Explorer les cartes de la Grande Guerre

Entre 1914 et 1918, on assiste à une explosion de la production cartographique. Aujourd’hui, environ 14000 cartes concernant la Première Guerre mondiale, dressées par le Service géographique de l’armée, sont conservées au Service historique de la Défense. Les cartes restent une source mal connue alors qu’elles peuvent s’avérer très utiles pour les chercheurs et certains professionnels. Le projet « Explorer les cartes de la Première Guerre mondiale» en constitue un exemple remarquable. Avant de vous de le présenter, prenons le temps de découvrir cette source.

canevas-de-tir-20-novembre-1916_lightboxExtrait du canevas de tir « Péronne » du 20 novembre 1916 (échelle 1/10 000e). En rouge, les positions alliées ; en bleu, les positions allemandes. © Coll. Historial de la Grande Guerre.
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Quelles cartes ?

Pendant la Première Guerre mondiale, la géographie est omniprésente dans les armées, comme l’a très bien exposé Philippe Boulanger dans son livre La géographie militaire française (1871-1939). Pour faire la guerre, les armées ont besoin de cartes. Avant 1914, la fabrication et la diffusion des cartes militaires incombent au Service géographique de l’armée. Avec la guerre de position, le Service intègre dans ses activités de nouveaux champs tels que la géologie, l’hydrologie, la résistance des sols et des roches, grâce notamment à la mise au point de nouvelles techniques géographiques. Par exemple, le recours à la photographie aérienne permet d’obtenir des cartes de plus en plus détaillées.

A côté des cartes géographiques traditionnelles (carte générale ou d’ensemble, carte chorographique pour une province par exemple et carte topographique) on trouve de nombreuses cartes dites spéciales, par exemple les cartes hypsométriques (pour figurer le relief), les cartes aéronautiques, les cartes marines et les cartes bathymétriques (pour figurer les profondeurs marines, utiles aux sous-mariniers par exemple). Pendant la guerre, de nouvelles cartes de synthèse, combinant des informations géologiques, agronomiques, topographiques sont réalisées. Par exemple, les cartes dites des sols sont dressées dans certains secteurs : par exemple, la carte de la région de Reims à Craonne, dans le secteur de la Ve armée, achevée en juin 1917, doit permettre de faciliter les aménagements militaires et de connaître la nature du terrain occupé par l’adversaire.

Le canevas de tir, appelé aussi plan directeur de tir, est « la carte par excellence du conflit », rappelle Claude Ponnou, du Service historique de la Défense, dans le Guide des archives de la Grande Guerre. Le canevas de tir est un carroyage comportant un ensemble de point connus et faisant apparaître la position des armées, les tranchées, nominativement désignées, et les défenses. Les documents produits sont au 1/20 000e pour l’artillerie, 1/10 000e pour l’infanterie et 1/5 000e pour des opérations ponctuelles. Ces cartes font apparaître des détails qui manquaient jusqu’alors sur les traditionnelles cartes au 1/80 000e. Elles sont aujourd’hui conservés au Service historique de la Défense (sous-série L6, avec une liste alphabétique des cartes). On trouvera aussi de nombreuses cartes dans les archives des grandes unités et dans les fonds privés.

Toutes ces cartes sont d’une grande précision et fourmillent d’une multitude de détails. Les marécages, les bois, les ruisseaux, les sources d’eau à capter, si utiles pour les fantassins, la résistance des sols pour l’emploi des chars d’assaut, les fortifications du champ de bataille (blockhaus, mitrailleuses, tranchées, etc.), les secteurs secs pour entreposer et stocker les munitions sont autant d’éléments qui figurent dorénavant sur les cartes militaires. L’officier doit donc maîtriser de mieux en mieux la topographie, la géologie, le climat, etc.

Explorer les cartes de la Première Guerre mondiale : un projet européen

Le Pôle d’archéologie interdépartemental Rhénan (PAIR) a coordonné un projet de collecte, de mise en commun et de diffusion des cartes de la Grande Guerre qui met en valeur toute la richesse de ce type de source.

Ce projet a mobilisé les Archives départementales du Haut-Rhin, le Service historique de la Défense et le Landesarchiv Baden-Württemberg. Il s’inscrit dans un projet plus vaste porté par le PAIR de 2013 à 2015, intitulé « Mémoires archéologiques de la Grande Guerre ». « Encourageant la coopération des institutions culturelles et sociales et l’échange transfrontalier d’informations », peut-on lire sur le communiqué de presse, le projet a obtenu le soutien de l’Union européenne à travers son fonds de développement régional (FEDER) dans le cadre du programme INTERREG IV Rhin supérieur.

Les cartes militaires françaises et allemandes de la ligne de front du territoire alsacien ont été numérisées. Elles ont été intégrées dans un système d’information géographique accessible sur internet via la geoplateforme CIGAL (voir le tutoriel). Les documents géoréférencés accessibles en ligne peuvent être exploités dans des systèmes d’information géographique spécifiques et ainsi être croisés avec d’autres couches de données. Ce site est financé par la région Alsace et le département du Bas-Rhin.

Ainsi le grand public et les passionnés peuvent approfondir une recherche dans les journaux des marches et opérations au moyen des fonds cartographiques et iconographiques concernant ces secteurs. Egalement utile aux chercheurs, aux aménageurs du territoire et aux services de déminage, c’est un excellent outil d’analyse historique et de prévention des risques.

Pour en savoir plus

Le Service géographique de l‘Armée. Rapport sur les travaux exécutés du 1er août 1914 au 31 décembre 1919. Historique du Service géographique de l’Armée pendant la guerre, 1re éd., Paris, imprimerie du Service géographique de l’armée, 1924, 418 p.

Philippe Boulanger, La Géographie militaire française (1871-1939), Paris, Economica, coll. Bibliothèque stratégique, 2002, 619 p.

Remerciements : Delphine Souan, chargée de communication-graphiste (PAIR)

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A vos plumes et à vos sources !

un amphithéatreDepuis plus de trois ans, nous publions régulièrement des articles sur les sources relatives à la Grande Guerre. Nous avons interviewé des archivistes, des historiens et des passionnés. Aujourd’hui nous voulons donner la parole aux lecteurs. Nous vous invitons à nous proposer un texte mettant en valeur une source, un fonds ou un instrument de recherche que vous avez découvert, que vous connaissez bien ou qui vous semble trop peu connu.

Quelques recommandations : l’article ne doit pas excéder 5000 signes ; il doit comporter des liens hypertextes et être accompagné d’une ou plusieurs illustrations. Vous pouvez nous l’envoyer à l’adresse suivante : sourcesdelagrandeguerre@gmail.com

Le jury se réunira le 1er juillet pour sélectionner le texte qui sera publié !

A vos plumes et à vos sources…Et au plaisir de vous lire !

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L’état civil des régiments

F9_4662_reg1400_PéguyRécemment, les Archives nationales ont mis en ligne un nouvel instrument de recherche concernant l’état civil des régiments, hôpitaux militaires et ambulances de la Première Guerre mondiale. C’est l’occasion pour nous d’évoquer cette source méconnue.

Ci-contre : acte de décès du lieutenant Charles Péguy [Archives nationales]

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L’état civil dans les armées

Très tôt, la loi a prévu que des officiers d’état civil spéciaux puissent remplir les missions d’état civil habituellement dévolues aux maires pour les militaires  se trouvant en France et hors de France, en temps de guerre ou dans certaines circonstances analogues au temps de guerre (état de siège par exemple). Ainsi, à partir de la fin du XVIIIe siècle, les armées assurent la tenue de l’état civil, c’est-à-dire les actes de naissance, mariage et décès ainsi que la légitimation, la reconnaissance, l’adoption, le divorce, l’interdiction, l’émancipation, la déclaration d’absence et la disparition. Ces archives sont aujourd’hui conservées au Service historique de la Défense dans les sous-séries Xz (état-civil de 1793 à 1900) et Ya (hôpitaux militaires et état civil).

La tenue des registres d’état civil

Dès la déclaration de la guerre en 1914, les dispositions du temps de paix s’appliquent. Elles prévoient que les actes d’état civil peuvent être établis par les autorités suivantes, en présence de deux témoins :

  • Dans les formations de guerre mobilisées : par le trésorier ou l’officier qui en remplit les fonctions ou l’officier commandant ;
  • Dans les quartiers généraux ou les états-majors : par les fonctionnaires de l’intendance ou leurs suppléants (des officiers désignés) ;
  • Pour les personnes non militaires employées par les armées : par le prévôt ou un officier désigné ;
  • Dans les formations ou établissements sanitaires des armées : par les officiers d’administration gestionnaires de ces établissements ;
  • Dans les hôpitaux maritimes et coloniaux : par le médecin directeur ou un suppléant ;
  • Dans les colonies ou les protectorats : par les officiers du commissariat, les fonctionnaires de l’intendance ou les chefs d’expédition, de poste ou de détachement.

Les registres sont clos au jour du passage des armées sur le pied de paix ou de la levée du siège. Ils sont adressés au ministre de la Guerre ou de la Marine pour être déposés aux archives ministérielles.

Les registres des régiments aux Archives nationales

Les registres d’état civil des régiments et unités français de la Première Guerre mondiale sont aujourd’hui conservés par les Archives nationales sur le site de Pierrefitte-sur-Seine, parce qu’ils ont été versés par le ministère des Pensions dans les années 1960, en deux fois. Ces 9221 registres sont organisés sans ordre logique.

Michèle Conchon, responsable du pôle Grande Guerre, a effectué un important travail de reprise, de lissage, de développement des acronymes des deux bordereaux de versement qui décrivent ces registres. L’objectif était de fusionner ces deux versements, créés pour des raisons logistiques, en un instrument de recherche unique qui permette une interrogation plein texte sur un libellé d’unité militaire ou de structure hospitalière d’urgence. Le résultat est désormais accessible en ligne, dans la salle des inventaires virtuelle des Archives nationales.

Pour chercher la cote du registre correspondant à un régiment, rendez-vous dans la Salle des inventaires virtuelle ! Par la recherche multicritères puis la recherche libre, il est possible :

  1. soit d’accéder à l’instrument de recherche dans son entier. Il faut alors écrire « État civil des régiments » en prenant soin d’activer le critère « expression exacte ». A partir de là « Rechercher au sein de l’instrument de recherche ».
  2. soit directement en tapant le nom du régiment et en prenant soin d’activer le critère « expression exacte ».

Attention, les registres ne sont pas en ligne, la consultation se fait en salle de lecture aux Archives nationales.

Ces registres présentent plusieurs intérêts :

  • Ils donnent parfois des détails sur les conditions de la mort ainsi que les noms de deux témoins, qui peuvent être un camarade, un homme de la même unité, un personnel médical ou un supérieur.
  • Sur ces actes figurent les numéros de bataillon et de compagnie. Cette information peut s’avérer très utile pour affiner une recherche dans les journaux des marches et opérations par exemple.
  • Le dernier domicile connu est renseigné, ce qui peut faciliter la recherche de la fiche matricule.
  • On trouve tous actes des soldats morts dans la zone des armées ou dans des formations militaires, y compris ceux des fusillés.
  • Ces registres contiennent également des actes de reconnaissance d’enfant naturel, qui montrent que l’état civil aux armées, même pendant la guerre, ne se limite pas aux décès mais concerne les différentes étapes de la vie.

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Sélection d’actes d’état civil provenant des Archives nationales (cliquer sur l’image pour agrandir)

Pour en savoir plus

Dans la salle des inventaires virtuelle des Archives nationales : l‘instrument de recherche en ligne et la fiche thématique n° 105 : les registres d’état civil des régiment de la guerre 1914-1918

Pour voir d’autres documents relatifs à l’enregistrement des décès (notamment l’information des maires et des familles), voir une sélection issue des fonds des Archives départementales d’Ille-et-Vilaine.

Remerciements : Isabelle Chave et Michèle Conchon (Archives nationales)

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Léon Bourlet, des « pays envahis » aux Eparges

Léon BourletPour la troisième fois en moins d’un an, j’écris la biographie d’un ancêtre mort pour la France pendant la Première Guerre mondiale. Léon Bourlet est le frère cadet de mon arrière-grand-père, Resté dans les « pays envahis » lors de l’invasion d’août 1914, il choisit de rejoindre la France non occupée.

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Léon Bourlet est né à Saulzoir (Nord) le 1er avril 1892. Quand j’ai entamé les premières recherches à son sujet, je me suis aperçu que Léon avait épousé Henriette Gabelle en septembre 1911, sœur de mon arrière-grand-mère. Ainsi les deux frères étaient mariés aux deux sœurs !

Léon est ouvrier quand il est incorporé au 127e régiment d’infanterie de Valenciennes le 10 octobre 1913. Toutefois, il est réformé par la commission de réforme de Valenciennes pour otite chronique et perforation du tympan le 10 juillet 1914. Ainsi, à la déclaration de guerre, il n’est pas rappelé sous les drapeaux. A partir du 25 août 1914, Saulzoir est occupé par l’armée allemande. Il est pris au piège derrière la ligne de front.

Évadé des pays envahis

Néanmoins, et bien que réformé, il décide de rejoindre la France non occupée. Mon grand-père, alors âgé de 5 ans, se souvenait de son oncle venu faire discrètement ses adieux à l’une des fenêtres de la maison familiale. Léon quitte le village entre septembre et octobre 1914. Il rejoint vraisemblablement la France non occupée par le nord du département, puisque la ligne de front n’est pas encore figée jusqu’au littoral. Ce voyage est dangereux car les fugitifs risquent, en cas d’interpellation, la garde à vue, l’internement en qualité de prisonnier civil voire l’exécution pour espionnage. Par la suite, une fois la ligne de front fixée jusqu’à la Mer du Nord, les évadés emprunteront un nouvel itinéraire passant par la Belgique, les Pays-Bas afin de rejoindre l’Angleterre. On sait encore peu de choses sur ces parcours étonnants. Pourtant, des sources existent aux Archives départementales ou au Service historique de la Défense à Vincennes.

Soldat au 87e régiment d’infanterie

Le 20 novembre 1914, Léon Bourlet est classé « bon pour le service armé » par décision du conseil de révision d’Ancenis (Loire-Atlantique). Il est incorporé au 87e régiment d’infanterie de Saint-Quentin, un corps dont le dépôt est replié à Quimper dans le Finistère. Après quelques semaines d’instruction, il arrive au 87e le 25 décembre 1914. Ce régiment est alors engagé au Bois de la Gruerie, où il a déjà subi des pertes importantes. Mon arrière-grand-oncle participe probablement aux combats sanglants de la cote 196 au nord du Mesnil-les-Hurlus (Marne) en février et mars 1915. Ce n’est que vers le 17 avril 1915 qu’il rejoint les Hauts-de-Meuse face aux Éparges. Depuis le début de l’année, cette crête fait l’objet d’une grande attention de la part du Grand Quartier général, qui veut s’emparer de ce point haut pour gêner l’armée allemande. L’infanterie française se rue à l’assaut de la crête qui culmine à 346 mètres au dessus de la plaine de la Woëvre. Les principales attaques ont lieu du 17 au 22 février et du 6 au 16 avril 1915. En raison de combats ininterrompus, le champ de bataille est devenu un immense bourbier, ravagé par les bombardements de l’artillerie et les explosions de mines. Les attaques et les contre-attaques s’enchaînent, engloutissant les hommes, détruisant la nature et transformant le paysage. A la mi-avril, les Français contrôlent la crête mais ils ne se sont pas emparés du point culminant (le point X). Les Allemands entreprennent alors la reconquête de la crête. Le haut commandement français ne veut pas lâcher et ordonne aux troupes de tenir. Le maintien des positions françaises est obtenu au prix de pertes considérables. Léon Bourlet disparaît dans l’un de ces combats aux Eparges avec plusieurs centaines de camarades le 25 avril 1915, peut-être dans le Bois Saint-Rémy près de Mouilly, entre la tranchée de Calonne et les Éparges.

Un disparu

Dans un premier temps, il est présumé prisonnier. Aucun corps n’est retrouvé. Son nom ne figure sur aucune liste de prisonniers. A la fin de la guerre, il fait partie des milliers de disparus. Le 25 septembre 1920, la famille est avertie qu’une instance en déclaration judiciaire de décès est entreprise. Finalement, le décès de mon arrière-grand oncle est fixé au 25 avril 1915 par jugement du tribunal civil de Cambrai le 12 novembre 1920, sur requête du procureur de la République de Cambrai. Le jugement est ensuite transcrit sur les registres de l’état-civil de Saulzoir le 16 décembre 1920. Léon est mort pour la France.

Avant la guerre, il avait eu un fils, Léon Alexis, né le 23 août 1913. Ce blog m’a permis de rencontrer la petite-fille de Léon Bourlet l’année dernière. Nous avons beaucoup échangé sur l’histoire de la famille et sur son grand-père, dont elle conserve pieusement la photographie dans la salle à manger. Elle me confiait que son père, Léon Alexis, avait espéré, toute sa vie, retrouver le corps de ce père mort à l’âge de 23 ans.

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Pour voir les deux précédents billets sur mes deux autres parents morts à la guerre :

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#RWEB1418 : Suivez le guide dans les sources numérisées de la Grande Guerre

Présentation

Les 10 et 11 avril, la mission du Centenaire a organisé les Rencontres du Web 14-18 à la Gaîté Lyrique à Paris. A cette occasion, nous sommes intervenus pour introduire la journée du 11 avril consacrée aux sources numérisées et à leur exploitation. Nous publions ici le texte de notre communication.

Nous avons cherché à brosser un tableau synthétique des sources en ligne et des descriptions de sources, autrement dit des instruments de recherche, parce que la mise en ligne de sources n’a de sens que si elles sont interrogeables, ce qui suppose un long travail préalable de description et d’indexation par des professionnels, que les utilisateurs gagnent à comprendre. Ce tableau est loin d’être exhaustif.

Tout part de notre blog…

Depuis 2012, nous écrivons ce blog, que nous alimentons au gré de nos rencontres, de nos découvertes et de nos sujets de recherche. Ce blog, nous l’avons créé pour plusieurs raisons. D’abord nous voulions mettre nos deux expériences d’enseignant-chercheur et de conservatrice du patrimoine au service de notre intérêt commun pour les sources de la Grande Guerre. La forme du blog, tout en nous offrant un outil de travail, permet une libre expression et des possibilités de partage et d’échange avec les internautes. Nous souhaitions en particulier :

  • découvrir et partager des sources nouvelles, sur le web notamment mais pas seulement ;
  • mettre en valeur des sources, sans se limiter aux plus connues ;
  • mettre en valeur les initiatives d’historiens, d’archivistes ou de passionnés autour des sources ;
  • mettre en valeur les instruments de recherche et les différents modes de publication des sources.

C’est pourquoi nous insérons systématiquement dans nos articles des liens vers des archives en ligne, usant et abusant de l’hypertexte qui fait la richesse du web.

Pour approfondir notre compréhension des sources, nous nous attachons à expliquer comment elles ont été constituées et conservées (la notion archivistique de producteur, les historiques de conservation, les lacunes et les limites des sources, etc.) et comment on accède à ces informations.

LES SOURCES EN LIGNE

Quels types de sources ?

  • Les « sources manuscrites »
  • Les sources figurées (photographies, films)
  • Les sources imprimées (mémoires et souvenirs principalement)
  • La presse
  • Les objets (dans les musées et les collections privées)
  • L’archéologie (objets et sites)
  • L’art, la littérature, le cinéma

Qu’apportent la numérisation et la mise en ligne des sources ?

  • Une meilleure préservation des documents originaux (deux exemples : les registres matricules abîmés par les nombreuses manipulations ou les photographies, support fragile).
  • Une plus grande accessibilité, qui permet de pallier la dispersion géographique des sources et de faire des recherches à distance et à toute heure, que ce soit sur des documents isolés ou sur des corpus.

Quelles sont les principales sources numérisées et mises en ligne ?

Toutes les sources de la Grande Guerre ne sont pas en ligne, loin de là (et ne vous aventurez pas à poser à un archiviste la question qui fâche : « quand tout ce papier sera-t-il enfin numérisé ? »…).

1/ Les archives qui permettent de retracer le parcours d’individus pendant la guerre (militaires mais pas seulement) :

2/ Ces sources sont à compléter par d’autres sources à caractère individuel non spécifiques au conflit

  • Les dossiers individuels de Légion d’honneur, dans la base Léonore ;
  • L’état civil (actes de naissance, actes de décès ou transcription après la guerre).

3/ Des sources figurées

4/ La presse et les imprimés

La presse, y compris la presse locale, ainsi que dans une moindre mesure les imprimés, se trouvent évidemment sur Gallica mais aussi parfois sur les sites des archives départementales, à l’instar des Archives départementales du Morbihan.

Quels sont les différents modes de publication des sources ?

En premier lieu on pense aux sites internet d’institutions patrimoniales ou documentaires : les bibliothèques numériques (L’Argonnaute de la BDIC) ou les rubriques d’archives en ligne sur les sites internet de  très nombreux services d’archives en France. Au-delà de la seule mise à disposition des collections en ligne, de plus en plus de sites ou blogs institutionnels consacrés à la Grande Guerre présentent des sources en les contextualisant (exemple du blog Saint-Denis et la guerre de 14 des Archives municipales de Saint-Denis).

A l’occasion du Centenaire, certains services ont mis en commun leurs ressources à l’échelle d’un territoire, pour présenter les sources sur un seul site internet. Ainsi, le site du département du Finistère permet d’accéder à des sources provenant des Archives départementales mais aussi des archives municipales (Landerneau, Quimper) et des archives diocésaines (Quimper et Léon).

Au niveau national, le portail officiel du Centenaire, animé par la Mission du Centenaire, est alimenté par des sources provenant de diverses institutions, à des fins de signalement et de mise en valeur de ces ressources et initiatives diverses.

De plus en plus de portails agrègent des données provenant de diverses institutions : par exemple, le Grand Mémorial à l’échelon national ou Europeana à l’échelon européen. A terme, il faudra aussi compter avec le Portail national des archives en France.

Ces portails présentent un grand intérêt. Les institutions patrimoniales et documentaires y gagnent en visibilité de leurs fonds. Les internautes voient leurs recherches facilitées : rigueur de l’interrogation ou sérendipité, un plus grand nombre de sources leur sont révélées ; les portails permettent de croiser les sources et d’avoir accès à des corpus plus importants.

Attention, il ne faut pas attendre de ces portails ce qu’ils ne peuvent pas offrir : ils permettent certes de repérer des sources plus facilement, mais ils ne dispensent pas de la consultation des sites internet des institutions détentrices des fonds. En effet, c’est là qu’on trouvera la description fine des données, qui ne peut pas toujours être dupliquée avec le même niveau de détail sur les portails. Il faut savoir que la mise à disposition de documents numérisés à l’attention des portails oblige les institutions à mener un travail parfois complexe de normalisation des descriptions, pour rendre leurs données interopérables et « moissonnables » par ces portails. De même, les portails permettent de repérer des documents, qui peuvent paraître isolés : si on s’arrête là au lieu d’aller consulter le site de l’institution, on risque de passer à côté de la compréhension des fonds dont ces documents sont issus. Les principes de la recherche sur internet ne sont pas fondamentalement différents de ce qu’on connaît avec le papier et les salles de lecture physiques : un document d’archives n’a de sens que dans son contexte.

Les médias sociaux (Flickr, Pinterest, Twitter, Facebook), initialement destinés à communiquer ou à échanger avec les publics, sont également utilisés pour publier des sources. Ainsi, après avoir « redécouvert » dans leurs collections le journal intime de l’architecte blésois Paul Legendre, les Archives départementales du Loir-et-Cher ont conçu une édition intégrale en ligne, pour laquelle Facebook semblait le médium le plus approprié, en raison de la dimension journalière. Quelques phrases d’accroche illustrées sur Facebook et l’intégralité du texte est diffusé sur le portail Culture41.fr. Autre exemple, les Archives départementales de la Manche utilisent Pinterest pour partager une grande variété de sources.

Enfin, il ne faut pas oublier les sites venant d’initiatives privées, souvent d’amateurs éclairés, sur lesquels on trouve des photos, des documents, des ressources et des analyses, à l’instar du Parcours du Combattant 14-18 ou des blogs régimentaires

On ne peut que saluer ces évolutions très positives des dernières années, ce qui n’empêche pas d’être conscient des limites.

Les sources numérisées et mises en ligne sont encore principalement des sources présentant un intérêt généalogique et permettant de connaître des individus et des parcours.

De plus, la logique de mise en ligne de documents figurés ou de « trésors », qui satisfont la curiosité, se fait au détriment des corpus de sources qui permettraient des études de fond (notamment sur la vie à l’arrière, moins présente dans les sources numérisées que le fait militaire) et des renouvellements des problématiques de recherche.

Par ailleurs, notons que la numérisation et la mise en ligne des sources ont un coût élevé pour les établissements ou collectivités qui les supportent, alors que la consultation en ligne est gratuite la plupart du temps (voir à ce sujet Numériser et mettre en ligne les registres matricules : l’exemple des Archives départementales de la Drôme).

Enfin, la décentralisation qui caractérise le réseau des archives et bibliothèques publiques en France explique l’hétérogénéité dans les choix de mise en ligne de sources ; la contrepartie de l’absence d’harmonisation est la liberté offerte aux institutions de valoriser des sources qui présentent une spécificité (liée à l’histoire locale ou aux aléas de la conservation).

La mise en ligne des sources est précieuse, mais comme elle ne sera JAMAIS exhaustive, il ne faut pas négliger la mise en ligne des « descriptions de sources », afin de ne pas passer à côté des sources non numérisées.

ACCÉDER AUX SOURCES : DES RÉPERTOIRES AUX SALLES DES INVENTAIRES VIRTUELLES

D’abord on peut faire le constat de l’hétérogénéité des catalogues et autres instruments de recherche en ligne, pour des raisons qu’il n’est pas utile de développer ici.

Sur la Grande Guerre, on trouve différents « instruments » en ligne :

  • les répertoires traditionnels (par exemple ceux de la série R dans les archives départementales ou de la série H dans les archives communales, séries consacrées aux affaires militaires) ;
  • les fiches méthodologiques sur des types de sources : la multiplication de ces fiches concernant 14-18 est à mettre au crédit du centenaire, archivistes et bibliothécaires ayant tenu à guider les internautes parmi la masse d’informations (voir à titre d’exemple la fiche consacrée aux pupilles de la Nation sur le site des Archives départementales du Nord) ;
  • les guides des sources comme par exemple celui des Archives départementales du Loiret ou le guide des sources en construction aux Archives d’Ille-et-Vilaine. Pour montrer la complémentarité des sources,  ce dernier décrit toutes les sources conservées dans le département (aux archives départementales, dans plus de 300 communes, aux archives diocésaines) ainsi qu’aux Archives nationales et dans les archives militaires (SHD, ECPAD, SAMHA de Limoges, Val-de-Grâce). Ce guide aura aussi une dimension didactique qui le rapproche d’un guide de recherche. Les archivistes ont voulu expliquer qui a produit les sources et contextualiser ces sources, pour faciliter leur exploitation et donner des pistes de recherche, y compris au chercheur qui s’intéresse à un département comme l’Ille-et-Vilaine au début du XXe siècle. A découvrir fin 2015 sur un site internet dédié…

Pour ce qui est de la forme et des modes d’interrogation, tous les instruments de recherche ne sont pas encore en ligne et on trouve de tout :

  • de vieux inventaires océrisés ;
  • des inventaires plus récents, en PDF par exemple ;
  • et de plus en plus, des instruments de recherche normalisés et structurés (à partir de bases de données), à l’instar de ce que proposent maintenant les Archives nationales avec la salle des inventaires virtuelle.

Comme pour la mise en ligne de sources, la diffusion des descriptions de sources tire également profit des portails (par exemple : le Portail européen des archives, à ne pas confondre avec Europeana).

Un autre des enjeux pour les institutions qui veulent favoriser l’accès aux sources est d’aller vers l’internaute et  de l’aider à s’orienter, consciemment ou non (grâce au web sémantique), dans cette toile tentaculaire. Les internautes commencent toujours une recherche par les moteurs de recherche (Google, …), quand ils ne savent pas sur quel site spécialisé ils devraient se rendre. Il s’agit donc de rendre les métadonnées accessibles aux moteurs de recherche. L’exemple le plus abouti à ce jour est celui de la Bibliothèque nationale de France avec data.bnf.fr.

Enfin, les sites internet et les instruments de recherche présentent de plus en plus une dimension collaborative. L’identification, comme aux Archives municipales de Saint-Denis, ou l’indexation participative se font en ligne ou via le numérique par les internautes ou les cercles généalogiques. Par exemple, Un Jour Un Poilu (@1J1poilu sur Twitter) pour l’indexation des fiches des soldats morts pour la France, ou l’indexation des registres matricules avec le « Petit Mémorial » développé par le centre généalogique des Côtes d’Armor (Matricule 22).

Pour conclure, les évolutions sont rapides et ce panorama des sources en ligne sera caduc d’ici peu, tant les initiatives sont nombreuses. Le temps de la simple mise à disposition de documents ou de collections dans lesquels les chercheurs ou internautes viendraient faire leur marché est révolu : le numérique offre des possibilités multiples de coopération entre les gardiens de ces sources et les utilisateurs, même s’il ne dispense pas complètement de la fréquentation des sources originales dans les salles de lecture !

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Faire des recherches sur un poilu d’Orient

Publication de l'Association vosgienne des anciens combattants de l'armée d'Orient (mars 1929) [Gallica]
Publication de l’Association vosgienne des anciens combattants de l’armée d’Orient (mars 1929) [Gallica]

La semaine dernière, Jean-Marc Todeschini, secrétaire d’État chargé des Anciens Combattants et de la mémoire auprès du ministère de la Défense, s’est rendu en Grèce, en Macédoine, en Serbie et en Roumanie, pour commémorer le centenaire du début des opérations militaires sur le front d’Orient. On peut suivre ce voyage mémoriel et commémoratif sur le carnet de voyage de Stéphanie Trouillard, journaliste à France24.

A cette occasion, nous nous sommes intéressés aux sources permettant de partir sur les traces des poilus d’Orient.

Environ 80 000 hommes ont débarqué aux Dardanelles en 1915 et 400 000 autres ont combattu dans les Balkans de 1915 à 1920. A première vue, la recherche d’informations paraît compliquée. Peu d’études et de monographies ont été consacrées à ce front par les historiens. De plus, l’éloignement des champs de bataille et des lieux de mémoire, l’éparpillement des sources en France, l’absence d’archives en Macédoine (ce qui ne semble pas être le cas en Bulgarie) et la barrière de la langue quand les recherches se déplacent dans les Balkans compliquent plus encore les recherches. Pourtant, comme nous l’avons déjà montré en présentant notamment les travaux menés par un professeur et ses élèves en Macédoine en 2012 et en 2014, il est possible de trouver des informations au sujet de ces combattants.

  • Rechercher un soldat

Il n’existe pas d’archives individuelles propres aux 500 000 soldats et aux milliers de marins de l’armée française qui ont séjourné en Turquie, dans les Balkans, en Hongrie ou encore en Russie méridionale de 1915 à 1923. Ils proviennent majoritairement de métropole, mais 18% sont des soldats maghrébins ou sénégalais (proportion plus importante que sur le front de l’ouest). Il faut donc se reporter aux sources habituelles, en particulier aux registres matricules (Tour de France des matricules) ou au Fichier national des morts pour la France (Mémoire des hommes).

En raison des conditions de vie précaires (hygiène déplorable, eau polluée, climat rude, marécages), près de 284 000 soldats ont été malades parmi lesquels 90 000 ont été atteints de maladies contagieuses. Le typhus, la dysenterie mais surtout le paludisme ont fait des ravages. On comptabilise aussi 44 500 soldats blessés au combat. Pour cette raison, il peut être utile de consulter les archives du Service des archives médicales et hospitalières des armées à Limoges ainsi que les archives médicales de la marine, dans la série F des archives des ports.

Enfin, l’Association nationale pour le souvenir des Dardanelles et du front d’Orient est incontournable. Elle propose notamment une aide à la recherche. Elle possède aussi des collections importantes composées d’objets, de documents d’époque et de témoignages d’anciens soldats du front d’Orient (à voir aussi la page Facebook de l’association).

  • Retracer un parcours

Vous n’échapperez pas à un petit paragraphe d’histoire des unités…

Le Corps expéditionnaire d’Orient (CEO) est créé en février 1915. Il participe aux combats de Gallipoli et des Dardanelles. En octobre 1915, il devient Corps expéditionnaire des Dardanelles (CED) jusqu’à sa dissolution en janvier 1916.

L’armée d’Orient (AO) est créée à Salonique en octobre 1915. Dans un premier temps, sa mission est de soutenir l’armée serbe, menacée d’anéantissement. Progressivement, elle est renforcée par des contingents étrangers (anglais, italiens, grecs, russes et serbes). En août 1916, l’armée française d’Orient (AFO) est créée au sein du commandement des armées alliées en Orient (jusqu’en septembre 1920). Ces troupes combattent sur le front des Balkans.

Après les offensives victorieuses de septembre 1918 dans les Balkans, l’armée française d’Orient donne naissance à trois groupements : l’armée de Hongrie (mars-septembre 1919), chargée de faire respecter l’armistice et de veiller aux respects des nouvelles frontières ; l’armée du Danube (octobre 1918-janvier 1920), installée en Roumanie et en Russie méridionale pour soutenir les Russes blancs ; le corps d’occupation français de Constantinople (novembre 1920-octobre 1923), chargé de défendre les intérêts français pendant la guerre gréco-turque.

Que peut-on trouver au Service historique de la Défense à Vincennes ? Les archives des unités (les journaux des marches et opérations des unités engagées en Orient de la sous-série 26 N) et celles des grandes unités d’Orient et du commandement des armées alliées d’Orient (voir Inventaire sommaire des archives de la guerre 1914-1918 de Jean Nicot et Philippe Schillinger  sous-série 20N, page 443 et suivantes) contiennent notamment des ordres de bataille français et alliés, des situations journalières, des états des pertes, des correspondances, etc.

Voir Archives de la Grande Guerre. Guide des sources conservées par le Service historique de la Défense relatives à la Première Guerre mondiale, Vincennes, Service historique de la Défense, 2014, p. 281-283.

  •  Identifier un lieu

Très souvent, les recherches buttent sur les noms des lieux difficiles à identifier. Ils sont souvent mal orthographiés ou traduits du turc au serbe puis au grec contemporain ou au macédonien. On peut utiliser Google maps ainsi que ces anciennes cartes austro-hongroises.

  • Rechercher une sépulture

Environ 70 000 soldats français sont tombés dans les Balkans. De 1921 à 1923, la France a regroupé les corps de ces hommes dans plusieurs nécropoles :

  • Albanie (Korça, 640 corps) ;
  • Bulgarie (Sofia, 789 corps) ;
  • Grèce (Athènes, 53 corps à Kalamaki ; Corfou, 209 corps à Gastouri ; Thessalonique, 8.310 corps à Zeitenlick) ;
  • Macédoine (Bitola, 6.262 corps et deux ossuaires contenant 5.000 corps chacun ; Skopje, 960 corps et deux ossuaires contenant 5.000 corps chacun) ;
  • Roumanie (Bucarest, 128 corps ; Slobozia, 313 corps) ;
  • Serbie  (Belgrade, 396 corps) ;
  • Turquie (Istambul, 251 corps à Feriköy ; Seddul-Bahr, 2 235 corps identifiés et 12 000 corps dans un ossuaire).

Des carrés militaires plus modestes sont aussi disséminés dans ces pays (voir les relevés du site internet  MemorialGenWeb : Albanie, Bulgarie, Chypre, Grèce, Macédoine, Roumanie, Serbie, Turquie).

Enfin, les consulats et ambassades ont mis en ligne des listes de soldats inhumés dans les nécropoles de Zeïtenlickde Belgradede Skopje et des cimetières et carrés militaires en Roumanie. Attention, les noms sont souvent mal orthographiés sur les tombes. Il est donc nécessaire de faire des recoupements et parfois des déductions.

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Charles Bourlet, mort pour la France le 7 mars 1915

Cimetière militaire de SouainUne fois n’est pas coutume, j’ai choisi d’écrire l’histoire d’un ancêtre soldat de la Grande Guerre (voir à ce sujet Ecrire l’histoire d’un ancêtre soldat de la Grande Guerre : le travail des écrivains publics-biographes sur le site internet de la Mission du Centenaire).

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Frère aîné de mon arrière-grand-père, Charles Bourlet est né à Saulzoir (Nord) le 24 septembre 1884. Au début du XXe siècle, il se fait embaucher dans les grandes usines métallurgiques du bassin industriel de Denain. A l’époque, le train, qui dessert tous ces petits villages, transporte les villageois devenus ouvriers.

  • Le service militaire et la dispense

En octobre 1905, Charles accomplit ses obligations militaires au 160e régiment d’infanterie de Toul en Meurthe-et-Moselle, face à la frontière franco-allemande. Cependant, son expérience des casernes est brève. En septembre 1906, il est classé soutien de famille et envoyé dans la disponibilité. Pourquoi accomplit-il une année de service avant de bénéficier de cette dispense ? La dispense pour soutien de famille est prévue par la loi sur le recrutement de l’armée du 15 juillet 1889. La situation familiale et, dans une moindre mesure, les ressources financières de la famille sont les critères principaux d’attribution. Ainsi, la plupart des jeunes hommes aînés orphelins de père et de mère, fils unique ou aînés d’une veuve bénéficient d’une dispense de deux années de service, par décision du conseil de révision. Alors qu’il remplit les conditions depuis le décès de son père Arthur en 1903, Charles est néanmoins incorporé en 1905. Chaque année, des centaines de jeunes gens se retrouvent dans la même situation pour des raisons qui s’expliquent aisément : les ressources financières de la famille suffisantes ou une fratrie nombreuse permettant de surmonter économiquement le départ d’un fils aux armées. Toutefois, la loi de 1889 permet à environ 1% de l’effectif des hommes d’une classe d’âge dans chaque corps d’être renvoyé dans le civil pour soutien de famille, après un ou deux ans sous les drapeaux. Pour bénéficier de cette dispense, les intéressés doivent fournir à l’administration militaire différentes pièces administratives justificatives et effectuer une demande au maire de la commune, accompagnée d’un relevé des contributions payées par la famille. Charles obtient de cette façon une dispense au titre de soutien de famille qui lui permet de retrouver ses foyers en septembre 1906. En 1907, il épouse une fille du village, Zélie Leduc, avec laquelle il s’installe à Denain en 1908. Puis, en 1912, il retourne vivre à Saulzoir avec sa femme et ses deux enfants, Charles et Sophie. Eugénie, le troisième enfant du couple, naît à Saulzoir en 1913.

  • La guerre

Charles Bourlet est rappelé à l’activité le 1er août 1914 au 201e régiment d’infanterie, le régiment de réserve du prestigieux 1er régiment d’infanterie. Mon arrière-grand-oncle rejoint Cambrai le 4 août 1914 et il est peut-être déjà affecté à la 23e compagnie du 6e bataillon en qualité de soldat. Il participe vraisemblablement au défilé dans les rues de Cambrai le 9 août au moment du départ du 201e pour la frontière belge. Que fait-il ensuite ? Découvre-t-il la guerre dans les environs de Dinant en Belgique ? Voit-il les colonnes de réfugiés sur les routes dans les environs de Guise ? Connaît-il les souffrances de la retraite harassante du début du mois de septembre ? Participe-t-il à l’entrée triomphale du 201e dans Reims après la bataille de la Marne ? Est-il de ceux qui tiennent les tranchées au nord-ouest de Berry-au-Bac au cours de l’hiver 1914-1915 ?

En février 1915, le 201e régiment d’infanterie est envoyé dans le secteur de Souain. Le haut commandement français projette une attaque contre le moulin de Souain, dont il ne reste rien. Les Allemands occupent les sommets d’une colline allongée depuis laquelle ils dominent les villages et les lignes françaises. En première ligne, des sapeurs français s’activent et creusent une mine sous les tranchées allemandes du moulin. Le 2 mars, le 201e s’installe dans des cantonnements plus calmes à Suippes. Le 4 mars, le 6e bataillon auquel appartient Charles monte en 2e ligne et relève le 336e régiment d’infanterie. Le 5 mars, la 60e division d’infanterie reçoit l’ordre d’attaque de la IVe armée : l’objectif du 201e est la prise du moulin. L’assaut est fixé au 7 mars, sur un front compris entre la route de Souain à Somme-Py et le moulin, soit environ 1 200 mètres. Le 6e bataillon gagne les premières lignes dans le secteur du moulin et relève un bataillon du 336e avant 22 heures le 6 mars. Toutes les compagnies ont ordre d’occuper leurs emplacements de combat à 13 heures le 7 mars. L’explosion de la mine préparée au sud du moulin sera le signal de l’attaque pour l’infanterie. Le dimanche 7 mars, les troupes d’assaut sont en place à 7 heures du matin. Le froid est rude. Le bruit est assourdissant car l’artillerie française procède à des tirs de préparation sur les positions allemandes. Le bombardement s’intensifie à partir du milieu de journée : des tirs d’efficacité sont exécutés par l’artillerie française toutes les 20 minutes. Dans le même temps, des tirs de barrage sont exécutés au nord de l’objectif. Vers 14 heures, le génie fait exploser les fourneaux préparés au sud du moulin : « Une haute colonne de fumée et de terre et de pierre s’élève dans l’air« . C’est le signal de l’attaque. Les 22e et 23e compagnie s’élancent à l’assaut et sont d’emblée pris sous le feu des défenses allemandes. Une section de la 23e compagnie se réfugie dans le trou de mine tandis que deux sections parviennent à s’emparer de la première tranchée allemande et d’une trentaine de prisonniers. Où se trouve Charles ? Est-il déjà mort ou appartient-il à la 4e section, qui progresse sur la droite ? Celle-ci est arrêtée puis anéantie par les mitrailleuses allemandes (voir le plan ci-dessous : les positions de la 23e compagnie sont en rouge). Puis, les deux compagnies sont prises sous les feux de l’artillerie allemande et subissent des contre-attaques des fantassins allemandes. Ainsi, la situation des survivants est de plus en plus précaire. Des renforts sont envoyés pour renforcer les 22e et 23e compagnies.

L'attaque du moulin de Souain

Journal des marches et opérations du 201e RI [SHD : 26N711]

Le 8 mars, quelques soldats résistent toujours. Le 9 mars, le pilonnage de l’artillerie, les tirs de minen, les grenades et les contre-attaques obligent les derniers défenseurs du trou de mine à se replier. Le 10 mars, le 201e est progressivement relevé et envoyé à Suippes. En trois jours, près de 500 hommes du 201e ont été mis hors de combat. Les attaques renouvelées dans les jours suivants dans des conditions difficiles et sans espoir de résultat ont aussi provoqué des refus d’obéissance, qui aboutissent à l’affaire des quatre caporaux de Souain (Théophile Maupas, Louis Lefoulon, Louis Girard et Lucien Lechat), fusillés à Suippes le 17 mars 1915. Les quatre soldats seront réhabilités en 1934.

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Journal des marches et opérations du 201e RI, 7 mars 1915 [SHD 26N711 – Mémoire des hommes]
  • Un disparu réapparu

Au lendemain de l’attaque, Charles Bourlet n’est plus reparu au régiment et il est porté disparu. A la fin de l’année 1915, le régiment, qui enquête au sujet de ses soldas disparus à Souain, n’a retrouvé aucun élément permettant de savoir si Charles a été tué, blessé ou fait prisonnier. La famille, restée en pays envahi pendant la guerre, est vraisemblablement avertie de sa disparition par une lettre du chef de bataillon commandant le dépôt du 1er régiment d’infanterie au maire de Saulzoir le 15 novembre 1918. Charles Bourlet est officiellement déclaré mort pour la France par un jugement déclaratif de décès du tribunal de Cambrai du 18 novembre 1920. Le décès est transcrit en mairie de Saulzoir le 20 décembre 1920. Ses quatre enfants (Sophie, Charles, Eugénie et Henri) sont reconnus pupille de la Nation. Après la guerre, à l’occasion des exhumations et des regroupements de sépultures dans le secteur de Souain, le corps de Charles est probablement retrouvé parmi d’autres et inhumé dans la tombe individuelle n° 7496 de la nécropole nationale « La Crouée » à Souain-Perthes-lès-Hurlus (Marne).

Les assauts menés dans le secteur de Souain en mars 1915 sont secondaires par rapport aux gigantesques offensives d’Artois et de Champagne de 1915. Pourtant, ces actions de « grignotage », qui ne mènent à rien, contribuent aussi à expliquer le terrible bilan humain de l’année 1915 pour l’armée française. Les combats de Souain ont endeuillé de nombreuses familles du Cambrésis. Au début de 1915, le 201e est encore largement composé de soldats natifs du Cambrésis. Ainsi aujourd’hui, sur chaque monument aux morts du Cambrésis, sont inscrits un ou plusieurs noms de soldats tombés à Souain le 7 mars 1915.

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La Prière des ruines

La prière des ruinesA l’occasion de recherches dans le fonds privé d’un particulier, je suis tombé sur une importante collection de chansons datant de la Première Guerre mondiale. Quel trésor ! Parmi ces centaines de dépliants, l’un d’eux a attiré mon attention : La Prière des ruines.

En 1914, les Français chantent beaucoup. Dans certaines régions, la chanson est une véritable institution. Ainsi, dans le Nord, l’activité chansonnière, qui s’est développée depuis le milieu du XIXe siècle, est florissante. C’est ainsi que la berceuse Dors, min p’tit quinquin, min p’tit pouchin, min gros ruchin du poète lillois Alexandre Desrousseaux (1820-1892) est devenue la chanson emblématique de Lille. Écrite en 1853, L’canchon dormoire (son titre original) dépeint la vie des ouvrières du Nord dans la seconde moitié du XIXe siècle. Elle a aussi été le chant de marche des soldats du Nord pendant la guerre franco-prussienne de 1870-1871. Cette chanson est évidemment très connue dans le Nord et sa notoriété dépasse les frontières du Nord avant la guerre.

La guerre n’interrompt pas cette activité, bien au contraire. La chanson connaît même un renouveau. Dans les armées, les soldats chantent beaucoup, des chants réglementaires évidemment, mais aussi des productions plus ou moins tolérées par la hiérarchie. A l’arrière, les Français chantent aussi, en particulier des chansons patriotiques, dans les cafés-concerts. Le genre patriotique, apparu à la fin du XIXe siècle, connaît une recrudescence avec la guerre. Ces chansons sont largement diffusées sous forme d’imprimés, à l’instar de La Prière des ruines.

Le forme sous laquelle se présentent ces documents est souvent la même : un dépliant comportant souvent une illustration, sur lequel figurent les noms des paroliers et des compositeurs, les paroles, les partitions.

Écrite en 1917, La prière des ruines est l’une de ces chansons très populaires pendant la guerre. Elle est destinée à tous les Français, qu’ils soient au front ou à l’arrière. Les paroles sont de Roland Gaël, chansonnier et poète, qui rima de nombreuses chansons populaires. La musique est de René de Buxeuil, pseudonyme de Jean Baptiste Chevrier, compositeur français très populaire avant-guerre et qui chanta au front pendant la Grande Guerre. Le texte est constitué d’un refrain et de trois couplets à huit vers. Il est rimé et versifié, de sorte qu’avec la mélodie, l’ensemble constitue une œuvre soignée dont il émane une grande émotion.

Cette chanson ne célèbre pas un fait militaire ni ne met en valeur la foi des combattants : elle est dédiée aux villes martyres et aux villages détruits. Les destructions occasionnées par la guerre constituent le thème principal de la prière. Les références à la religion, en particulier dans les deux premiers couplets (la prière, le clocher, le calvaire, le Christ), sont nombreuses. L’auteur s’interroge sur le sens de ces destructions. Il dépeint un tableau sombre, proche de la réalité d’une ville meurtrie par les combats : La nuit couvre la ville où passa la bataille / Plus de clocher des toits brûlés / La lune se répand sur des pans de muraille / Grands fantômes démantelés.

Pour Roland Gaël, les ténèbres se sont abattues sur la civilisation. Qui sont les responsables ? des « bourreaux », écrit Gaël, qui ne sont ni allemands ni français ; ce sont les hommes de cette société européenne qui croyaient au progrès de l’humanité qui ont tout bradé dans la guerre. Gaël pose la question dans le dernier vers du refrain : « Hommes, qu’avez-vous fait ? ». Dans ce grand désarroi, la religion semble être un recours et l’auteur invite le public à avoir la foi, rempart face à la barbarie : « Auprès d’un carrefour où le canon fit rage, / Abattant et nivelant tout, / Comme par miracle en ce désert sauvage / Un calvaire est resté debout. / Le Christ au front penché plein de pitié regarde / Le chaos triste et dévasté, / On dirait qu’obstiné le rédempteur s’attarde / A prêcher la fraternité ».

Cette chanson noire n’a pourtant pas un ton désespéré. Dans le dernier couplet, Gaël prêche pour la fraternité et l’espoir, entrevoyant le retour à la paix, la reconstruction des villes et village martyrisés : « Cité tu vas renaître et panser tes blessures » et croyant dans l’avenir en pensant aux « temps nouveaux ». En somme, cette Prière des ruines est à la fois une supplication qui doit permettre aux Français de conserver la foi, malgré des ravages inédits, et de penser à un avenir meilleur, fait de paix et de fraternité. Mais cette chanson peut être vue aussi comme une interrogation sur le sens de la guerre, une question que de nombreux Européens se posent en 1917.

Voir à ce sujet

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Les sources du ravitaillement alimentaire dans l’armée française pendant la Grande Guerre

Carte postale - fonds priv├® 1918

Fonds privé de l’auteur

En cette veille de Chandeleur, nous nous intéressons aux sources du ravitaillement militaire, en laissant la parole à Stéphane Le Bras, maître de conférences en histoire contemporaine et auteur d’une thèse intitulée Négoce et négociants en vins dans l’Hérault : pratiques, influences, trajectoires (1900-1970).

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Peu d’études ont été consacrées à l’histoire du ravitaillement alimentaire dans l’armée française pendant la Grande Guerre. Le sujet a longtemps été considéré comme un thème peu sérieux. Ainsi, le ravitaillement renvoyait simplement à un discours folklorique, symbolisé par l’argot du poilu où coexistaient « pinard », « singe », « popote » et autre « tambouille ». Cette vision largement caricaturale, matérialisée par exemple par les cartes postales, contribue à expliquer l’absence de travaux  de fond sur les enjeux liés au ravitaillement alimentaire, alors même que les études s’élargissaient à l’Autre front.

Il est primordial de comprendre que la question du ravitaillement des troupes françaises entre 1914 et 1918 dépasse le simple cadre de l’acheminement de telle ou telle denrée au front, sa quantité, son coût, son goût voire l’évocation du soutien au moral des soldats, et qu’elle participe à plein à l’économie de guerre. Très concrètement, l’analyse des sources à notre disposition sur le sujet permet de mettre en exergue des problématiques qui renvoient à des enjeux particulièrement prégnants pendant le conflit : pratiques combattantes ; représentations individuelles et collectives ; propagande et instrumentalisation ; contrôle social et tensions ; liens entre l’avant et l’arrière.

L’ensemble de ces thématiques investissent ainsi les dispositifs de l’histoire culturelle, mais surtout les outils et mécanismes de l’histoire sociale et de l’histoire politique, sans oublier les fondements conceptuels de l’histoire économique. Cet ensemble à plusieurs facettes s’articule autour de ressources disparates et plurielles, allant du local au national, qui sont présentées ici en quatre rubriques.

1. Les archives du Service historique de la défense (SHD)

Les archives militaires conservées au SHD de Vincennes sont la première étape incontournable. La plupart des grands textes réglementaires, circulaires et ordres se trouvent dans la sous-série 16 N des archives de la Guerre, qui regroupe l’ensemble des archives du Grand Quartier Général ; les articles 16 N 2270-2891, provenant de la Direction de l’arrière, contiennent notamment des informations très précises sur la ration alimentaire, les évolutions et les discussions qui y ont trait, tout comme les structures permettant d’acheminer ce ravitaillement depuis l’intérieur jusqu’au front. D’autres sous-séries pourront être également mobilisées : 20 N en ce qui concerne l’armée d’Orient, voire 5 N pour les correspondances du cabinet du ministre sur les questions relatives à l’approvisionnement et à la mobilisation économique. Dans tous les cas, ces sujets, d’apparence basique, mobilisent un discours propagandiste et des considérations sociales de contrôle de la troupe récurrentes.

À cette approche institutionnelle, une dimension plus en prise avec la réalité des soldats peut être abordée par le biais d’autres fonds : la sous-série 18 N par exemple permet de mesurer, dans chacun des groupes d’armées, les dispositifs mis en œuvre et les conséquences du ravitaillement à travers des rapports d’inspection très minutieux, le contrôle postal ou des comptes rendus sur la discipline militaire ; la sous-série 19 N appréhende plus finement ces problématiques par le biais des corps d’armées cette fois-ci. Ainsi se dessine une histoire du ravitaillement à la fois structurelle et humaine permettant de mesurer la profondeur du sujet. Certains fonds particuliers pourront également être mis à contribution, comme le fonds Clemenceau (6 N), dont une partie des dossiers évoque des incidents liés au ravitaillement.

2. Les archives départementales et communales

Celles-ci sont importantes car elles permettent de saisir, à l’autre bout de la chaîne, comment se mettent en place les logiques d’approvisionnement dans les départements de l’arrière. Ces archives permettent également d’appréhender la réalité de la vie en caserne au moment de la mobilisation mais aussi pendant la durée du conflit.

Dans la série R des archives départementales (« affaires militaires et organismes de temps de guerre »), on découvre une vie à l’arrière, sous l’influence directe du front, permettant ici encore de renouveler les approches classiques du conflit et d’écrire une histoire connectée du front et de l’arrière à travers l’approvisionnement. On y retrouve des liasses associées aux questions classiques du ravitaillement et des réquisitions, mais d’autres plus exceptionnelles ou rares, variant parfois selon les régions/localités. Citons par exemple les dossiers concernant les souscriptions ou les dons pour les soldats au front : elles visent à fournir en denrées la zone des armées selon la spécialité productive des régions voire à proposer de l’argent pour acheter ces denrées, le tout sous le contrôle des préfets.

Aux archives de la Seine-Maritime, la sous-série 11 R contient les archives du bureau de centralisation des renseignements de l’état-major du commandement supérieur de la défense du Havre : elle offrent un panorama détaillé de la gestion des soldats dans la ville pendant le conflit.

Enfin, les grandes communes disposent aussi parfois de dossiers relatifs à l’approvisionnement, aux réquisitions et aux souscriptions, donnant des détails très précis, avec des listes de souscripteurs/marchands/fournisseurs aux armées.

3. Les archives institutionnelles

Ces archives, principalement politiques, abordent les aspects institutionnels, le rôle des pouvoirs publics dans le ravitaillement des soldats, ainsi que les diverses représentations qui les entourent.

La consultation des débats à la Chambre des députés ou au Sénat entre 1914 et 1918, la publication des lois et décrets ou les rapports précédant le vote des lois, consultables en ligne sur Gallica, offrent la possibilité de cerner des enjeux allant au-delà de la simple fourniture de denrées aux armées. S’y jouent des luttes politiques qui relativisent la notion d’Union sacrée et mettent en lumière l’intérêt des uns et des autres à défendre certaines positions en faveur de la distribution d’alcool aux soldats ou de la taxation des céréales pour assurer l’approvisionnement du front. Les débats et les interventions montrent que, derrière les prises de position altruistes, se dissimulent des arrière-pensées qui ne sont pas dénuées d’intention propagandiste et de contrôle de la troupe, deux dimensions que l’on retrouve également dans les documents officiels en provenance des armées, sans compter ceux qui peuvent y voir une mise en lumière personnelle profitable à leur carrière.

Par ailleurs, le Sénat ainsi que l’Assemblée nationale ont mis en ligne les archives des commissions chargées d’interroger les membres du gouvernement ou d’assurer des missions d’inspection au front. Ces discussions ou ces rapports, riches en données factuelles (informations, chiffres, parcours, etc.), éclairent la construction d’un sens de la responsabilité collective. La commission de l’Armée est bien évidemment la plus éloquente, mais il ne faut pas oublier de consulter les commissions de l’Agriculture, des Travaux publics-chemins de fer-voies de communication ou du Budget (pour la Chambre)/des Finances (pour le Sénat), puis à partir de 1918, la commission du Ravitaillement et des réquisitions.

4. Les publications

En premier lieu, on trouve les publications militaires, à destination des soldats et plus particulièrement des officiers et des sous-officiers, Bulletin officiel du ministère de la guerre ou manuels divers. Ces ouvrages officiels, tels l’Alimentation en campagne (1914 – Service des subsistances militaires) ou le Manuel du chef de section d’infanterie (1916 – Grand Quartier Général), offrent une multitude de détails sur les affaires alimentaires et toutes les questions annexes (comme par exemple le paiement de la solde). Ce sont là des mines d’informations qui donnent de la consistance à une histoire qui pourrait parfois être trop décharnée.

Dans la même logique, les publications directement issues des poilus eux-mêmes assurent de trouver moult détails sur les conditions de ravitaillement des soldats en première ligne comme à l’arrière, voire à l’intérieur. On citera les témoignages qui paraissent pendant le conflit (Crapouillots, feuillets d’un carnet de guerre, par exemple en 1916) ou les nombreux journaux de tranchées (voir à ce sujet la liste et la présentation des journaux d’Emmanuelle Cronier) qui évoquent le quotidien du soldat avec abondance. Il ne faut pas oublier les romans ou les journaux satiriques tels que la Baïonnette qui, s’ils sont à prendre avec recul, exposent de manière plus ou moins directe la relation du soldat à l’approvisionnement et les représentations qui la construisent.

Enfin, dans l’immédiat après-guerre, de nombreux ouvrages proposent des analyses plus ou moins circonstanciées du conflit. Certaines se veulent très précises comme Les Chemins de fer français et la guerre (1922), proposant une description très fine de l’organisation du réseau ferré – fondamental pour l’approvisionnement – et son évolution au moment du conflit. D’autres sont plus générales et plus tardives, mais tout aussi essentielles, comme Les armées françaises dans la Grande Guerre et notamment son tome XI consacré à « la direction de l’arrière », où le général Ragueneau revient au milieu des années 1930 avec minutie et rigueur sur le fonctionnement du service en charge du ravitaillement alimentaire.

Ce tour d’horizon des sources relatives au ravitaillement alimentaire permet de saisir combien cette question soumet le chercheur à une masse abondante de documents de sources et de natures diverses, conduisant à une histoire multiple, dépassant les clivages historiographiques classiques et les clichés coutumiers d’un ravitaillement sans aspérités, aux résonances purement folkloriques et caricaturales. Au contraire, comme l’ont montré le récent colloque de Dijon sur « Manger et boire entre 1914 et 1918 » et les travaux d’Emmanuelle Cronier, Charles Ridel ou Marie Llosa, l’approvisionnement alimentaire est source d’enjeux, de tensions et d’instrumentalisation, comme bien d’autres domaines durant ce conflit.

Pour en savoir plus

  • Pierre Chancerel, « Économie de guerre » in Philippe Nivet et al., Archives de la Grande Guerre. Des sources pour l’histoire, Rennes, PUR, 2014, p. 267-278 : l’alimentation est abordée par le biais des politiques institutionnelles de gestion des denrées à destination des civils (pénurie, stockage, taxations).
  • Jean-Jacques Dupuich, L’alimentation du soldat en 14-18, Louviers, Ysec, 2012.
  • Patrick Fridenson (dir.), « 1914-1918 : l’autre front », Le mouvement social, n°2, Paris, Éditions ouvrières, 1977.
  • Silvano Serventi, La cuisine des tranchées. Alimentation en France pendant la Grande Guerre, Bordeaux, Ed. Sud-Ouest, 2014.
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Les journaux de guerre 1914-1918

cover1Le 31 juillet 2014, les éditions londoniennes Albertas ont lancé en France les Journaux de guerre 1914-1918. Cette série hebdomadaire aborde l’histoire de la Première Guerre mondiale à travers la presse de l’époque. Jusqu’à présent, 22 numéros ont été publiés (sur 52), en collaboration avec la Bibliothèque nationale de France et avec le soutien du Centre d’études et de documentation Guerres et Sociétés contemporaines. Julie Maeck, docteure en histoire et maîtresse de conférences à Sciences Po Paris, en est rédactrice en chef.

Les thèmes de chaque numéro sont choisis en fonction de la chronologie et des événements relatés dans la presse. Tous les aspects sont ainsi abordés : les grandes batailles, la vie quotidienne au front, à l’arrière et dans les territoires occupés, les relations internationales, l’économie, la politique, etc.

Tous les numéros suivent la même trame :

  • Une sélection de journaux de 1914-1918 réimprimés sous la forme de fac-similés en version intégrale : grands titres nationaux et régionaux français, de divers courants de pensée, journaux de la presse clandestine, étrangères, des pays envahis et du front (Ouest Eclair, Est Républicain, L’Humanité, Le Temps, La Gazette des Ardennes, La Croix, L’écho des Gourbis, etc.) ;
  • Un édito qui est une sorte de revue de presse des journaux publiés dans le numéro ;
  • Des articles d’historiens (Nicolas Beaupré, Annette Becker, Emmanuelle Cronier, Martin Motte, etc.) qui proposent une remise en contexte des événements relatés dans la presse de l’époque et qui fournissent des outils pour mieux comprendre les documents proposés ;
  • Deux rubriques : dans « 100 ans après », Anaïs Kien et Amaury Chardeau, de France Culture, recueillent les propos de spécialistes ou non portant un regard actuel sur la Grande Guerre ; dans le « Document de la semaine« , une affiche de la Grande Guerre est décrite et expliquée. Une reproduction de ce document est jointe au numéro.

Destinée à un large public, cette série est la seule de toutes les publications en vente dans les kiosques à proposer des reproductions d’archives. Outre les fac-similés, les textes sont illustrés par une iconographie originale issue des collections de la BDIC, de la BNF, de l’Imperial War Museum de Londres, de l’In Flanders Field Museum d’Ypres, du Musée de l’Armée de Bruxelles et de la Library of Congress de Washington. Cette publication hebdomadaire existe également en Belgique, à partir de titres de presse belges.

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