur le site de la Mission du Centenaire.

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José Garcia Calderón (1888-1916), un péruvien dans la guerre

reliquias-de-jose-garcia-calderon-paris-1917-m9-222511-MLA20571118602_022016-F« Comme nous ne possédons rien, ou quasi rien, sauf l’existence, la propriété nous semble abolie ; et ce que nous désirons prendre, nous le prenons, sans que l’épithète de voleur nous empêche de dormir. »

La Tranchée, 11 février 1916

En 2009, je publiais un article sur « les volontaires latino-américains dans l’armée française pendant la Première Guerre mondiale » dans la Revue historique des armées (n° 255/2009). Depuis, cet article m’a valu d’être contacté par des journalistes sud-américains, preuve que cette histoire intéresse également ces pays, bien que la Première Guerre mondiale apparaisse comme un épisode marginal dans l’histoire de l’Amérique latine au XXe siècle. Plusieurs centaines de Latino-Américains se sont engagés et ont combattu dans les armées européennes entre 1914 et 1919. Mes recherches m’ont permis de découvrir des destins hors du commun. Le péruvien José Garcia Calderón est l’un d’eux : cet artiste et  écrivain a laissé un témoignage étonnant sur la guerre. J’ai souhaité en savoir plus sur l’homme et son parcours militaire.Mes deux sources principales ont été la notice biographique détaillée écrite par Francis de Miomandre (1880-1959) dans l’Anthologie des écrivains morts à la guerre et le dossier de carrière d’officier de Caldéron. En effet, tous les volontaires étrangers qui ont servi dans les armées françaises en qualité d’officier ont un dossier de carrière conservé au Service historique de la Défense à Vincennes.

Calderón est né à Lima au Pérou le 22 juillet 1888. Il appartient à une famille d’intellectuels péruviens francophiles. Son père, le juriste Francisco Garcia-Calderón y Martinez-Landa (1834-1905), a occupé les fonctions de président du Pérou pendant quelques mois en 1881 (le gouvernement de La Magdalena pendant la terrible Guerre du Pacifique). L’exil l’amène à passer quelques années à Paris avant son retour au Pérou. Sa mère, Carmen Rey Basadre  (1853-1901), appartient à une grande famille péruvienne. Son frère aîné, Francisco Garcia-Calderon (1883-1953), est philosophe, écrivain et diplomate péruvien, installé en France avec sa famille depuis le début du XXe siècle. Son frère cadet, Ventura Garcia Calderon (1886-1959), est né à Paris pendant l’exil de son père. Diplomate, philologue et écrivain, il publie des poèmes et des contes en langue française.

250px-Francisco_Garcia_Calderon_y_sus_hijosLa Famille Calderón (fiche wikipédia de Francisco Garcia Calderón Landa)

José Garcia Calderón étudie d’abord à l’école des ingénieurs de Lima avant de s’installer à Paris en 1906. Il suit les cours de la section d’architecture de l’École nationale des Beaux-Arts. En 1912, cet étudiant doué obtient du journal L’architecte une bourse de voyage qui lui permet de parcourir la France et l’Europe (Allemagne, Espagne, Italie, Suisse). A la veille de la Grande Guerre, Calderón jouit déjà d’une grande notoriété. Son œuvre, multiple, comprend des tableaux, des dessins, des articles, des notes, des essais, des impressions de voyages, des carnets de guerre et des projets de livres.

Il est domicilié au 3 rue d’Olivet dans les beaux quartiers de Paris quand il s’engage en qualité de volontaire pour la durée de la guerre à Paris le 9 septembre 1914. Il est immédiatement incorporé au 3e régiment de marche du 1er étranger. Soldat de 2e classe, il est promu caporal le 11 décembre 1914 puis affecté au groupe d’aérostation. Observateur en ballon à la 35e compagnie d’aérostiers de campagne (26 janvier 1915), puis à la 43e compagnie (juillet 1915) et enfin à la 30e compagnie (août 1915), le sergent Calderon sert au front, où il s’illustre à plusieurs reprises. Il est cité au journal officiel du 23 décembre 1915 : « Sergent observateur à la 30e compagnie d’aérostiers. Sous-officier de nationalité étrangère, engagé pour la durée de la guerre. A montré beaucoup de courage et de dévouement en assurant avec beaucoup d’habileté et de sang-froid, pendant la période de la préparation et durant les attaques de septembre et malgré un état atmosphérique souvent très troublé, le réglage du tir de l’artillerie ». Adjudant en janvier 1916, il est promu, à titre temporaire, sous-lieutenant d’infanterie à titre étranger et officier observateur le 20 mars 1916. Le 5 mai 1916, son ballon, comme 23 autres ballons répartis sur le front de la Somme à la Meuse, est pris dans une tornade. Le vent provoque la rupture des amarres et son ballon est entraîné vers les lignes allemandes. Calderón trouve le temps de jeter la sacoche contenant ses papiers et les renseignements recueillis par-dessus la nacelle, mais il ne parvient pas à couper le cordeau du parachute pour sauter. Il est emporté avec le ballon puis traîné au sol, trouvant ainsi une mort atroce dans le no man’s land dans le secteur de Brabant-en-Argonne dans la Meuse. Son corps est retrouvé par ses camarades et identifié au moyen de sa plaque militaire : « Garcia Calderon José, EV Paris RE 1 » (pour engagé volontaire Paris régiment étranger 1).

Cet amoureux de la France laisse une œuvre picturale considérable et des écrits en espagnol et en français parmi lesquels les Reliquias et des notes de guerre, publiés par ses frères :

  • José Garcia Calderon, Diaro intimo, 12 de setiembre 1914-3 de mayo, 1916, Lima, Universidad nacional mayor de San Marcos, 1969, 135 p. 
  • José Garcia-Calderon (1888-1916), Reliquias, Paris, s.n., 1917, 82 p.

« LA TRANCHEE, 11 février 1916.

A ceux de nous qui avons quelque teinture de lettres, cela nous amuse de parler des Troglodytes, quoique à vrai dire nous connaissions peu les mœurs de ces ancêtres. Ceux qui ne sont pas bacheliers ne comparent la tranchée à rien : peut-être, comme ce sont pour la plupart des campagnards, leur semble-t-elle un sillon plus profond, dans lequel Dieu sait quel semeur jette des hommes au lieu de blé. On nous dit qu’il y a, tout près, d’autres hommes qui sont vêtus de gris et non de bleu. Nous ne les voyons jamais. Les meurtrières nous font voir un hectare d’herbe sans troupeau, et une ligne de terre derrière un fil de fer. Que nous importe ? Ce qui nous occupe, c’est d’organiser notre vie ».

Pour en savoir plus

  • SHD / DAT : 5 Ye 106 870, dossier de José Garcia Calderon (1888-1916).
  • Anthologie des écrivains morts à la guerre (1914-1918), tome premier, Amiens, Bibliothèque du Hérisson, 1924, p. 706-713.
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Les historiques de corps de troupe

20160529_163000Les historiques régimentaires figurent parmi les sources les plus connues pour qui s’intéresse aux combattants de la Première Guerre mondiale. Ces courtes monographies, publiées immédiatement après la guerre, offrent l’avantage d’être synthétiques et compréhensibles par tous. Cependant, pour exploiter au mieux ces sources imprimées, il est utile de comprendre les raisons et les modalités de constitution de cette importante collection après 1919.

Les historiques régimentaires : une histoire ancienne.

La tenue des historiques de corps de troupe est une pratique ancienne dans les armées, officialisée au lendemain de la guerre franco-prussienne de 1870-1871. L’objectif est de rappeler et de commémorer les faits passés dans les unités. L’enjeu est de taille : la rédaction des historiques doit contribuer à « raffermir et développer la valeur morale de l’armée« , à une époque où l’institution militaire est en pleine réorganisation. Y figurent tous les faits intéressant le corps : sa date de formation, sa composition, ses garnisons, son encadrement, ses campagnes, ses combats mémorables, etc. Des officiers spécialement affectés à cette tâche dans les corps sont dépêchés à Paris afin de mener des recherches dans les archives du ministère de Guerre. Ils sont tenus d’écrire « avec sincérité et simplicité ». Le ministère leur facilite l’accès aux archives et veille à la bonne tenue des historiques des corps de troupe (voir à ce sujet les circulaires ministérielles des 3 juin 1872 et 16 mai 1886). Ainsi, au tournant des XIXe et XXe siècles, la rédaction des historiques régimentaires est presque achevée.

Ces volumes, manuscrits et imprimés, sont destinés à l’archivage dans les unités et au ministère de la Guerre. Ils sont richement illustrés et les textes, détaillés, sont souvent de qualité. Aujourd’hui, ces historiques sont conservés au Service historique de la Défense dans la sous-série 4 M (voir Bibliographie des historiques des régiments français par le capitaine Jean Hanoteau et Emile Bonnot. Tant sur la forme que que le fond, ces historiques anciens se distinguent des historiques régimentaires de la Première Guerre mondiale.

Un nouveau souffle en 1918.

Avant même la fin des hostilités, le commandement renoue avec cette tradition : les publications reprennent, souvent à l’initiative des chefs de corps des régiments dissous, qui souhaitent commémorer les faits marquants de leur régiment. L’élan se poursuit (les dissolutions s’accélèrent aussi) après la guerre. Le ministère de la Guerre encourage les unités et les services à rédiger un historique de la guerre.  Ainsi, c’est par centaines que sont publiés des historiques régimentaires jusqu’au milieu de l’Entre-deux-guerres. Toutes les unités de l’armée française, du bataillon à l’armée, de la territoriale à l’active, de l’infanterie au train des équipages y vont de leur historique des opérations menées pendant la guerre. Il existe même des historiques d’armes, à l’instar de celui du colonel Astouin et du chef d’escadron Izard, Le train des équipages et le service automobile pendant la Grande Guerre (1914-1918), préfacé par le général Niessel et publié par l’Association nationale des anciens combattants du train en 1934.

Toutefois, les historiques des corps de troupe publiés après la guerre ne forment pas un groupe homogène. Je distinguerai deux groupes : celui des historiques que je qualifie de « techniques » et celui des historiques « commémoratifs », qui m’intéresse davantage ici.

  • Les historiques « techniques »

Ces historiques portent sur l’action des unités au combat. Le plus célèbre et le plus volumineux n’est autre que Les Armées françaises dans la Grande Guerre. Cependant, la plupart concernent des régiments ou des bataillons sur une période chronologique courte. Ils sont écrits par des officiers et publiés chez des éditeurs spécialisés comme Berger-Levrault ou Lavauzelle ou dans des revues militaires (Revue militaire générale, Revue de l’infanterie, etc.). Deux exemples : l’article du commandant Debeugny, « La 72e division de réserve en août et septembre 1914 », publié dans la Revue d’infanterie en mars 1937, ou encore l’important travail du colonel Boucherie, L’historique du corps de cavalerie Sordet, publié par Charles-Lavauzelle en 1924. Ces ouvrages présentent une situation militaire et décrivent les différentes étapes des batailles ou des opérations d’une unité sous l’angle tactique. Les textes s’appuient sur des sources (cartes, croquis, comptes rendus, ordres, témoignages, etc.), parfois reproduites. Les textes sont souvent préfacés par un officier général reconnu, témoin des événements relatés.

Ces textes exigent de bonnes connaissances historiques, tactiques et géographiques. Aujourd’hui difficiles à exploiter, ils ont été jadis très appréciés par les cadres de l’armée, qui y voyaient un moyen de mieux comprendre les actions militaires et le combat. Le but était alors de tirer des enseignements de ces combats, dans l’esprit de « l’histoire réflexion« .

  • Les historiques « commémoratifs »

Les historiques « commémoratifs » ont été plus largement diffusés. Si quelques régiments ont choisi de réécrire leur histoire depuis les origines jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale, la plupart des unités se sont cantonnées à la période 1914-1918. De plus petite dimension que les historiques anciens, contenant des textes plus courts, ces opuscules brochés sont destinés à être facilement glissés dans la poche ou un bagage. Ils sont peu illustrés et contiennent rarement des cartes. Seule la première de couverture est illustrée. Elle peut être ornée d’un emblème où apparaissent clairement les noms des batailles et les décorations sur la cravate, de trophées d’armes, du casque Adrian, de la Croix de guerre, de fourragères, de feuilles de lauriers et de chênes, symboles de gloire et de courage, ou encore d’inscriptions (devises, noms de batailles, citations, etc.).

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Contrairement aux historiques anciens, la rédaction est moins rigoureuse et s’appuie peu sur les sources. Le récit des événements est chronologique et factuel, se bornant uniquement à rappeler les principaux faits dans lesquels le régiment s’est illustré. En pièces jointes, on peut trouver l’ordre de bataille du régiment, les citations collectives ainsi que des citations individuelles exemplaires et la liste nominative des morts et disparus. Nous sommes ici dans le champ de « l’histoire illustrative« . Le but est de commémorer les sacrifices consentis, de cultiver le sentiment patriotique des anciens et des recrues et de montrer la part prise par le régiment dans la guerre. Les recrues doivent y trouver un exemple à suivre et à partager : « Apprendre à connaître les anciens, c’est pour les jeunes chasseurs vouloir les imiter un jour » (29e bataillon de chasseurs à pied) ; « Et puis montre-le, prête-le, conte-le, commente-le » (4e régiment mixte de zouaves-tirailleurs).

Dans les régiments de l’armée active, conformément aux instructions ministérielles, les chefs de corps ordonnent à des officiers du régiment d’écrire l’histoire de leur unité dès la fin de la guerre. Mais bientôt, de nouveaux acteurs font leur apparition. Les anciens combattants des régiments dissous ou de la réserve ont la volonté d’écrire l’histoire de leur régiment et de commémorer la mémoire de leurs frères d’armes tombés au champ d’honneur. Les amicales d’anciens combattants, des officiers en retraite et des officiers de réserve sont étroitement associés à la rédaction pour les régiments de réserve. La parution de l’historique est l’occasion d’organiser diverses manifestations (expositions, conférences, etc.) et cérémonies patriotiques.

Or ces opuscules, d’inégale qualité, laissent souvent à désirer. Leur objectif mémoriel explique le manque d’objectivité et le style hagiographique. Les auteurs, anonymes le plus souvent, ont peu consulté les archives, se limitant, dans le meilleur des cas, à des documents détenus au régiment et à des témoignages d’anciens combattants, ce qui se traduit par de nombreuses erreurs, des approximations voire des oublis volontaires. Par exemple, les mutineries et les exécutions pour l’exemple sont passés sous silence.

À la fin des années 1930, le commandement comprend que la conception des historiques régimentaires est de qualité médiocre et échappe à son contrôle. Dans une circulaire relative à l’établissement des historiques de corps de troupe de 1938, le commandement dénonce des historiques « rédigés de façon hâtive« , qui reposent sur « une documentation insuffisante » et « parfois présentés d’une façon médiocre« . Il fait savoir qu’à l’occasion des rééditions d’historiques, les chefs de corps peuvent toujours bénéficier de facilités (mises à disposition des archives du Service historique par exemple), qu’ils doivent également veiller à améliorer la rédaction et la présentation de ces ouvrages et qu’ils doivent déposer deux exemplaires de ces nouveaux historiques au Service historique de l’état-major de l’armée. Cependant, la déclaration de la guerre interrompt ce nouvel élan.

En ayant à l’esprit toutes ces réserves, il n’en reste pas moins que les historiques de corps de troupe constituent une bonne entrée en matière pour commencer une recherche, à condition bien sûr que d’autres sources viennent les contrebalancer.

Pour consulter les historiques et en savoir plus :

Mémoire des hommes : les historiques régimentaires des unités engagées dans la Première Guerre mondiale. On peut également les consulter sur Gallica ou le site internet de la BDIC (L’Argonnaute)

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Faik Tonguç : Souvenirs d’un officier ottoman (1914-1918)

Faik Tonguç Souvenirs d'un officier ottomanJe n’avais jamais lu de carnets de guerre d’un combattant ottoman pendant la Première Guerre mondiale, faute de traduction française. Les éditions Petra viennent de  combler ce vide en publiant Souvenirs d’un officier ottoman (1914-1918) de Faik Tonguç. Longtemps oublié, ce récit, transcrit en alphabet turc moderne après la guerre par Tonguç, est publié une première fois en 1960. C’est un texte étonnant, qui propulse le lecteur dans l’armée ottomane du front méconnu du Caucase à la Russie du Nord, où Tonguç est prisonnier de guerre. L’auteur relate son épopée de son évasion jusqu’à son retour en Turquie. Préfacés par Jean-Pierre Mahé, membre de l’Institut, ces souvenirs ont été traduits par Bruno Elie, diplômé des Langues O’ en russe et en turc et passionné par l’histoire de la Première Guerre mondiale. Nous lui avons posé quelques questions au sujet de ce livre passionnant et de son travail de traduction.

Qui est Faik Tonguç ?

Faik Tonguç (1889-1968) nait à Çorum, sur le plateau anatolien, dans une famille qui a subi des revers de fortune. Il fait de bonnes études à Ankara puis entre à l’équivalent ottoman de l’Ecole Nationale d’Administration. A la fin de ses études, il passe deux ans en France, puis deux ans en Angleterre et perfectionne sa maîtrise des deux langues. Il est manifestement préparé pour la haute administration ottomane. L’entrée en guerre de l’Empire ottoman bouleverse ce projet. Il rejoint les cours d’officier de réserve puis part sur le front du Caucase. Arrivé en mars 1915, il est affecté comme chef de section dans un régiment d’infanterie qui va combattre en première ligne sans presque discontinuer jusqu’en juillet 1916. Il est alors fait prisonnier par les Russes. Lentement acheminé vers un camp de prisonniers pour officiers dans le nord de la Russie d’Europe, il va y passer presque deux ans. En mai 1918 il s’évade et finit par rejoindre les lignes allemandes à l’ouest de Petrograd. Rapatrié à Constantinople, il est réexpédié sur le front du Caucase, où il finit la guerre. Démobilisé, il retrouve un pays ruiné, où il est difficile de gagner sa vie. En 1923 la République est proclamée, la paix intérieure revient et il cesse de tenir son journal.

Faik Tonguç est représentatif de la génération des « Jeunes Turcs » qui prend le pouvoir à partir de 1908 : il a huit ans de moins que Mustafa Kemal ou Enver Pacha, cinq ans de moins qu’Izmet Inönü, le successeur de Mustafa Kemal à la tête de l’État. Il est nationaliste pur et dur, athée proclamé. Il souffre des nombreux retards de son pays, qui ne supporte pas la comparaison avec les deux pays occidentaux qu’il connaît ni même avec la Russie, qu’il découvre.

Quelle est l’histoire de ce carnet, des notes prises sur le vif à la première publication ?

Faik Tonguç semble avoir tenu un « carnet de route » dès son départ au front (réaction courante des jeunes intellectuels dans toutes les armées belligérantes de la grande Guerre). Il parle de ce carnet en deux occasions importantes : quand il a été capturé par des soldats russes, ceux-ci l’ont dépouillé de tout ce qu’il avait mais ont négligé les feuillets écrits en écriture arabe, que Tonguç a pu récupérer ; quand il a traversé la frontière russo-allemande (après la Paix de Brest-Litovsk) il a dû remettre ses carnets à un représentant de l’Allemagne et les a cru perdus jusqu’à ce qu’il les reçoive à Constantinople, fidèlement réexpédiés.

Il explique – et il y a tout lieu de le croire – qu’il a cédé aux demandes de sa famille et de ses amis. Il les a transcrits longtemps après la guerre, pour finalement les faire éditer sous son contrôle en 1960. Il avait alors 71 ans mais il a écrit lui-même l’introduction, les notes de bas de page et fourni les photos pour l’illustration.

Comment avez-vous découvert les souvenirs de cet officier ottoman et pourquoi avez-vous entrepris de les traduire ?

Préparant un master de turc à Langues O’ (INALCO), je cherchais un sujet pour les différents travaux à présenter. J’ai d’abord pensé travailler sur les prisonniers ottomans en Russie en 1914-1918. A Ankara, en 2006, j’ai demandé à un libraire s’il avait quelque chose sur ce thème. Il m’a sorti le livre de Tonguç : « il a été 2 ans prisonnier des Russes ! ». En lisant le livre, j’ai vu qu’il y avait bien autre chose dedans et j’ai été séduit par le sens de l’observation, la liberté d’esprit et la justesse de trait de l’auteur. J’ai changé mon sujet et je n’ai jamais eu à le regretter.

Comment avez-vous mené ce travail de traduction ?

Mon premier essai a porté sur les 15 premières pages du livre, que j’ai présenté comme travail de fin de licence, avec une mise en contexte. Cela a franchi le contrôle des professeurs des Langues’O, bien plus compétents que moi pour cette traduction. Encouragé, je me suis fixé comme objectif pour le master, deux ans plus tard, la traduction de la partie traitant des combats avant d’être fait prisonnier par les Russes (150 pages). Les professeurs compétents n’ont pas dû trouver trop de contre-sens et m’ont « mastérisé ». J’ai alors entrepris la traduction complète. Sachant la difficulté de traduire seul, j’ai demandé l’aide de deux personnes : la dame turque d’éducation française (vive les lycées francophones d’Istanbul), qui m’avait donné des leçons de conversation, a bien voulu relire mon tapuscrit et en a sorti contre-sens et faux-sens ; ma chère épouse, qui ne parle pas turc, a bien voulu relire le texte en français en me signalant tout ce qui ne « collait pas » pour un francophone.

Quels ouvrages avez-vous utilisés pour la traduction, les annotations et l’excellent travail de cartographie ?

Il m’a fallu un travail préalable pour découvrir la Grande Guerre dans le Caucase, qui, même pour les Turcs instruits, se limite le plus souvent à la malheureuse bataille de Sarıkamış, où la 3° Armée ottomane a laissé plus de la moitié de son effectif mort gelé dans les Monts Allahuekber sans pouvoir encercler les Russes comme prévu. Il a fallu lire les ouvrages spécialisés du service historique turc, d’autres souvenirs publiés à l’instar de ceux de Mehmet Arif Ölçen, Vetluga Memoirs, a Turkish Prisoner of War in Russia, 1916-1918, traduits de l’ottoman en anglais par Gary Leiser, et des ouvrages anglais ou américains touchant le sujet. Le plus accessible est celui de William Edward David Allen et Paul Muratoff, Caucasian Battlefields. A history of the Wars on the Turco-Caucasian Border (1828-1921). J’ai été aidé par la connaissance du russe qui m’a donné accès aux journaux du temps de la Grande Guerre et aux livres de mémoires de certains acteurs du conflit dans le Caucase. Le Général Maslovskii, chef d’état-major du commandant du front russe du Caucase, a écrit en émigration une relation complète des actions militaires russes… réédité à Moscou en 2015. J’ai lu les mémoires du lieutenant de cosaques Fiodor Elisseiev, que les Editions militaires russes ont réédité en 2001… et quelques autres, qui sont dans la bibliographie.

J’ai profité de mes séjours en Turquie pour me rendre dans la région où s’était battu Faik Tonguç. J’ai visité les environs d’Erzurum, la Vallée de la Sivri, le Col de Kop, Bayburt. La compréhension de certains passages en a été améliorée, ainsi que la cartographie, pour laquelle j’étais parti des bons croquis d’Allen & Muratoff. Aux Editions Petra, j’ai bénéficié des services d’une excellente graphiste, qui a bien voulu reprendre toutes les cartes que j’avais établies à la main. L’iconographie a été grappillée au fur et à mesure des quatre années passées sur le livre. Une petite partie seulement a été acceptée par le directeur de la collection « Usage de la mémoire » chez Petra.

Le plus dur est de trouver un éditeur. J’avais déjà essuyé plusieurs refus quand mon ancien professeur de littérature turque, Timour Muhidine, m’a mis en relation avec Petra. Grâces lui en soient rendues ! Après, c’est une affaire de patience et de contacts humains. Comptez une grande année entre le contact positif et la sortie du livre achevé

Pour en savoir plus (d’après la bibliographie de Bruno Elie)

Sur le front du Caucase :

  • William Edward David Allen et Paul Muratoff, Caucasian Battlefields. A history of the Wars on the Turco-Caucasian Border (1828-1921), Nashville, The Battery Press, 1999, 614 p.
  • Edward J. Erickson, Ordered to Die, a History of the Ottoman Army in the First World War, Westport, Greenwood Press, 2001, 265 p.
  • Birinci Dünya Harbinde Türk Harbi Kafkas Cephesi ‘ncü Ordu Harekâtı (cilt I ve II), [La Campagne de la 3° Armée, Front du Caucase, participation turque à la Première Guerre mondiale], Ankara, Genelkurmay Basımevi, 1993, 2 volumes.

Des souvenirs de combattants

  • La Direction des études stratégiques et de l’histoire militaire [en turc ATASE pour Genelkurmay Askerî Tarih ve Stratejik Etüt Baskanlığı] a republié à Ankara en 2007 une étude du colonel breveté Aziz Samih Ilter, Birinci Dünya Savaşında Kafkas Cephesi Hatıraları, éditée en 1934 [Souvenirs du Front du Caucase pendant la Première Guerre mondiale], 122 pp.
  • Hikmet Özdemir, The Ottoman Army 1914-1918. Disease and Death on the battlefield, Salt Lake City, The University of th Utah Press, 2008. Le livre contient le témoignage de Vasfi Cindoruk (1895-1990), appelé au service en 1915 comme officier de réserve et envoyé sur le front du Caucase. Son témoignage rejoint celui de Faik Tonguç.
  • Mehmet Arif Ölçen, Vetluga Memoirs, a Turkish Prisoner of War in Russia, 1916-1918, Gainesville, University Press of Florida, 1995, 246 p. Cet officier d’infanterie a été prisonnier en février 1916 dans le secteur d’Üçkilise, non loin des positions de Tonguç. Interné, comme Tonguç, dans des camps de la région de Vetluga, cet officier s’est évadé en juillet 1918. Ses carnets ont été retrouvés après sa mort par ses enfants.
  • Constantin Popov, Souvenirs d’un grenadier du Caucase (1914-1920), Paris, Payot, 1931, 284 p.
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Un exemple de coopération interalliée dans le renseignement en 14-18

PronosticsCes derniers temps, on entend beaucoup parler d’une nécessaire collaboration entre pays et entre services dans le domaine du renseignement. Cela m’a rappelé un aspect abordé dans ma thèse soutenue en 2009, qu’il m’a paru intéressant de partager ici.

Dans l’histoire du renseignement, l’année 1915 marque un tournant., avec la mise en place d’une centralisation des renseignements au niveau national mais également international. La création du bureau interallié de renseignements procède d’une volonté de coordination de l’action alliée nonobstant les divergences de vues et des objectifs différents. Ce bureau, qui vit au rythme des relations interalliées et particulièrement franco-britanniques, met à disposition des alliés une « bourse de renseignements ».

1915, une année interalliée

Dès 1915, des militaires et des fonctionnaires civils français et britanniques militent pour une centralisation des activités de renseignements françaises et interalliées au ministère de la Guerre : Jean Tannery, chef de la section de contrôle télégraphique au ministère de la Guerre, le capitaine Ladoux chef du contre-espionnage au 2e bureau de l’état-major de l’armée ou encore le brigadier général Georges Kynaston Cockerill, director of special intelligence of War Office. Cependant, les autorités politiques et militaires alliées se méfient de ces initiatives, jusqu’à ce que la situation militaire les amène à changer de position.

L’impulsion est donnée par le pouvoir politique. Au cours du premier semestre, le ministre de la Guerre français, Alexandre Millerand, insiste auprès des Britanniques, par l’entremise du ministre des Affaires étrangères Théophile Delcassé, pour mettre en place un organe central d’entente chargé de recueillir les renseignements relatifs à la lutte économique et de préparer les mesures à recommander aux gouvernements alliés dans ce domaine. En dépit des réticences britanniques, Alexandre Millerand réussit à provoquer, à la fin du mois d’août 1915, la réunion d’une conférence des délégués des états-majors alliés, dans le but de créer un organe de centralisation des renseignements tant pour le contre-espionnage que pour le ravitaillement ennemi. Cette réunion, qui se tient à Paris le 10 septembre 1915, rassemble les principales autorités des services de renseignements alliés : sont présents, outre Jean Tannery et le brigadier général Cockerill, le major Seligmann du GQG belge, le lieutenant-colonel Louis Gaston Zopff, chef du service de renseignement du GQG français, le capitaine Ladoux, chef de la section de centralisation du 2e bureau de l’EMA, le colonel Poggi, chef du bureau des renseignements au GQG italien, et le colonel d’Osnobichine, attaché militaire adjoint de Russie en France.

Les discussions aboutissent à la mise en place d’un organe interallié destiné à centraliser les renseignements sous forme d’ « archives communes », qui sont alimentées et consultables par les alliés. Le bureau interallié est né. Il est composé des missions anglaise, belge, italienne, russe et française rejointes par les missions portugaise, serbe, roumaine, japonaise et américaine en 1916, 1917 et 1918. Avec le bureau de la presse étrangère, la section de contrôle télégraphique, la section de centralisation des renseignements et la section de renseignements, ce bureau interallié est rattaché au 5e bureau « information et propagande », créé à l’état-major de l’armée en décembre 1915. On assiste à une spécialisation de l’activité de collecte des renseignements (étude de la presse étrangère, écoutes télégraphiques, lecture du courrier, propagande, etc.).

Les archives communes : une « bourse de renseignements »

Cette nouvelle orientation des services de renseignements du ministère de la Guerre entraîne des mutations profondes marquées par une augmentation des activités, une transformation des méthodes de travail, un accroissement des champs d’investigation, une multiplication des moyens. Ces évolutions requièrent l’emploi d’un personnel qualifié dans des domaines nouveaux (industrie, finances, presse, langues, relations internationales, banque, presse, etc.), ce qui rend indispensable le recrutement d’officiers de réserve.

Mais la principale mutation consiste en une industrialisation du processus de documentation et à ce titre, le bureau interallié constitue un bel exemple. En effet, il reçoit les bulletins journaliers de renseignements que lui adressent les services de renseignement des pays alliés et les met à la disposition des gouvernements et des états-majors dans les archives communes à Paris, boulevard Saint-Germain. La constitution et la tenue des archives mises à la disposition des Alliés nécessitent la conception de répertoires pour organiser et exploiter un volume croissant de données et pour en permettre l’exploitation. Aujourd’hui, ces archives sont conservées au Service historique de la Défense. En outre, les missions représentant les différents pays publient des documents de synthèse, telles les listes hebdomadaires des suspects. Dans cette organisation, la mission française occupe le rôle principal : elle assure la direction du bureau, elle s’occupe de la tenue des archives et elle est chargée de traduire et de classer ces documents par thème.

Progressivement ce système d’échange de renseignements fait ses preuves. D’une part, il intensifie, dans chaque pays, les liaisons entre les différents organismes chargés du renseignement, et décloisonne les relations inter-services. Par exemple, les archives communes du bureau interallié sont mises à la disposition du ministère des Affaires étrangères français, qui désigne des mandataires pour les consulter. D’autre part, l’exploitation et le partage de ces documents permettent au camp allié de marquer des points, en particulier sur le terrain économique (blocus, lutte contre la contrebande de guerre, etc.).

Le bureau interallié ne survit pas à la fin de la guerre et aux divergences de vues entre les alliés. La dissolution du bureau interallié est prononcée à l’été 1919. Pendant quatre ans, il a incarné la première coopération institutionnelle interalliée dans la recherche et l’exploitation du renseignement, huit ans avant la création d’Interpol.

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