Archives de la Grande Guerre

Archives de la Grande Guerre. Des sources pour l'histoireCertes il pèsera lourd dans la hotte du Père Noël, mais pour qui s’intéresse à la recherche et aux archives sur l’histoire de la Première Guerre mondiale, c’est un ouvrage incontournable qui vient d’être publié aux Presses universitaires de Rennes. Pour réaliser ce manuel de recherche sur la Grande Guerre, le Service interministériel des archives de France (ministère de la Culture et de la Communication), en partenariat avec les ministères de la Défense et des Affaires étrangères, a réuni 80 contributeurs, universitaires et archivistes (voir ici la table des matières). L’objectif affiché est de « replacer les archives au cœur du processus d’élaboration de l’histoire de la Grande Guerre« . Nous sommes très heureux d’avoir contribué modestement à ce projet. Coraline Coutant et Mathieu Stoll, qui ont dirigé cette publication avec Philippe Nivet, ont accepté de répondre à nos questions.

Pourquoi le Service interministériel des Archives de France a-t-il décidé de lancer ce projet éditorial en 2012 ?

C’est même dès la fin de l’année 2011 que le Service interministériel des Archives de France a entamé la préparation du centenaire de la Grande Guerre. Le souci de mettre les sources archivistiques au cœur de la commémoration et de les rendre accessibles au public de manière très large a été très tôt exprimé – et s’est traduit, depuis, par le lancement du Grand Mémorial, inauguré le 11 novembre 2014, et la Grande Collecte, lancée en 2013 et 2014.

Cent ans après le conflit, la production d’un guide à destination des lecteurs semblait indispensable, afin d’accompagner tous ceux qui souhaitaient se plonger dans les sources de la première guerre mondiale. Nous avons donc réuni un comité scientifique rassemblant des archivistes issus des Archives départementales, des Archives nationales, mais aussi du Service historique de la Défense et des Archives diplomatiques, ainsi que des universitaires, parmi lesquels Philippe Nivet, Annette Becker et Georges-Henri Soutou. La principale question qui s’est alors posée, c’était la forme à donner à l’ouvrage et les moyens à mettre en œuvre pour le réaliser.

Comment peut-on définir cet ouvrage et quel est son objectif ?

Il ne s’agissait pas de compiler un nouveau guide des sources, identique à celui qui existe déjà pour la guerre 39-45 (La seconde guerre mondiale. Guide des sources conservées en France. 1939-1945, Direction des archives de France, 1994). Aujourd’hui, c’est en ligne que les usagers consultent les instruments de recherche, et un guide « papier » national aurait été démodé en quelques mois puisque de nombreux services d’Archives départementales et municipales se sont justement lancés dans la conception de guides des sources locaux ou dans l’inventaire de leurs séries relatives à la Grande Guerre. Par ailleurs, le Service historique de la Défense venait justement d’engager la publication d’un guide des sources qu’il conserve sur la première guerre mondiale (Archives de la Grande Guerre. Guide des sources conservées par le Service historique de la Défense relative à la première guerre mondiale, SHD, 2014).

Comme nous destinons cet outil au public le plus large possible, du chercheur spécialisé au simple curieux, du généalogiste au passionné de la période, nous avons fait le choix de recontextualiser les archives en les liant à des approches thématiques du conflit. Ce guide a donc pour objectif d’être un véritable manuel de recherche sur la Première Guerre mondiale, présentant à la fois les acquis de l’historiographie, les perspectives actuelles de la recherche et les sources documentaires auxquelles il est possible d’avoir recours. L’enjeu, pour les archives, est de favoriser une approche par producteur, de valoriser l’incroyable richesse et la diversité des fonds disponibles, et, lorsque c’est possible, de mettre en lumière des ensembles documentaires peu connus.

Comment le travail a-t-il été organisé et pourquoi avez-vous privilégié la formule binôme historien/archiviste ?

L’ouvrage est bâti en trois parties : avant la guerre, pendant la guerre, après la guerre. À l’intérieur de chaque partie, on se concentre le plus souvent sur des actions, par exemple : « organiser », « être soldat », « administrer la France en guerre » ou « honorer et se souvenir ». Nous avons essayé d’être aussi exhaustifs que possible dans l’élaboration de la table des matières, pour que tous les aspects de la guerre, au front comme à l’arrière, soient traités, même si le format de l’ouvrage ne nous permettait pas d’aborder en détail toutes les dimensions du conflit.

La collaboration entre un universitaire et un archiviste, pour chacun des sujets, a permis une complémentarité des approches : l’historien mentionne les sources qu’il a lui-même utilisées, tandis que l’archiviste peut apporter son regard de professionnel sur les fonds les plus riches, les lacunes, les sources peu connues. Une de nos satisfactions de co-directeurs de la publication, c’était d’entendre un universitaire dire combien il avait apprécié de dialoguer directement avec un archiviste, et réciproquement. Favoriser les échanges entre professionnels des archives et usagers, c’est aussi un enjeu !

Les notices sont bâties sur le même modèle. Pouvez-vous nous les décrire ?

Chaque notice commence par un bilan historiographique sur le sujet, ce qui permet au lecteur de se (re)mettre en tête les faits historiques. Suit un exposé synthétique des sources, archives publiques et privées, qu’elles soient conservées aux Archives nationales, en Archives départementales ou municipales, aux Archives diplomatiques ou au Service historique de la Défense. Pour chacun des sujets, une bibliographie d’une dizaine de titres, ouvrages classiques et nouveautés, est proposée au lecteur qui souhaiterait approfondir.

Quinze types documentaires emblématiques de la période bénéficient d’une présentation plus détaillée, avec un fac-similé du document associé à un commentaire historique et diplomatique. C’est le cas notamment des registres de matricules militaires, des dossiers de conseil de guerre et du dossier de dommages de guerre.

Vous avez fait le choix d’une publication imprimée. Avez-vous envisagé des passerelles avec le web ?

Nous avons en effet fait le choix d’une publication imprimée, car nous espérons que l’ouvrage, publié en cette première année de commémoration de la Grande Guerre, pourra avoir sa place dans les bibliothèques publiques et entre les mains des particuliers bien après la célébration du centenaire : il constitue un point historiographique cent ans après la guerre.

En revanche, des inventaires et des guides des sources, tout à fait complémentaires avec le guide Archives de la Grande Guerre, sont et seront publiés en ligne par les services d’Archives départementales et municipales. Avec le portail national interministériel des Archives de France, actuellement en cours de construction, ces outils pourront être mutualisés. Nous encourageons vivement les lecteurs du présent ouvrage à poursuivre leur recherche en fréquentant les salles de lecture et les sites Internet du réseau des Archives de France !

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L’arrière : la guerre si loin, si proche

6_Fi_018_01674 [1600x1200]Le départ du 113e régiment d’infanterie de Blois le 5 août 1914 [Archives départementales du Loir-et-Cher, 6 Fi]

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A l’occasion de la préparation d’une exposition sur le département dans la guerre, les Archives départementales de Loir-et-Cher ont « redécouvert » dans leurs collections un journal intime qui constitue un témoignage vivant et totalement inédit sur la vie à l’arrière. Dans ce journal, à partir du 30 juillet 1914, l’architecte blésois Paul Legendre, conscient de la gravité des événements, rapporte l’actualité quotidienne, détaille ses occupations et confie au papier les pensées que lui inspire l’actualité.

Très vite, l’idée de la publication s’est imposée mais l’importance matérielle du journal (6 cahiers de 230 pages chacun) a conduit à privilégier une édition intégrale en ligne, pour laquelle Facebook semblait le médium le plus approprié. Ainsi, chaque jour depuis le 30 juillet, cent ans jour pour jour après que Paul Legendre a raconté sa journée sur son cahier, nous publions son récit : quelques phrases d’accroche illustrées sur Facebook et l’intégralité du texte sur le portail culture41.fr.

Un journal intime

Dans sa préface, Paul Legendre (1872-1941) précise lui-même sa démarche : « À la veille d’événements peut-être graves, au tournant mystérieux de notre histoire, je commence des « Souvenirs personnels et ce carnet de route ». Je l’écrirai sans prétention aucune, n’ayant que celle d’écrire juste, de rappeler au jour le jour ce que je verrai, ce que j’entendrai ». L’écriture sans rature laisse penser que Legendre prenait des notes qu’il retranscrivait peu de temps après mais les pensées livrées au papier sans dissimulation sur ses sentiments, ses indignations, ses élans patriotiques montrent bien qu’il écrivait pour lui. Le journal est agréable à lire : Legendre écrit bien, use d’un vocabulaire simple mais précis, il se laisse parfois aller au lyrisme lorsqu’il décrit un coucher de soleil ou les moissons délaissées :

« Elles sont là debout, les gerbes de France, groupées en tas ; immobiles elles attendent ; dans leur silence elles parlent ; dans leur immobilité elles marchent… silence éloquent… immobilité qui entraîne… elles sont là, stoïques au poste, les gerbes de France ! Elles sont seules, au milieu de plaine, et les laboureurs, ceux qui ont façonné la terre nourricière, sont partis ; et les semeurs, ceux qui ont jeté le grain aux quatre vents du ciel, sont partis ; et les moissonneurs, ceux qui ont jeté bas cette richesse pour en extraire les trésors sont partis !… elles sont seules les gerbes de France ! »

Chaque jour fait l’objet d’un compte-rendu plus ou moins long, en fonction de la densité de l’actualité nationale et locale : la guerre est loin, elle paraît très proche dans les pages du journal.

 La première page du journal


La première page du journal

Les débuts de la guerre dans une ville de l’arrière

Paul Legendre raconte l’exaltation patriotique mêlée de résignation des premiers jours de la mobilisation (voir les journées du 30 juillet au 3 août), la difficulté des moissons alors que les hommes viennent de partir à la guerre, les nouvelles contradictoires du front, l’arrivée des premiers blessés et des réfugiés.

Petit à petit, la guerre s’installe dans le quotidien, fait de deuils, de restrictions, d’inquiétudes pour les amis partis au combat et les familles dans l’angoisse. Et en même temps, cette vie quotidienne semble inchangée : Legendre va souvent se promener en forêt de Blois, rend visite à ses clients, apprend à conduire à son neveu, fait plusieurs parties de pêche avec un jeune soldat qu’il accueille pendant sa convalescence, et se lance même avec lui au printemps 1915 dans une visite touristique à Bourges.

Un catholique dévot et un ardent patriote

Un autre aspect intéressant du journal, ce sont les opinions du catholique dévot qu’est Legendre, identifié comme camelot du roi par la police de Blois en 1910. Peu favorable à la République, il se lamente sur l’instabilité gouvernementale, déteste Joseph Caillaux. Il est cependant très patriote : l’exécration des « Boches » est virulente, surtout quand les destructions de la guerre atteignent des villes anciennes et Reims :

« Ne pouvant être victorieux, les Huns des temps modernes – plus barbares et plus sauvages que les Huns des premiers temps, qui, eux, respectèrent les temples sacrés et s’arrêtèrent devant sainte Geneviève – ils s’attaquent à Dieu, lui-même ».

L’exaltation du courage des soldats est fréquente :

« Glorieusement blessé et amputé du bras gauche, il a reçu 48 blessures. Son pauvre bras droit – le seul qui lui reste – est meurtri et mutilé […] Aucune poitrine ne sera plus digne de porter [la médaille militaire] » (26 janvier 1915).

Sa fréquentation des prêtres et des séminaristes du département, dont certains lui écrivent du front, apportent des informations peu connues sur l’état d’esprit du clergé, de même que sa dévotion un peu mièvre, très attachée aux saints, est un parfait exemple de la pratique sulpicienne des années 1900.

S’il n’a pas été mobilisé car il a une jambe plus courte que l’autre, Paul Legendre cherche à se rendre utile : dès le 3 août, grâce à son automobile, il entreprend d’organiser les moissons abandonnées dans les villages de Beauce, ce qu’il rapporte avec force détails. Puis il prend une garde de nuit dans l’une des ambulances installée en ville et décrit alors les souffrances des soldats.

Un épistolier infatigable

Parce qu’il correspond assidûment avec ses amis et sa famille, Paul Legendre reçoit beaucoup de lettres. L’intérêt du journal réside également dans ces lettres qu’il retranscrit : celles de sa sœur, installée à Paris, donnent une idée de la panique qui saisit la capitale en septembre 1914 et plus tard rapportent les bombardements qui la touchent à l’automne 14 ; celles de ses connaissances racontent le front, de la mer du Nord à la Lorraine ou même la vie militaire de l’arrière ; celles de son ami le prélat Henri Bolo emmènent jusqu’à la flotte de Méditerranée.

SI le quotidien décrit dans le journal est bien celui de Blois, ce que rapporte Paul Legendre dépasse les bords de Loire et brosse avec beaucoup de détails le portrait d’une ville de l’arrière : une vie ordinaire de vendanges, de tempêtes d’hiver et de promenades du dimanche mais qui demeure suspendue aux nouvelles, compte ses morts et contribue à l’effort de guerre.

Anne-Cécile Tizon-Germe, directrice des Archives départementales, Conseil général du Loir-et-Cher

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Mettre en ligne des dossiers de fusillés

 Cliquer pour accéder au dossier


Cliquer pour accéder au dossier

Pendant la Première Guerre mondiale, 1008 individus (militaires et civils, français et étrangers) ont été condamnés à la peine capitale par la justice militaire, au front ou à l’arrière, pour désobéissance militaire, affaires d’espionnage ou de droit commun.

Les archives des conseils de guerre conservées au Service historique de la Défense à Vincennes ont été numérisées et récemment mises en ligne sur le site internet Mémoire des hommes, en réponse à la demande formulée par le Président de la République lors du lancement des commémorations du centenaire de la Première Guerre mondiale en novembre 2013. Dans cet ensemble sériel, ce sont des situations très diverses et souvent émouvantes que le curieux et le chercheur peuvent désormais facilement découvrir page après page.

Pour en savoir plus sur cette opération, nous avons interrogé Agnès Chablat-Beylot, conservateur en chef du patrimoine, responsable du département des archives définitives du Centre historique des archives du SHD.

 

D’où viennent ces dossiers de fusillés ?

Les « dossiers de fusillés », mis en ligne à partir du 6 novembre 2014 sur le site Mémoire des hommes sont les minutes de jugement et les dossiers de procédure des conseils de guerre qui les ont condamnés à mort. Ces archives sont conservées au Service historique de la Défense, au château de Vincennes, parmi les fonds de la justice militaire.

Quelles sont les pièces constitutives de ces dossiers ?

Les minutes de jugement, de 4 à 6 pages, ne présentent des affaires jugées qu’un aperçu sommaire : elles contiennent l’état civil du prévenu, l’acte d’accusation, les attendus du jugement et la sentence du tribunal.

Le dossier de procédure est la source la plus complète, dans la mesure où il comprend l’ensemble des documents ayant servi à l’instruction. On y trouve en théorie les pièces suivantes : plainte en conseil de guerre ; état signalétique et des services du prévenu ; relevé de punitions ; procès-verbal d’interrogatoire ; procès-verbaux d’information (rapports, interrogatoires des témoins) ; éventuellement pièces à conviction, de tous types et de tous supports ; rapport du commissaire-rapporteur, qui clôt l’instruction ; ordre d’informer ; minute du jugement.

Les dossiers des conseils de guerre spéciaux, qui ont fonctionné du 6 septembre 1914 au 27 avril 1916, sont bien moins fournis et ordonnés, ce qui démontre en soi l’urgence de ces procédures et les circonstances dérogatoires dans lesquelles ont travaillé ces juridictions éphémères.

Ces documents de base, dans un certain nombre de cas particuliers, sont complétés d’autres pièces : celles annexées au dossier dans l’après-guerre, lorsque celui-ci avait été rouvert à des fins de révision. Suivant la ou les juridiction(s) qui ont réexaminé l’affaire, c’est souvent tout un dossier, plus important que celui du premier jugement, qui est joint aux pièces d’origine. Les dossiers de la Cour spéciale de justice militaire, qui a fonctionné de 1933 à 1935, ont également été numérisés.

archives_SHDGR__GR_11_J_240__001__0003Certificat de conduite de Léo Mac Ghastley, né à Sacramento (Californie) le 2 septembre 1870. Condamné pour espionnage par le conseil de guerre de la Direction des étapes et des services (DES) de la Ve armée, il est exécuté à Romigny (Marne) le 15 septembre 1914.

 

 

 

 

Comment le SHD a-t-il élaboré ce nouveau corpus mis en ligne ?

Les documents relatifs aux fusillés ne constituent pas un ensemble distinct au sein du fonds de la justice militaire, et plus particulièrement des quatre sous-séries qui couvrent la période du conflit :

  • GR 9 J : conseils de guerre de Paris, soit 1 225 cartons ou registres
  • GR 10 J : conseils de guerre des régions militaires, soit 2 436 cartons ou registres
  • GR 11 J : conseils de guerre aux armées, soit 3 814 cartons ou registres
  • GR 12 J : conseils de guerre outre-mer, soit 3 045 cartons ou registres.

Ils sont classés par instance judiciaire, puis chronologiquement, parmi tous les autres dossiers produits par ces conseils de guerre. Ce sont donc quelque 6 500 boîtes d’archives qui ont été systématiquement dépouillées par les archivistes du SHD pour y repérer les documents relatifs aux fusillés parmi les dossiers de procédure et les registres de jugement.

Mais sachant que 10 à 20 % des archives produites par les conseils de guerre n’ont pas été conservées, disparues pendant le conflit ou après, la recherche a été complétée par des vérifications dans les archives des unités et des états-majors – qui n’ont toutefois pas été systématiquement dépouillées, ainsi que par une étude du fichier des morts de la Grande Guerre (dit « des Morts pour la France »). A propos de celui-ci, il faut souligner le complément qui lui a été apporté ce 11 novembre, avec la mise en ligne de quelque 95 000 fiches de décédés qui ne se sont pas vus attribuer la mention « mort pour la France ».

Pour en savoir plus : le corpus des fusillés documentés

Pouvez-vous expliquer le nombre de 953 soldats français fusillés ?

La base de données mise en ligne sur Mémoire des hommes donne accès à un corpus large qui prend en compte l’ensemble des personnes fusillées à la suite d’une condamnation par un conseil de guerre de l’armée française au cours du conflit, sans exclure ni civils, ni ressortissants étrangers, ni fusillés condamnés pour des crimes ou délits « de droit commun » ou pour espionnage. Les conseils de guerre de l’intérieur, d’outre-mer et de l’armée d’Orient sont représentés au même titre que les conseils de guerre aux armées du front occidental.

Les fusillés sans jugement sur ordre de l’autorité militaire sont aussi pris en compte. Les exécutions sommaires qui ont laissé des traces dans les archives militaires sont également recensées, qu’il s’agisse d’exécutions dans le feu de l’action par un supérieur, mais aussi de tirs de sentinelles sur des déserteurs ou sur des prisonniers tentant de s’évader, d’homicides par légitime défense par des camarades ou des gendarmes au moment d’une arrestation, etc.

Ce sont ainsi 1 008 cas qui sont documentés, dont 55 exécutés et tués sommairement. Le nombre de 953 recouvre donc :

  • 825 fusillés dont la condamnation est documentée par les archives des conseils de guerre ;
  • 101 fusillés documentés par d’autres sources (fichier des morts pour la France et archives des unités et états-majors)
  • 27 fusillés sans jugement pour désobéissance militaire documentés par les archives militaires.

Parmi ces fusillés, au moins 639 l’ont été pour désobéissance militaire.

Les archives des conseils de guerre relatives aux fusillés ont été numérisées et sont consultables dans une base nominative sur Mémoires des hommes. Quelles précautions ont-elles été prises en termes de protection des données personnelles ?

En application de l’article L213-2, alinéa 4, du Code du patrimoine, ces archives sont, comme tous les « documents relatifs aux affaires portées devant les juridictions (…) et à l’exécution des décisions de justice », librement communicables à l’expiration d’un délai de 75 ans à compter de la date du document ou d’un délai de 25 ans à compter de la date de décès de l’intéressé. Ils étaient donc déjà librement communicables aux lecteurs fréquentant la salle de lecture du SHD, à Vincennes.

Toutefois, les données contenues dans ces dossiers (infractions, enquêtes, condamnations, notamment) étant considérées comme sensibles au regard de la loi du 6 janvier 1978, leur mise en ligne excède le cadre défini par la délibération de la CNIL du 12 avril 2012 portant autorisation unique de traitements de données à caractère personnel contenues dans des archives publiques aux fins de communication et de diffusion par des services d’archives publiques.

La mise en ligne de la base de données des fusillés a donc été réalisée après autorisation de la CNIL, dans une délibération en date du 10 juillet 2014. Il faut souligner que conformément à celle-ci, toute réutilisation commerciale de la base et des dossiers de fusillés est proscrite, de même que l’indexation collaborative. Par ailleurs, la délibération précise les la liste des données pouvant être indexées, mais en exclut toutes données sensibles, notamment les motifs de condamnation à mort. C’est pourquoi il est possible d’effectuer des recherches selon les critères suivants : nom, prénoms, date et lieu (commune, département, pays) de naissance, date et lieu de décès, grade et unité d’appartenance, classe, bureau et matricule de recrutement, mention « mort pour la France ».

Au terme de cette recherche, c’est l’intégralité des documents relatifs à chaque fusillé qui est offerte à la lecture de l’internaute : minute de jugement, dossier(s) de procédure ou fiche de décès.

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Le programme du cycle d’initiation à la recherche archivistique aux Archives nationales

Les Archives Nationales (Wikimedia Commons)

Dans le cadre de l’exposition « Août 1914. Tous en guerre ! » (ouverte au public jusqu’au 22 janvier 2015), un cycle d’initiation à la recherche archivistique autour des sources sur la Grande Guerre des Archives nationales est organisé sur le site de Pierrefitte des Archives nationales. Cinq séances (de 1 heure 30 à 2 heures chacune) sont prévues du 26 novembre 2014 au 26 janvier 2015. Elles seront conduites par les responsables scientifiques des fonds d’archives. Elles sont libres d’accès et ouvertes à tous types de publics intéressés par la généalogie ou la recherche historique (lecteurs, visiteurs, généalogistes, enseignants-chercheurs….).

Ce cycle de conférences pratiques est destiné à faire connaître les ressources propres des Archives nationales sur l’histoire de la Grande Guerre et le travail scientifique mené sur les fonds. La session liminaire, consacrée à une présentation générale des fonds, servira de cadre pour tout le cycle. Les sessions suivantes, plus sélectives, prennent la forme d’interventions très courtes et concrètes autour d’une thématique. Les responsables scientifiques des fonds, en une intervention de 15 à 20 minutes, présentent la structure et les grandes composantes d’un fonds, son intérêt, exposent les modalités d’accès aux documents, les actualités de traitement de ce fonds (classements, bases, numérisation et mise en ligne …) et les grands types de recherche qu’il rend possible.

Le programme (à télécharger ici)

  • Session 1 : Mercredi 26 novembre 2014, de 16 h 00 à 17 h 30 (salle des commissions n°2)

Les sources de la Grande Guerre aux Archives nationales : état général des fonds par Emmanuel ROUSSEAU, directeur des Fonds

Intervention suivie d’une visite de l’exposition ciblée autour des fonds des Archives nationales présentés, par Isabelle CHAVE (département de l’Exécutif et du Législatif)

  • Session 2 : Lundi 8 décembre 2014, de 16 h 00 à 17 h 30 (salle des commissions n°3)

Sources généalogiques et Grande Guerre aux Archives nationales

  1. Les dossiers de demandes de naturalisation (loi du 4 août 1914), par Annie POINSOT (département de la Justice et de l’Intérieur)
  2. Les registres d’état civil des régiments, par Roseline SALMON (département de l’Exécutif et du Législatif)
  3. Le Livre d’or des Morts pour la France de la guerre 1914-1918, par Michèle CONCHON (département de l’Exécutif et du Législatif)
  4. Le livre d’or de l’Instruction publique, par Édith PIRIO (département de l’Éducation, de la Culture et des Affaires sociales)
  5. Les archives nominatives des Pensions, par Michèle CONCHON (département de l’Exécutif et du Législatif)
  6. Les testaments de la Grande Guerre au sein des minutes des notaires de Paris, par François CHANCEREL (département du Minutier central des notaires)
  • Session 3 : Jeudi 18 décembre 2014, de 16 h 00 à 18 h 00 (salle des commissions n°4)

Les civils et la Grande Guerre : sources choisies aux Archives nationales

  1. Les rapports de préfets durant la Grande Guerre, par Grégory ZEIGIN (département de la Justice et de l’Intérieur).
  2. Les télégrammes 1914-1918 de la direction des Postes et Télégraphes, par Charlotte LEBLANC (département de l’Environnement, de l’Aménagement du territoire et de l’Agriculture)
  3. Les archives économiques des services extraordinaires de ravitaillement du temps de la guerre 1914-1918, par Clotilde DRUELLE-KORN (Université de Limoges)
  4. La collection d’affiches de guerre de la Bibliothèque historique, par Sylvie LE GOËDEC (Bibliothèque historique)
  5. Les décorations, par Michèle CONCHON et Violaine CHALLEAT-FONCK (département de la Justice et de l’Intérieur)
  6. La correspondance des civils, témoins de la Grande guerre, dans les fonds privés des Archives nationales, par Zénaïde ROMANEIX (département des Archives privées
  • Session 4 : Lundi 12 janvier 2015, de 16 h 00 à 17 h 30 (salle des commissions n°4)

Les archives de la sortie de guerre : le temps des commémorations, de l’application des traités et des réparations

  1. Les projets de monuments aux morts, par Clothilde ROULLIER (département de l’Éducation, de la Culture et des Affaires sociales)
  2. La question des territoires rhénans : archives interalliées et archives françaises, par Michèle CONCHON (département de l’Exécutif et du Législatif)
  3. Archives des plébiscites, par Roseline SALMON (département de l’Exécutif et du Législatif)
  4. Les fonds des commissions des réparations (commission interalliée, délégation française, commission de Bulgarie, office des paiements des réparations), par Roseline SALMON et Maïa PIRAT (département de la Justice et de l’Intérieur)
  5. Les dossiers individuels des archives des Crédits de relèvement et fonds spéciaux (CICR, tribunal arbitral roumano-hongrois et fonds agraire), par Roseline SALMON et Maïa PIRAT (département de l’Exécutif et du Législatif)
  • Session 5 : Lundi 26 janvier 2015, de 16 h 00 à 17 h 30 (salle des commissions n°4)

Les archives de l’entre-deux-guerres : le temps des reconstructions et de l’indemnisation des dommages de guerre

  1. La reconstruction politique, économique et financière à travers les archives des assemblées, par Roseline SALMON (département de l’Exécutif et du Législatif)
  2. Les archives de l’administration provisoire de l’Alsace-Lorraine, par Michèle CONCHON (département de l’Exécutif et du Législatif)
  3. La reconstruction commerciale et industrielle, par Geneviève PROFIT (département de l’Environnement, de l’Aménagement du territoire et de l’Agriculture)
  4. Les fonds des dommages de guerre de la Grande Guerre, par Michèle CONCHON (département de l’Exécutif et du Législatif)

Lieu : Archives nationales, site de Pierrefitte-sur-Seine, Salle des commissions, 59 rue Guynemer, 93383 Pierrefitte-sur-Seine Cedex. M° Saint-Denis université. Entrée libre et gratuite, dans la limite des places disponibles.

Contact : Solène RICHARD (Archives nationales, Direction des publics) : solene.richard@culture.gouv.fr

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Des décorations et des archives

Bulletin officiel du ministère de la GuerreLes soldats de la Grande Guerre et les civils ont été abondamment décorés pendant et après la Première Guerre mondiale. Des sites internet permettent de reconnaître les différentes décorations et de découvrir leur histoire, les critères d’attribution et leurs caractéristiques matérielles : Ordres, décorations et médailles (1914-1918) et France Phaleristique.

En revanche, on sait moins que l’attribution de décorations a généré des archives, qui peuvent s’avérer très utiles pour les recherches familiales et historiques. Nous avons voulu identifier ces sources et nous en avons découvert la diversité et la richesse, dont nous essayons de rendre compte dans le présent article.

Des décorations : pourquoi, pour qui ?

Avant la guerre :

Que ce soit par l’octroi d’une promotion au grade supérieur ou par l’attribution d’une marque distinctive, récompenser le soldat est aussi ancien que la guerre elle-même. Pourtant, à la veille de la Première Guerre mondiale, peu de décorations sont distribuées dans les armées françaises. Elles récompensent principalement le temps des services, les séjours outre-mer et parfois le mérite et le courage.

  • La Légion d’honneur et la Médaille militaire : elles sont peu distribuées avant 1914.
  • La médaille coloniale et les médailles commémoratives (Maroc, Madagascar) : elles ne confèrent pas une dignité particulière pour ceux qui les arborent.
  • Les citations individuelles : elles ne se matérialisent pas sur l’uniforme et peuvent être attribuées pour une action d’éclat comme pour l’exemplarité dans le service.

Pendant et après la guerre :

Au début des hostilités, les croix de la Légion d’honneur et les médailles militaires, qui doivent récompenser les innombrables actes d’héroïsme, sont distribuées avec parcimonie. En effet, le haut commandement se garde de galvauder ces prestigieuses décorations par une distribution trop généreuse. En outre, leur attribution s’accompagne d’une rente viagère, qui pèserait sur le budget de l’État. Pourtant, le commandement est conscient de la nécessité de récompenser les hommes. Dans un premier temps, certains soldats, sous-officiers et officiers sont cités à l’ordre de leurs unités. Quelques régiments obtiennent des citations collectives et des inscriptions nouvelles sont portées sur les emblèmes. Ces récompenses individuelles et collectives, en étant inscrites au Journal officiel, sont portées à la connaissance de la Nation et de la troupe. Cependant, l’écho de ces récompenses reste faible. En outre, dans les rangs, on s’étonne de voir des soldats alliés et ennemis porter des décorations. Dès lors, quelques initiatives personnelles voient le jour : des chefs de corps prennent la décision de décorer leurs soldats avec des médailles non réglementaires. À la fin de l’année 1914 commencent les premières discussions qui aboutissent à la loi du 8 avril 1915, laquelle crée une décoration dite « croix de guerre ».

À partir du printemps 1915, les décorations et signes distinctifs de reconnaissance se multiplient. Leur nombre augmente après les hostilités. Ils sont distribués aux militaires, mais aussi aux civils, hommes, femmes et enfants, aux animaux, aux villes, aux corps de troupe, etc. Après la Première Guerre mondiale, l’armée française reste engagée sur plusieurs théâtres d’opérations extérieurs (Levant, Orient, Maroc). Par conséquent, une croix de guerre des théâtres d’opérations extérieures est créée en 1921. Enfin, pendant les années 1920 et 1930, les autorités souhaitent récompenser et honorer les anciens soldats et toutes les victimes de la guerre, y compris les civils. De nombreuses décorations commémoratives sont destinées aux seuls anciens combattants.

Quelles archives ?

Avant d’examiner les archives manuscrites, on peut citer quelques sources imprimées :

  • Le Journal officiel, dans lequel sont publiés les débats à la Chambre des députés et du Sénat concernant les décorations ainsi que des listes nominatives de décorés et des citations.
  • Le Bulletin officiel du ministère de la Guerre renseigne sur les lois instituant des décorations : la décoration en elle-même (ruban, médaille, etc.), les conditions de concours, les régularisations, etc.
  • Le Bulletin du comité de l’Afrique française pour les citations attribuées aux troupes coloniales.

Les dossiers individuels relatifs aux décorations sont éparpillés entre les archives du Service historique de la Défense, les Archives nationales et les archives départementales. Quand on recherche les archives concernant l’attribution d’une décoration à un individu, il faut s’interroger sur l’origine de la décoration et se poser les questions suivantes : qui instruit les dossiers de demande ? quelles sont les différentes étapes ? Le lieu de conservation des archives dépendra des réponses apportées. Dans la liste ci-dessous, la date indiquée entre parenthèses est celle de la création de la décoration.

1) Ordre national de la Légion d’honneur (1802) :

  • Archives nationales : on y trouve les dossiers nominatifs des légionnaires depuis la création de l’ordre, dont une partie est en ligne (base Leonore) : voir LH 1 à 3376 (archives de la Grande chancellerie, dossiers de légionnaires, dossiers de proposition) ; les dossiers de candidatures et de nominations, y compris les dossiers des demandes qui n’ont pas abouti, dans les archives des ministères : F1d III (Intérieur), F12 (Industries et commerces), F17 (Instruction publique), F23 (Services extraordinaires des temps de guerre) et BB33 (Justice) : pour le détail voir ici. Les dossiers individuels sont composés d’états de service, de recommandations, de rapports hiérarchiques et de renseignements circonstanciés sur les mérites des candidats et sur les personnes qui les recommandent. En ce qui concerne les dossiers de candidatures et de nominations des Affaires étrangères, de la Guerre et des Finances, il faut se retourner vers les services d’archives des desdits ministères. En outre, les dossiers de carrière des agents de l’État fournissent aussi des renseignements très utiles sur les services de guerre, y compris dans les mémoires de proposition établis pour l’attribution de décorations civiles (palmes académiques par exemple). Enfin, au sujet des archives de la Grande chancellerie de la Légion d’honneur, voir le répertoire numérique des articles LH 1 à 3376.
  • Archives départementales : série M (dossiers individuels des candidats, propositions, fiches de renseignements, nominations, etc.) et série R (avis de décès de légionnaires, traitements, etc.) ;
  • Archives militaires : le texte de la citation accompagnant l’attribution de la Légion d’honneur peut être délivré par le SHD-Pau.

2) Médaille militaire (1852) :

Les dossiers de médaillés militaires décorés entre 1852 et 1957 ont disparu. Toutefois, il est possible de compenser ces lacunes.

  • Archives départementales : dans les séries M et R, on peut trouver des dossiers individuels de demande d’attribution, propositions, correspondances, listes nominatives, avis de décès, traitements, dossiers des postulants et des membres, etc. ;
  • Archives militaires : le texte de la citation accompagnant l’attribution de la Médaille militaire peut être délivré par le SHD-Pau.

Pour plus d’informations sur ces deux décorations, voir le Guide de recherches proposé par le Musée national de la Légion d’honneur et des ordres de chevalerie.

3) La Croix de guerre (1915) : les croix de guerre commémorent des citations individuelles obtenues par des militaires pour faits de guerre ainsi que par des civils.

  • Archives militaires : les fichiers des décorations et citations décernées aux unités ou aux combattants français et étrangers de l’armée et de la gendarmerie au cours de la Première Guerre mondiale sont conservés au SHD-Pau. A partir de l’état civil d’un individu, on peut chercher toutes les citations entraînant l’attribution de la Croix de guerre et de la Croix de guerre des théâtres d’opérations extérieurs (1921), mais uniquement pour l’armée de terre. Les citations sont conservées dans des registres d’ordres généraux, classés par conflit, par théâtre d’opération, par date et par autorité militaire signataire (1914-1918, citations attribuées après-guerre et citations attribuées à titre posthume après 1918). En ce qui concerne les citations accompagnant les croix de guerre attribuées à un marin ou parfois un aviateur, il faut se tourner vers les archives du SHD à Vincennes.
  • Archives départementales : des dossiers concernant la Croix de guerre existent dans les séries R et parfois M.

Publié dans l’Illustration de 1915 à 1919, le Tableau d’honneur de la Grande Guerre rassemble les portraits de 16 486 officiers, sous-officiers, soldats et infirmières, nommés ou promus dans l’ordre de la Légion d’honneur, décorés de la Médaille militaire ou cités à l’ordre de l’Armée. Voir à ce sujet Le Tableau d’Honneur paru dans le Journal L’Illustration sur le site Guerre 14-18 de Jean-Luc Dron.

Pour plus d’informations, voir le site internet de l‘Association nationale des croix de guerre et de la Valeur militaire.

4) Croix du combattant volontaire de la guerre 1914-1918 (1935) : cette décoration récompense les combattants de la Grande Guerre volontaires pour servir au front dans une unité combattante.

5) Croix du combattant (1930) : la loi du 19 décembre 1926 crée la carte du combattant au profit des personnes relevant de l’officier national du Combattant et la loi du 28 juin 1930 autorise la création d’un insigne officiel dénommé « Croix du combattant » au profit des titulaires de la carte du combattant.

  • Archives départementales : les archives se rapportant à à la carte et à la croix sont aux Archives départementales (versements de l’Office national des anciens combattants), où sont conservées notamment les archives des commissions départementales, les dossiers de demande et d’établissement des cartes, des fichiers généraux de demandeurs (séries R, W et/ou ETP). Ces fonds contiennent parfois des photographies d’identité des demandeurs.

NB : Les archives de l’Office national des anciens combattants sont classées en série W ou ETP, quand elles ne se trouvent pas encore au sein des services départementaux de l’ONAC : une procédure de consultation existe pour avoir accès à ces dossiers de demandes et de titres.

6) Médaille des Victimes de l’invasion (1921) : cette décoration honore les otages de la Première Guerre mondiale (personnes déportées hors de France, emprisonnées ou condamnées à un travail forcé par les Allemands). Elle est attribuée par le ministère des Régions libérées (qui a existé de 1917 à 1926), pendant la seule année 1921.

  • Archives nationales : dans la sous-série F23 (services extraordinaires des temps de guerre) sont conservés les dossiers individuels de proposition de décorations relatives aux régions libérées (F/23/347 à 378). Cette sous-série comprend des dossiers individuels par département (Aisne à Territoire de Belfort et les étrangers), utiles pour étudier la vie dans les régions envahies et les efforts de redressement fournis par ces régions (otages, travailleurs forcés, prisonniers civils, déportés en Allemagne, bataillons disciplinaires, soins aux blessés, secours portés aux réfugiés, organisation du ravitaillement pendant la guerre, œuvres d’assistance et fédérations de sinistrés, reconstruction). La sous-série F23 contient aussi des archives concernant l’attribution de la Légion d’honneur (dossiers individuels, liste des décorés) et diverses décorations de la Première Guerre mondiale.
  • Archives départementales : les circulaires d’attribution et les dossiers de candidats sont conservés dans la série M.

7) Médaille de la Fidélité (1922) : cette décoration honore les Alsaciens-Lorrains emprisonnés ou exilés par l’Allemagne en raison de leur attachement à la France.

8) Médaille des évadés (1926) : l’intérêt des demandes établies sur des formulaires remis par l’autorité militaire réside notamment dans le récit des circonstances de l’évasion et la mention des noms, adresse et qualité des personnes pouvant donner des renseignements sur l’évasion.

  • Archives militaires : le SHD-Pau conserve les dossiers d’attribution de la médaille des évadés (1914-1918).
  • Archives nationales : dossiers individuels des titulaires de la médailles des évadés civils [19830373/1 à 100].
  • Archives départementales (série M).

9) Médaille de la reconnaissance française (1917) : trois commissions ont été créées pour l’attribution de cette médaille. De 1917 à 1923, 16 000 dossiers de personnes ou de collectivités, françaises ou étrangères, ont été ouverts.

  • Archives nationales : sous-série BB32 (Médaille de la Reconnaissance française) [BB/32/1 à 314]. La sous-série BB32 contient les papiers des commissions chargées de l’attribution de la décoration (dossiers nominatifs, projets de décrets et décrets de création et d’attribution de la décoration, procès-verbaux, registres alphabétiques des candidats, recommandations en faveur des postulants). Les dossiers individuels sont composés de notes, de correspondances, de recommandations, de fiches de renseignement, de notices de propositions et de témoignages d’actes de courage et de dévouement.
  • Archives départementales (série M) : il s’agit pour l’essentiel de dossiers nominatifs qui contiennent notamment de nombreux témoignages susceptibles de fournir des informations sur les réseaux de résistance et d’aide à l’évasion de prisonniers de guerre.

10) Aux archives départementales sont aussi conservées des archives (listes, dossiers, décrets, etc) concernant les décorations suivantes :

  • Médaille des prisonniers civils de 1914-1918 (1936), série M,
  • Médaille des prisonniers civils, déportés et otages de la Grande Guerre (1936) : série M avec en particulier des archives portant sur la création de la médaille et la constitution d’un comité départemental.
  • Médaille de la déportation et de l’internement (1948) : cette médaille créée après la Seconde Guerre mondiale a été attribuée rétroactivement aux déportés et internés de la Première Guerre mondiale.
  • Médaille commémorative de la Grande Guerre : les dossiers, quand ils existent, sont composés de justificatifs (extraits de livret militaire, textes des citations, titre de pension, etc). Des demandes ont aussi été faites par des personnes dépourvues de tous justificatifs. Il faut donc rechercher dans les séries M et R.
  • Médaille commémorative interalliée dite « médaille de la Victoire » (1922) : l’autorisation de porter la médaille est délivrée par l’autorité militaire détentrice des pièces matricules du candidat. Il faut donc chercher dans la série R.
  • Médaille commémorative d’Orient et des Dardanelles (1926).
    Médaille commémorative de Syrie-Cilicie (1922).
    Médaille des épidémies : attribuées aux personnes qui ont combattu contre les épidémies entre 1915 et 1918. Il existe des documents dans les fonds des sous-préfectures aux Archives départementales (série Z).
  • Insigne des blessés (1916) : La distinction est attribuée après la consultation d’une commission siégeant au chef-lieu du département où réside le demandeur. Les demandes sont adressées à la préfecture du lieu de résidence. Les documents fournis sont des billets d’hôpital, des certificats d’origine de blessure, des rapports circonstanciés, des notifications de pension, etc.

11) Médailles commémoratives non officielles.

Ces décorations ne sont pas officielles. Elles n’ont pas été adoptées par une loi proposée par le Gouvernement et votée par le Parlement, mais leur port est toléré. Il faut les rechercher aux archives municipales ou dans les archives de certaines associations d’anciens combattants, qui pour certaines délivrent toujours des décorations aux ayant-droits. On trouve des listes de décorés, des correspondances et des dossiers individuels.

  1. Médaille de Verdun (1916), créée par la ville de Verdun et destinée aux anciens combattants français et alliés engagés sur le front de Verdun de 1914 à 1918.
  2. Médaille de la Haute-Silésie (1921), créée par la Commission Interalliée de Gouvernement et de Plébiscite de Haute-Silésie et destinée aux militaires, employés civils et fonctionnaires français, anglais et italiens déployés en Haute-Silésie. Des sources aux Archives départementales
  3. Médaille de Rhénanie (1925 ou 1930), créée par la Fédération des Anciens de la Rhénanie et de la Ruhr et destinée aux militaires et membres de la Haute Commission interalliée des territoires rhénans.
  4. Médaille de Saint-Mihiel (1936), créée par la ville de Saint-Mihiel et destinée aux combattants américains et français qui ont combattu dans ce secteur de 1914 à 1918.
  5. Médaille de la Marne (1937), créée par l’association des Amis du Fort de la Pompelle et des soldats de la Marne à Reims et destinée aux combattants ayant participé aux batailles de la Marne et aux familles des ayant-droits.
  6. Médaille de la Somme (1956), créée par l’Association des anciens combattants de la Somme de 1914 et 1940 et destinée aux combattants de la Somme des deux guerres mondiales.
  7. Médaille de l’Argonne et de Vauquois (1961), créée par le comité de l’Argonne du Souvenir français et destinée aux combattants de l’Argonne et aux familles des ayant-droits.
  8. Médaille d’Arras (1964), créée par le Comité national des vétérans anciens Défenseurs d’Arras et de l’Artois et destinée aux combattants de l’Artois de 1914 à 1918.
  9. Médaille des rescapés de l’Aisne (1966), créée par les anciens combattants de l’Aisne de 1914 et 1940 et destinée aux combattants de l’Artois des deux guerres mondiales.
  10. Médaille des combats de Champagne (1971), créée par l’Association du Souvenir aux Morts des Armées de Champagne.

Ce recensement est le résultat de la compilation d’inventaires d’archives. Il n’est pas exhaustif : toute proposition de complément ou précision est bienvenue !

Pour en savoir plus…

  • Dumons (Bruno), Pollet (Gilles) (dir.), La fabrique de l’honneur ? Les médailles et les décorations en France, XIXe-XXe siècles, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2009.
  • Mathis (René), Croix et médailles de guerre, 1914-1918, Paris, Public-Réalisation, 1982.
  • Montès (Jean-François), « L’office national des anciens combattants et victimes de guerre », Guerres mondiales et conflits contemporains 1/2002 (n° 205), p. 71-83.
  • Paveau (Marie-Anne), « Citations à l’ordre et Croix de guerre. Fonctions des sanctions positives dans la guerre de 1914-1918″, Rémy Cazals, Emmanuelle Picard et Denis Rolland (dir.), La Grande Guerre, pratiques et expériences, actes du colloque des 12-13 novembre 2004, Toulouse, Privat, 2005, p. 246-258.
  • Stoll (Mathieu), « Décorations et distinctions », Archives de la Grande Guerre. Des sources pour l’histoire, Rennes, Archives de France et Presses universitaires de Rennes, 2014, p. 455-464.
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Que sont devenus les drapeaux et étendards de 1914 ?

Le drapeau du 201e régiment d'infanterie

Le drapeau du 201e régiment d’infanterie

Drapeau du 201e régiment d’infanterie, modèle 1880 (02527;Ba 701), Paris, Musée de l’Armée (photo musée de l’Armée).

Curieux de savoir ce que sont devenus les drapeaux et les étendards des régiments français de la Grande Guerre, nous nous sommes adressés au Département contemporain du Musée de l’Armée, qui a bien voulu répondre à nos questions à ce sujet.

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Quelles sont les différentes parties d’un drapeau et d’un étendard ?

En 1914, les drapeaux régimentaires de l’armée française sont confectionnés selon le modèle réglementaire établi en 1880. Celui-ci fait suite à la décision du ministère de la Guerre en date de juin 1878 de remplacer la totalité des emblèmes. Le 14 juillet 1880, le président de la République Jules Grévy remet les nouveaux drapeaux lors d’une cérémonie à l’hippodrome de Longchamp, une scène immortalisée par le peintre Edouard Detaille. Ainsi, les troupes à pied reçoivent des drapeaux ; les troupes montées (la cavalerie, l’artillerie et le train des équipages) reçoivent des étendards, c’est-à-dire des emblèmes aux dimensions réduites, limitant la prise au vent et donc adaptés aux contraintes spécifiques du déplacement de ces troupes.

Le modèle 1880, également dénommé « modèle IIIe République », se compose d’un tablier de soie bleu-blanc-rouge en double épaisseur sur lequel figurent des inscriptions peintes en lettres d’or : le numéro du régiment, à l’avers, et les noms des batailles où s’est illustré le corps, au revers.

La cravate, aujourd’hui peinte, comportait à ses extrémités une broderie en or formant une couronne de chêne et de laurier ouverte entourant le numéro du régiment. À son bracelet viennent se fixer les décorations et médailles de l’unité. Le tablier et la cravate sont retenus par une hampe bleue surmontée d’une pique en bronze.

Ces emblèmes existent-ils toujours ? si oui, où sont-ils conservés ?

La plupart des emblèmes des régiments de l’armée de terre de la Première Guerre mondiale sont conservés au musée de l’Armée. Les drapeaux et étendards des unités dissoutes pendant ou après le conflit sont entrés dans les collections au début des années 1920. Des lots importants ont ainsi rejoint les collections. Par exemple, le 21 juin 1922, le ministère de la Guerre décide de la cession de 405 drapeaux au musée de l’Armée, essentiellement des emblèmes de régiments de l’infanterie territoriale et de réserve. Les unités militaires qui sont restées en service à l’issue de la guerre ont conservé leurs drapeaux à condition que leur état mécanique reste satisfaisant. Les pièces fragiles et dégradées ont toutefois été changées et de nombreuses soies des régiments d’active, dont certaines dataient de l’année 1880, ont été remplacées avant la fin des années 1920 et cédées au musée de l’Armée.

Aussi la collection des drapeaux régimentaires du musée est-elle une des plus riches du pays. Ces objets patrimoniaux sont une source précieuse pour l’histoire militaire contemporaine. Ils illustrent la participation des régiments aux différents conflits des XIXe et XXe siècles.

Les emblèmes de la Première Guerre mondiale conservés dans les collections du musée de l’Armée se comptent par centaines. Ils ont été légués au musée dans un état souvent dégradé. Ces stigmates sont autant de traces historiques du conflit, telles les déchirures du drapeau du 81e régiment d’infanterie causées par les balles et les éclats d’obus qui l’ont transpercé en août 1914. L’utilisation de différentes techniques de restauration au fil des ans a permis de stabiliser ces dégradations sans toutefois estomper ces traces de l’histoire.

Pour quelles raisons certains emblèmes ont-ils disparu aujourd’hui ?

L’incinération des anciennes soies, pratiquée au cours de l’entre-deux-guerres et dans les années 1950, ne concerne pas, semble-t-il, les emblèmes de la Grande Guerre. Les pièces aujourd’hui disparues ont été détruites principalement pendant les deux guerres mondiales.

  • Les revers de l’armée française ont conduit certains régiments à brûler leur emblème pour éviter qu’ils ne soient pris par l’armée allemande. C’est le cas lors du siège de Maubeuge en 1914, où les neuf drapeaux de la garnison ont été détruits sur ordre du général Fournier à la veille de la capitulation (voir à ce sujet Pierre Charrié, Drapeaux et étendards du XIXe siècle (1814-1880), Paris, Le Léopard d’Or, 1992, page 202).
  • Certains emblèmes ont été perdus à la suite des événements militaires. Ainsi le drapeau du 40e régiment d’infanterie a disparu en mer après le torpillage en Méditerranée du navire Amiral Magon par un sous-marin allemand le 25 janvier 1917.
  • En mai et juin 1940, des emblèmes de la Grande Guerre, toujours en service, ont connu le même sort : les drapeaux des 4e, 32e et 41 régiments d’infanterie par exemple.
  • Des emblèmes perdus pendant la Première Guerre mondiale sont réapparus à partir de 1918. En effet, pour éviter de perdre le drapeau, certaines unités ont enterré leur drapeau en pleine bataille, notamment en 1914. Certains ont été retrouvés à l’issue de la guerre. Enfoui près d’un bois aux alentours de Tellancourt en Lorraine en août 1914, le drapeau du 89e régiment d’infanterie a été exhumé, incomplet, à la fin du mois de novembre 1918.
  • Enfin, pendant le conflit, une vingtaine de fanions et drapeaux français ont été pris par l’armée allemande, parmi lesquels les trois emblèmes régimentaires des 20e régiment d’infanterie, 1er régiment de marche de tirailleurs algériens et 250e régiment d’infanterie. Devenus des trophées, ils ont été conservés jusqu’à la fin du conflit au Zeughaus de Berlin. Le 23 juin 1919, ces trois emblèmes ont été enlevés du musée par des soldats émeutiers hostiles au traité de paix puis brûlés devant le monument de Frédéric II. Seules subsistent les piques des 20e RI et 1er RTA, restituées par l’Allemagne en 1947-1948, en vertu de l’article 245 du traité de Versailles et entrées dans les collections du musée de l’Armée. Cette problématique des trophées, qui concerne aussi bien l’Allemagne que la France – douze drapeaux allemands ont été pris durant la Grande Guerre par les troupes françaises – est intéressante en ce qu’elle montre la très forte symbolique du drapeau au début de la Première Guerre mondiale (à ce sujet, voir Jean-Louis Larcade, « Les drapeaux allemands perdus en 14-18″, Uniformes, n° 45, septembre-octobre 1978, p. 13-20 et Jean Brunon, « A propos des drapeaux allemands conquis en 1914″, Carnet de la Sabretache, n° 368, 1934).

Quelles précautions sont-elles prises pour assurer la conservation de ces emblèmes ?

Les drapeaux et étendards régimentaires ont été déhampés lors de leur entrée dans les collections du musée. Tabliers et cravates ont été disposés à plat dans des meubles à plans, tandis que hampes et piques ont été rangées dans des étagères adaptées. Aujourd’hui, ces pièces sont conservées à l’abri de la lumière et dans un environnement climatique contrôlé (température ambiante et taux d’humidité stables). Ces conditions sont nécessaires à leur préservation.

Une restauratrice spécialisée dans les emblèmes travaille au sein de l’atelier textiles du musée. Elle restaure et participe à la manipulation de ces pièces fragiles. Soucieux de valoriser la collection et de lui donner une visibilité dans et hors les murs, le musée ne prête toutefois des emblèmes à des institutions extérieures que si les conditions de sortie et de conservation des objets sont respectées : présentation des drapeaux dans des vitrines étanches, transport sécurisé et environnement climatique de l’exposition adapté.

Département contemporain du musée de l’Armée

Remerciements

Lieutenant-colonel Christophe Bertrand, conservateur du département contemporain, et Solène Granier, assistante de conservation, département contemporain, Musée de l’Armée.

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La caisse à livrets

Georges Paul Leroux (1877-1957), Aux Eparges, soldats enterrant leurs camarades au clair de lune, vers 1939 (Cliquer sur l'image pour en savoir plus)

Georges Paul Leroux (1877-1957), Aux Eparges, soldats enterrant leurs camarades au clair de lune, vers 1939
(Cliquer sur l’image pour en savoir plus)

À la veille de la Première Guerre mondiale, les livrets font partie du quotidien des militaires : livrets de bouche à feu, d’emplacement des troupes, d’étapes, d’infirmerie, de munitions, d’ordinaire, de solde, etc. On connaît davantage, – et on confond parfois -, ces deux types de livrets à caractère individuel que sont le livret individuel et le livret matricule. Les livrets individuels, souvent appelés livrets militaires, étaient en possession des soldats et ont souvent été conservés par les familles. Les livrets matricules étaient dans les mains de l’administration et n’ont pas été conservés, ou à la marge, à l’exception de ceux des officiers, qui ont été insérés dans leurs dossiers de carrière ; petite spécificité pour les officiers issus du rang, leurs dossiers individuels conservent à la fois leur livret matricule d’officier et leur livret matricule d’homme de troupe.

LE LIVRET INDIVIDUEL

Le livret individuel est un document incontournable pour un homme du début du XXe siècle. Tout homme sous les drapeaux se voit attribuer un livret individuel. La première page est complétée par le bureau de recrutement, puis le livret est envoyé, avec le livret matricule, au corps d’affectation. Ensuite il est remis au soldat. Il est expressément recommandé aux hommes de garder leur livret, même après avoir accompli le temps de service légal, afin de pouvoir, le cas échéant, justifier de leur libération définitive. En cas de perte, le bureau de recrutement trouve dans le livret matricule les informations nécessaires pour établir un duplicata. Le livret individuel doit être vérifié et complété lors des périodes d’exercices.

Il contient notamment les informations suivantes, plus ou moins bien renseignées sur chaque homme : état civil, signalement, situation militaire, campagnes, blessures, décorations, instructions diverses, compétences particulières, avis de changement de domicile, fiche de vaccination. Très rarement, on y trouve une photographie d’identité. En cas de blessure, on peut en détacher un billet d’hôpital, qui doit être rempli au poste de secours avant tout évacuation vers une formation sanitaire. Le livret contient également un bon pour servir de feuille de route, en prévision du retour au foyer par voie de chemin de fer, ainsi que le fascicule de mobilisation, qui indique quand et comment rejoindre le lieu indiqué en cas de mobilisation.

Plus ou moins complet, le livret individuel peut s’avérer décevant s’il s’agit d’un duplicata ou au contraire riche de détails qui n’apparaissent pas ailleurs. On y trouve aussi une partie des informations données par la fiche matricule. Ils se retrouvent aujourd’hui dans les archives familiales ou, parfois, sans qu’on sache exactement pourquoi, dans les archives communales.

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Livret individuel d’Armand Héligon, né à Pipriac le 16 avril 1885. Cultivateur, il est mobilisé en qualité de soldat à la 4e section d’infirmiers militaires du groupe de brancardiers de la 8e division d’infanterie. Il est tué à la relève des blessés dans le Bois de Sassay à Villers-devant-Dun (Meuse) le 31 août 1914 [collection particulière, Gilles Cadoret]

LE LIVRET MATRICULE D’HOMME DE TROUPE

Tout homme en âge de servir doit être pourvu d’un livret matricule. Ouvert par le commandant de recrutement puis mis à jour par le commandant de compagnie, le livret matricule contient des renseignements sur un militaire (état civil, signalement, titre sous lequel il est lié au service) et ses états de services (incorporation, affectation, grades, campagnes, blessures, périodes d’exercices, citations, passage dans la disponibilité, la réserve, la territoriale et la libération définitive du service, etc.). Ce document contient aussi des informations sur les punitions, les condamnations et réhabilitations, les instructions suivies, les effets perçus et les mesures, les permissions, les notations, etc. Des pièces annexes y sont parfois attachées : rapport de gendarmerie, fiche matricule, états signalétiques et des services, certificat d’aptitude physique pour l’incorporation, billet d’hôpital. Le livret matricule d’un homme affecté dans un autre corps est envoyé dans cette nouvelle affectation. Celui d’un officier est inséré dans le dossier d’officier. Quand le militaire passe dans la réserve, le livret matricule est renvoyé au commandant du bureau de recrutement avant d’être transmis au corps où il doit être affecté en cas de mobilisation. Ce livret matricule permet notamment à la hiérarchie d’actualiser la situation administrative d’un homme, d’apprécier la valeur d’un homme et le cas échéant de l’utiliser selon ses aptitudes. Une fois les hommes libérés de leurs obligations militaires, leurs livrets militaires sont réglementairement détruits par les bureaux de recrutement. Certains ont échappé à cette destruction et l’on peut en trouver en série R des Archives départementales exceptionnellement. Ces livrets sont intéressants parce qu’ils peuvent contenir davantage d’informations que les registres matricules.

En campagne, le livret matricule reçoit les mêmes inscriptions qu’en temps de paix et il est tenu par le commandement de l’unité. Aujourd’hui, on se demande souvent comment l’administration militaire a réussi à tenir à jour les informations relatives à des millions d’hommes. Ce sont notamment ces documents qui ont permis d’administrer avec une grande rigueur la situation de tous les soldats pendant la guerre. Un témoignage nous en est donné dans le journal d’un artilleur, Ivan Cassagnau, réédité en mars 2014 par les éditions Libretto,  Ce que chaque jour fait de veuves. À la date du 1er octobre 1914, Cassagnau écrit : « Le lendemain matin je me rends avec le trompette à Frémerville, à l’échelon, pour consulter la caisse à livrets matricules, de façon à pouvoir fournir des renseignements sur l’état civil de nos morts« .

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Livret matricule d’homme de troupe du sous-lieutenant Diallo Mactar (1891-1920) [SHD Guerre : 4Ye 3039]

LE LIVRET MATRICULE D’OFFICIER

Au même titre que les hommes de troupe et les chevaux appartenant à l’État, les officiers, y compris les réservistes, sont immatriculés sur un livret spécial appelé livret matricule. Le livret matricule d’officier est généralement ouvert par le major du corps. Il est renseigné par le commandant de l’unité dans les corps de troupe, l’officier trésorier pour les officiers d’état-major et par le chef de service en dehors des corps de troupe.

Ce livret suit l’officier dans toutes ses affectations. Il donne des renseignements sur : l’état civil, le signalement, les affectations et les dates d’arrivée, les grades obtenus et les dates de promotion, le décompte de la durée des services, les campagnes avec les dates de début et de fin et les engagements auxquels l’officier a pris part, les blessures, les actions d’éclat et citations, les lettres et témoignages officiels de satisfaction et les décorations françaises et étrangères, la date et les motifs de cessation de service, les permissions et des renseignements divers (cours, formations, détachements, etc.).

Quand un officier est rayé des contrôles de l’armée, le livret est transmis au ministère de la Guerre pour être archivé. Aujourd’hui, plusieurs centaines de milliers de dossiers d’officiers généraux, supérieurs et subalternes sont conservés au Service historique de la Défense à Vincennes (voir les précédents articles sur ces dossiers : officiers en série et Messieurs les officiers, vos papiers s’il vous plaît ! ).

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Livret matricule d’officier du sous-lieutenant Alain de Fayolle (1891-1914), tué au combat en Belgique le 22 août 1914
[SHD Guerre : 5ye 100316]
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Aout 1914. Tous en guerre ! Entretien avec Isabelle Chave

Août 1914. Tous en guerre !

L’exposition Août 1914. Tous en guerre ! ouvre ses portes aux Archives nationales  à Pierrefite-sur-Seine le 19 septembre 2014. Isabelle Chave, conservatrice en chef aux Archives nationales et commissaire de l’exposition a accepté de répondre à nos questions.

En préambule, pouvez-vous nous présenter l’exposition ?

Comme l’indique son titre, l’exposition des Archives nationales porte sur l’entrée en guerre, sur une période de 36 jours exactement, allant de la mobilisation, le 2 août 1914, à la première bataille de la Marne. Son originalité est, avec l’arrière-plan militaire que l’on connaît, de mettre l’accent sur l’histoire sociale, administrative, économique, financière, industrielle et culturelle de cette période, en donnant la priorité à l’évocation des Français de l’arrière, à l’administration de leur vie quotidienne. Par cette exclamation, « Tous en guerre ! », il s’agit d’inviter à sortir le sujet du seul exposé de la mobilisation militaire et de l’élargir à la « mobilisation civile », pour reprendre l’expression utilisée par Olivier Bascou, préfet de la Gironde en août 1914, dans son livre de souvenirs, ou encore à la mobilisation administrative, à la mobilisation industrielle, entre autres…

Pour en montrer l’ampleur et l’ambition, il fallait par ailleurs appliquer cette approche à une aire géographique assez vaste, allant des villes près du front aux départements français du nord de l’Afrique, en passant par les villes du littoral atlantique ou méditerranéen ou par les départements de l’intérieur, pour faire comprendre comment, de façon concomittante, des populations très distantes pouvaient répondre aux événements. L’exercice prend tout son sens, quand il s’agit d’envisager les réactions à telle décision gouvernementale ou à telle bataille survenue sur le front en mouvement de ces premières semaines, ou bien d’analyser, dans la contemporanéité, les conséquences économiques, financières et industrielles du conflit à différents points du territoire national. Comment la chasse aux ressortissants austro-allemands s’est-elle matérialisée ? Comment a-t-elle été encadrée ? Quels circuits a pris l’information, dans le contexte de la loi sur les indiscrétions de la presse ? Comment a-t-on lutté contre le risque de course aux guichets ou contre le chômage, organisé le ravitaillement des entreprises et des usines, ou celui des civils, selon la production agricole, forcément inégale, des départements ? Comment vivait-on à Paris, devenu camp retranché ? Comment a réagi la population des villes portuaires, point d’entrée des troupes mobilisées en Afrique ou en Inde, à l’accueil, même temporaire, de ces communautés nouvelles ? Comment a-t-on appliqué le couvre-feu dans les départements français de l’Algérie ? Que voulait dire, pour un préfet ou un maire des zones envahies ou occupées du territoire, administrer un département ou une commune ? Comment accueillir matériellement les premiers réfugiés, les premiers blessés ? Comment l’État, entrant avec un tel degré d’importance dans le champ social, a-t-il très vite coordonné les actions philanthropiques et charitables de tous ordres ?

Même sur cette très courte période, les points abordés embrassent des thématiques très vastes. Beaucoup de questionnements perdurent naturellement après la période de l’entrée en guerre, mais les problèmes ne sont plus résolus ou gérés de la même façon dès lors que le conflit s’installe dans la durée. Ce sont d’abord la mise en place de processus administratifs nouveaux et les réponses rapides et concrètes fournies par des échelons de décision très variés à une situation de crise qui nous ont semblé constitué un angle d’attaque intéressant à expliquer et à représenter.

Les archives présentées proviennent des Archives nationales, mais aussi de plus de trente prêteurs extérieurs. Quels sont-ils ? Quels types de documents seront exposés ?

Les visiteurs pourront, en effet, découvrir un riche ensemble de 230 documents dans la salle d’exposition même, complétés par des films, des bornes d’images et des restitutions sonores, tandis que le catalogue scientifique à l’appui en présente environ 400. Pour moitié, ces documents proviennent des fonds des Archives nationales, tirant parti de séries qui lui sont propres : originaux des lois votées lors de la séance extraordinaire du 4 août 1914 ; affiches de la collection de guerre constituée par le directeur Charles-Victor Langlois dès décembre 1914 ; rapports journaliers des préfets des départements français à la direction de la Sûreté du ministère de l’Intérieur ; procès-verbaux d’enquête et photographies de la commission instaurée pour constater la violation par l’ennemi du droit des gens et des devoirs de l’humanité dès 1914 ; fonds aussi riches que sous-exploités du service du Ravitaillement, du tout jeune ministère du Travail ou du ministère du Commerce, sans compter les fonds d’archives privées de personnalités de premier plan de l’Exécutif (Présidence du Conseil, Finances…) et de l’État-major… Nous souhaitions que tant les visiteurs amateurs d’histoire que les chercheurs spécialisés, davantage rompus aux sources de cette période, trouvent ici matière à découverte, en faisant le choix de documents, d’origine publique ou privée, peu ou jamais exposés.

Pour autant, à partir du moment où le scénario défini était de rendre compte du quotidien des Français au plus près du territoire et de traduire des expériences locales, il importait de croiser les sources, de ne pas se circonscrire aux documents produits et conservés par les institutions et organismes de l’échelon central, mais de les confronter et de les rapprocher des ressources conservées par des musées, surtout ceux spécialisés autour de la Grande Guerre, par des bibliothèques, par des services d’archives départementales et municipales, enfin par quelques collectionneurs privés, connus pour la spécialisation de leur collection.

Le comité scientifique a joué pleinement son rôle, signalant tel fonds de presse locale, tel fonds photographique exceptionnel pour août 1914, dirigeant l’attention vers des institutions aux ressources intéressantes pour le propos, et je leur en sais particulièrement gré. L’aspect très visuel de l’exposition, par la présence de documents figurés nombreux en particulier, doit beaucoup à cette étape de recherche documentaire extérieure. Au nom des organisateurs, j’exprime aussi tous mes remerciements, pour la grande confiance accordée et pour leur générosité, aux collectivités, institutions et particuliers qui ont accepté de se départir durant plusieurs mois de leurs ressources, malgré les besoins particuliers engendrés par la commémoration du centenaire.

Autour de l’exposition, de nombreuses manifestations sont organisées pour les visiteurs. Cette exposition a aussi un objectif pédagogique. Quelle sera la place des archives dans l’accompagnement pédagogique ?

Les départements scientifiques des Archives nationales ont la chance de pouvoir compter, dans la valorisation auprès du public scolaire des fonds dont ils ont la responsabilité, sur un service éducatif accueillant et expérimenté – il remonte à 1951 ! -, à l’écoute des demandes spécifiques des enseignants. L’équipe, encore enrichie à l’occasion de la création du site de Pierrefitte-sur-Seine, est pluridisciplinaire, élargie désormais par exemple au champ de l’enseignement des arts à l’école. Elle s’est vite fait connaître du réseau territorial de l’Éducation nationale et inscrite dans les dispositifs départementaux et académiques existants ou instaurés pour le Centenaire. Pour l’exposition proprement dite, le service éducatif proposera des visites commentées adaptées au public scolaire, selon les degrés et les programmes concernés, mais a préparé aussi cinq livrets associés à des ateliers pédagogiques, l’un pour l’exposition (« Août 1914. Tous en guerre ! ») et les quatre autres, pour illustrer la Grande Guerre en général (« 14-18 : Carnets de guerre », « Abécédaire de 14-18 », « Les Chansons dans la guerre » et « Artistes de la mémoire »), au croisement de l’histoire, de la musique, des lettres et des arts plastiques. Les locaux, équipés de tableaux interactifs, permettent d’approfondir, après la visite, tel ou tel document vu en original, de faire concevoir aux élèves des albums, des carnets, des journaux à partir de vues numériques des documents choisis dans l’exposition, et de croiser les ressources disponibles localement ou en ligne. Le vernissage pédagogique, le 24 septembre après-midi, sera l’occasion de présenter aux enseignants présents toutes les richesses de cette « collection Première Guerre mondiale » [Offre pédagogique du centenaire de la Première Guerre mondiale].

Le cycle d’initiation à la recherche archivistique nous a paru très intéressant. En quoi consiste-t-il ?

Durant l’hiver 2014-2015, la direction des Publics a souhaité, pour accompagner l’exposition, coordonner plusieurs conférences données par les responsables scientifiques, qui présenteront les principaux fonds d’archives publiques et privées utilisés non seulement pour l’exposition, mais aussi ceux plus largement en lien avec la guerre 1914-1918 (présentation générale des fonds, archives nominatives, ressources généalogiques, sources sur les atrocités ennemies, archives sur la sortie de guerre, l’application des traités de paix, la reconstruction…). Cette proposition est assez nouvelle, puisqu’il ne s’agit pas d’un cycle de conférences données par des historiens, mais au contraire de séances animées par des professionnels des archives à l’attention du public fréquentant la salle de lecture (étudiants, amateurs d’histoire ou enseignants-chercheurs), pour présenter des travaux d’inventaires menés sur les fonds d’archives, donner des pistes d’exploitation et de croisements possibles, bref, entrer dans la pratique archivistique. Par ailleurs, autour de la Première Guerre mondiale, les Archives nationales ont depuis plusieurs années élaboré des fiches d’aides à la recherche, constitué des bases de données, accessibles localement, dématérialisé et mis en ligne leurs inventaires ou numérisé et mis en ligne tout récemment des fonds d’un grand intérêt, tels que les listes communales du Livre d’or des Morts pour la France (plus de 260 000 pages). Ces séances et conférences seront aussi l’occasion de présenter et de faire la démonstration de tous ces outils d’orientation dans les fonds d’archives. Le programme détaillé sera prochainement publié sur la page de l’exposition du site Internet des Archives nationales.

Informations pratiques : Exposition Août 1914. Tous en guerre ! Site de Pierrefitte-sur-Seine des Archives nationales. Accès : M° ligne 13, station Saint-Denis-Université. Entrée libre du 20 septembre 2014 au 22 janvier 2015. Horaires, informations pratiques et programme culturel associé à lire sur le site internet des Archives nationales.

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Retour en Macédoine. Sur les traces matérielles et mémorielles des Poilus d’Orient.

Vue de Monastir en 1915, Bibliothèque nationale de France, [Rol, 45833]

Vue de Monastir [Bitola] en 1915, BNF, [Rol, 45833]

En 2012, nous avions évoqué ici même l’initiative intéressante lancée par une équipe d’enseignants du lycée Mermoz de Vire. En juillet 2014, Eric Allart est retourné en Macédoine pour effectuer une nouvelle prospection inventaire dans la boucle de la Cerna. Il a bien voulu nous en présenter les grandes lignes.

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Dans le prolongement du travail effectué en avril 2010 et avril 2012, nous avons effectué une prospection inventaire dans la boucle de la Cerna du 15 au 21 juillet 2014, au sud de la République de Macédoine. Le voyage a été aussi l’occasion de rencontrer l’attaché de défense de l’ambassade de France à Skopje, pour lui présenter nos travaux et définir la participation d’un groupe d’élèves du lycée professionnel Jean Mermoz de Vire aux commémorations de novembre dans le cimetière militaire français de Bitola. Une stèle construite par les élèves chaudronniers du lycée professionnel Jules Verne de Mondeville, sous l’égide de Sylvie Guitton, est en voie d’acheminement vers Bitola (arrivée prévue courant septembre 2014). Elle représente un fantassin chargeant, inspiré par les dessins de l’artilleur Etienne Valentin, hommage de la communauté éducative bas-normande au sacrifice des Poilus d’Orient. L’expédition de 2012, associant des enseignants et des élèves des deux pays, a permis une collecte de témoignages de la seconde génération. Les enfants de civils témoins du conflit, ayant transmis une mémoire précise et vive sur la présence des troupes françaises. En outre, les élèves macédoniens du lycée Tito sélectionnés suivent une scolarité bilingue avec le français comme langue étrangère principale. Ils sont binômés avec leurs correspondants virois.

La prospection de terrain, limitée pour des raisons d’accessibilité et de délai, avait donné l’occasion de repérer des ouvrages troglodytes sur la cote 1050, de photographier un corpus important de matériel militaire réemployé par les populations, et de reconnaître l’emplacement du terrain d’aviation de Bac, sur les rives de la Cerna, dans la vallée de la Pelagonia. Les dix jours de travail de juillet dernier, sans élèves, ont permis la location d’un véhicule tous terrains et ainsi l’accès aux crêtes de la boucle de la Cerna.

Le secteur prospecté, compris dans un rectangle de 20 kilomètres sur 12, est le massif montagneux circonscrit par la boucle de la Cerna, avec une déclivité d’environ 1000 mètres. En 1917-1918, il marque la stabilisation de la ligne de front au nord-est de Monastir (actuelle Bitola), tenu par les 16e et 17e divisions, panachées avec des unités serbes, russes et un corps expéditionnaire italien. Aujourd’hui c’est une région pauvre, à très faible densité de population, où des villages et hameaux de montagne en voie de désertification ne sont plus peuplés que par une poignée de personnes âgées en situation de quasi autarcie. Pas d’eau courante, pas d’électricité, des pistes et des sentiers. L’hiver, des loups tournent autour des habitations. Malgré la proximité, à vingt kilomètres, de la seconde ville de Macédoine, la pauvreté et la compartimentation géographique laissent ces habitants comme dans un autre monde.

Ces conditions difficiles ont préservé les structures héritées de la Première Guerre mondiale. Ainsi les routes d’approvisionnement du front bâties par les français et leurs alliés serbes sont restées remarquablement conservées, alors que le bitume des grands axes du fond de vallée est défoncé par l’amplitude thermique (plus de 100°C entre l’hiver et l’été avec des couvertures neigeuses pouvant dépasser deux mètres), le cailloutis damé et compacté centenaire n’a pas ou peu bougé.

La route des Français

La route des Français

Les traditions orales expriment encore chaleureusement la gratitude pour le travail d’irrigation et de découverte de sources mené par l’armée française. À Skotchivir, le système de téléphérique avec cabine et pylônes franchissant la Cerna est resté en place. À Iven, une citerne à eau construite en 1915 par les établissements Ronot de Saint Dizier, pour alimenter un village de repos en arrière immédiat du front, a été récupérée comme silo à grain par la population. Des munitions tirées sont utilisées en décoration de fontaines, une douille d’obus comme cloche dans la chapelle du village. Les parcelles cultivées sont encloses de barbelé militaire directement démonté par panneaux entiers (avec conserves et gamelles avertisseuses sonores !) et tendus avec des canons de fusils emboités. A Makovo, la ligne de front a une fois de plus confirmé l’extraordinaire degré de conservation d’ouvrages fortifiés taillés dans le roc (postes de tir, abris, soutes …) dans un secteur dévolu aux russes et à la 16e division d’infanterie coloniale. A Brnik, les vestiges discrets d’un petit édifice cimenté présenté comme « centre de désinfection » par les deux seuls habitants du village, ainsi que d’une probable soute à munitions excavée dans le granit, nous ont confirmé qu’une étude sérieuse de terrain ne peut se faire sans l’aide des habitants et de nos collègues macédoniens. À ces objets encore utilisés dans le quotidien et aux marques laissées sur le paysage, il faut ajouter la persistance du souvenir, dans des récits inédits à ce jour n’ayant fait l’objet d’aucun recueil systématique.

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Des phénomènes attestés sur le front occidental trouvent ici des correspondances originales. Par exemple, les populations évacuées ayant mis en place un système de troc, vendant du rakia aux troupes de première ligne. Un récit poignant à Rapès d’un petit macédonien « adopté » par un soldat français lui ayant promis de revenir le chercher après le conflit, mort dans les années 1990 sans que la promesse ait été tenue, le souvenir rapporté par ses voisins plus de 10 ans après son décès illustre que le lien avec la France de ces régions oubliées par l’Europe est encore puissant sur place.

Enfin, des dynamiques récentes navrantes semblent trouver leurs sources dans des récits transgénérationnels. La récupération du métal militaire a été systématique après le conflit, favorisée par le gouvernement à l’époque yougoslave, réactualisée au début des années 2000 par l’État macédonien. Nous arrivons donc après plusieurs grandes phases de « nettoyage », qui ont éradiqué la majorité du mobilier métallique encore in situ. Mais les récits de soldats français revenus après le conflit récupérer des butins de guerre cachés dans les montagnes ont suscité des vocations de pillage avec détecteur, s’en prenant aussi aux sépultures isolées, comme nous avons pu le constater à Meglenci sur la côte 1050 avec deux tombes italiennes, et à Skotchivir avec l’éventration d’une tombe serbe, au sein même d’un cimetière militaire ! Nous ignorons dans quelle mesure ces pratiques sont à mettre en relation avec un modeste commerce d’antiquité permettant aux touristes d’acquérir des casques stalhelm ou des baïonnettes de Lebel dans le centre de Bitola.

La continuité du projet sur la durée depuis 2009 nous a permis d’obtenir une reconnaissance nationale avec la labellisation de la Mission du Centenaire. La constitution d’un réseau de connaissances et de personnes intéressées par le Front d’Orient a enrichi et facilité l’accès aux sources avec le prêt d’archives familiales remarquables. Citons la correspondance des centaines de lettres du chirurgien Albert Canonne avec son épouse infirmière entre 1915 et 1918, décrivant sa vie à la base de Salonique, enrichissant ses lettres de photographies, aquarelles, dessins, coupures de presse et documents divers comme un étonnant calque d’opération sur tibias et péronés. Nous exprimons aussi notre gratitude à monsieur Vincent Urbain qui nous a communiqué la vingtaine de photographies prises par son grand oncle Paul Pédoux, mécanicien aux escadrilles 501 et 504 de l’Aviation Française d’Orient, dont nous avons localisé le terrain. Ce corpus enrichit un album anonyme de 60 clichés pris par un observateur membre de la 504 détaillant les appareils, les paysages et installations militaires de la Macédoine de 1917-1918, dans notre secteur d’étude.

Enfin, nous tenons à rendre ici hommage à notre collègue Iljo Trajkovski, professeur d’histoire au lycée de Bitola, dont la grande collection de photographies de l’époque du conflit recèle des clichés remarquables de lieux où nous avons prospecté. Plusieurs étapes attendent les acteurs de ce projet dans les années à venir. La publication du second volume de notre travail, concernant les expéditions de 2012-2014 est en finalisation de rédaction. Les éléments et l’expertise acquis au cours de ces années nous donnent l’opportunité de contribuer, avec le programme de coopération décentralisée entre la Région Basse-Normandie et la République de Macédoine, à réaliser des parcours de tourisme mémoriel, des expositions, des projets de muséographie. Nous souhaiterions aussi profiter de l’exposition médiatique et de l’aménagement de certains sites pour impulser une ou plusieurs opérations d’archéologie préventive sur le modèle des réalisations de Gilles Prilaux sur le Front Occidental.

Eric Allart pour l’équipe franco-macédonienne.

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Jules Berquet, disparu le 31 août 1914

Jules BerquetJules Berquet n’a laissé aucune lettre, aucun journal de guerre, aucun objet. Le temps a effacé le souvenir de cet homme puisque tous ceux qui l’ont connu sont maintenant disparus. La photographie ci-contre, transmise par ma grand-mère, constitue la dernière trace de cette vie engloutie au cours des premières semaines de guerre. Une rapide enquête, à partir d’éléments dispersés, m’a néanmoins permis de recomposer, en pointillés, la vie de ce soldat disparu le 31 août 1914.

Né à Saulzoir (Nord) le 5 octobre 1888, il est le fils de Jules Joseph Louis et de Zélie Julienne Desfossez, Il est le cadet d’une famille modeste de huit enfants. Jules Berquet est aussi le frère de ma grand-mère paternelle, vingt ans plus jeune que lui. Avant l’armée, Jules Berquet est employé en qualité de chauffeur. Appartenant à la classe 1908, il est incorporé au 45e régiment d’infanterie dont les unités sont stationnées à Laon, Hirson et Sissonne le 8 octobre 1909. Au terme de deux années de service militaire actif obligatoire, il passe dans la disponibilité de l’armée active le 24 septembre 1911. Il rentre à Saulzoir, où il épouse Zélie Renaut, avec laquelle il a un enfant. Des années d’avant-guerre, seules les semaines comprises entre le 25 août et le 16 septembre 1913 sont connues : il accomplit une période d’exercice dans son régiment.

Un souvenir rapporté par ma grand-mère a traversé le siècle : à la mobilisation générale, quand il est rappelé à l’activité, ma grand-mère, âgée de six ans, l’accompagne à la gare du village. La guerre est brève pour le soldat de 2e classe Jules Berquet. Arrivé au 45e régiment d’infanterie le 3 août 1914, il est porté disparu avec des centaines de ses camarades en Argonne, au tournant des mois d’août et de septembre. Un avis officiel du ministère de la Guerre du 24 mars 1917 et un jugement déclaratif de décès rendu le 8 avril 1921 par le tribunal de Cambrai fixent la date du décès au 31 août 1914. Après la guerre, sa famille n’a jamais eu connaissance du lieu exact et de la date précise de sa mort. Plus de 90 ans plus tard, ma grand-mère était toujours très émue à l’évocation de son frère disparu sans laisser aucune trace.

Grâce au dossier de jugement déclaratif de décès et au dossier individuel de pupille de la Nation, j’ai découvert quelques éléments sur les circonstances de sa disparition. Jules Berquet fait partie d’un détachement de mille hommes ayant quitté le dépôt du régiment replié à Lorient le 31 août 1914. Ce renfort, destiné au 45e, atteint le front au début de l’offensive de la Marne. Toutefois, ce groupe d’hommes n’a pas pu rejoindre le corps en campagne : il a donc été réparti entre les différents régiments du 2e corps (72e, 128e, 51e, 87e, 91e, 147e, 148e et 120e régiments d’infanterie) afin de renforcer des unités déjà fortement ébranlées par les premières batailles. Dans le chaos et l’urgence, les régiments n’ont pas eu le temps d’enregistrer les noms des hommes qui les ont rejoints en renfort. Par conséquent, les militaires disparus dans les terribles combats de l’Argonne au début du mois de septembre sont restés totalement inconnus des unités avec lesquelles ils ont combattu. Ainsi, depuis son départ de Lorient le 31 août 1914, aucun témoignage n’a pu être recueilli sur la situation exacte de Berquet et de ses camarades engloutis dans la bataille.

La recherche s’arrête là ! Sans connaître le régiment dans lequel Jules Berquet a été versé le 31 août, il m’a été impossible de déterminer le secteur de l’Argonne dans lequel il a été engagé et de savoir où et quand il est tombé. Son corps n’a jamais été retrouvé. La date du 31 août 1914 est purement administrative. Il est probablement mort dans les premiers jours de septembre.

Pour conclure, voici les sources que j’ai consultées :

Aux Archives départementales du Nord, j’ai consulté la fiche matricule ainsi que le jugement déclaratif de décès dans lequel j’ai trouvé un texte revenant sur les circonstances de la disparition et le dossier individuel de pupille de la Nation utile pour l’histoire familiale. Le site internet des Archives départementales du Nord propose des fiches typologiques intéressantes sur ces sources (voir les liens ci-dessus).

Enfin, il existe un site internet très bien fait sur le 45e régiment d’infanterie, sur lequel sont mis à disposition la transcription du journal des marches et opérations, l’historique régimentaire, un livre d’or, etc. Ce genre de site offre l’avantage d’échanger avec des personnes qui effectuent des recherches sur ce régiment et qui parfois proposent des sources inédites susceptibles de faire avancer les recherches. Et sur Europeana 1914-1918, les Carnets de Charles Derrien du 45e régiment d’infanterie peuvent être téléchargés.

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