La Grande Guerre racontée aux enfants de 1920 et de 2014

Couverture d'Astrapi Voilà quelques jours, à l’occasion d’une visite à la bibliothèque de quartier, mon regard a été attiré par le dernier numéro d’Astrapi : deux poilus dans une tranchée figuraient sur la première de couverture… Ce bimensuel français destiné à la jeunesse consacre quelques pages à la Première Guerre mondiale, sous la forme d’une bande dessinée intitulée « Le journal de Louis soldat de 1914-1918 ». Louis Delmas est un Français mobilisé en août 1914, qui participe à la Première Guerre mondiale du début jusqu’à la fin et qui relate son expérience de la guerre. Les contenus sont pédagogiques et la vision n’est pas manichéenne, ce qui mérite d’être souligné. On retrouve les thèmes de l’ennui (« La vie dans les tranchées, c’est attendre »), de la camaraderie, de l’expérience des combats, des relations des combattants avec l’arrière, des blessures de guerre et du retour difficile dans les foyers des soldats après la guerre.

J’ai contacté Bruno Muscat, chef de rubrique à la revue Astrapi et auteur de ce dossier, illustré par le dessinateur Alexandre Franc. Ils ont été conseillés par Jean-Pierre Verney. Louis Delmas est un personnage de fiction, mais son histoire est inspirée de récits de combattants, parmi lesquels ceux de Louis Barthas (Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, 1914-1918) et de l’aspirant Laby (Les carnets de l’aspirant Laby, médecin dans les tranchées (28 juillet 1914 – 14 juillet 1919), ainsi que les lettres de Paroles de poilus. L’objectif du dossier était de faire « toucher du doigt à nos jeunes lecteurs ce qu’a pu endurer et ressentir un poilu lors de cette terrible guerre ».

20140322_144753Cette publication tranche avec ce que furent les premiers ouvrages de jeunesse portant sur la guerre. Ainsi, L’Histoire de la Grande Guerre par un Français, publiée chez Hatier en 1920 à l’attention d’un public scolaire est un ouvrage dense de 405 pages. De nombreuses illustrations (cartes, dessins, photographies) aident à la compréhension.

Caractéristique des manuels scolaires de l’Entre-deux-guerres, ce livre délivre un double message : se souvenir et s’inspirer du sacrifice des soldats pour la défense du pays. Ainsi, dans sa préface, l’académicien Jean Aicard met en garde les lecteurs, « enfants de France » : « écoutez-bien ceci ! C’est pour mettre en belle lumière tout le sens de cette leçon que fut écrit le présent ouvrage. Dans ce livre, voici l’enseignement qui domine les autres : pour maintenir nos cœurs à la hauteur où les a portés le sacrifice de nos chers soldats, il faut se souvenir« .

Les textes très factuels délivrent une histoire de la Première Guerre mondiale idéologique et manichéenne, où sont salués l’habilité et le bons sens des grands chefs militaires français et alliés, le courage et le sacrifice des soldats, la participation des alliés, emmenés par la France, dans la lutte contre un ennemi sans scrupule. Les auteurs font aussi la part belle aux armements et aux techniques.

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Trois rubriques concluent chaque chapitre :

  • « LECTURE » : souvent un récit anecdotique d’un fait exemplaire (histoire d’un régiment, exactions allemandes et résistances face à l’envahisseur, combats héroïques, etc) ainsi que des éditions de textes diplomatiques, des lettres de poilus, des témoignages et des biographies (principalement d’officiers généraux).
  • « COMPRÉHENSION » : à la fin de chaque chapitre, le lecteur doit être en mesure de répondre à une dizaine de questions qui portent sur les combats, les relations internationales, la politique, etc.
  • « RÉFLEXIONS » : des citations de grands auteurs français (Montaigne, Voltaire, etc.) ou de personnalités politiques, diplomatiques, militaires (Poincaré, Foch, Pershing, etc.), d’anciens combattants inconnus (dont on peut douter de l’authenticité) ainsi qu’un grand nombre de maximes. Elles donnent, en conclusion, une morale qui doit permettre aux jeunes générations de se souvenirs des sacrifices consentis par leurs parents et de se préparer, le cas échéant, à faire de même : « La lassitude morale brise les élans« , « Il faut croire à demain pour bien employer aujourd’hui« , « La ligne de bataille est l’image de la société humaine, dont tous les membres sont solidaires : si un seul manque à son devoir, la sécurité de tous est compromise« .

En 1920, cette Histoire de la Grande Guerre offre une vision mondiale du conflit, dans laquelle la France est au centre du récit. Ce livre entend ainsi montrer aux jeunes générations le rôle capital joué par la France dans la victoire, mais aussi dans « l’idéal de Paix » que représente le pays. Aujourd’hui, les publications destinées à la jeunesse ont bien changé sur le fond et dans la forme. Les rayons jeunesse des librairies proposent une pléthore d’ouvrages dont certains abordent avec talent et de pédagogie la vie des combattants dans les tranchées et la vie quotidienne des Français à l’arrière.

Voir à ce sujet :

La Première Guerre mondiale expliquée aux enfants et aux ados sur le site internet de Bayard

Les poilus racontés aux enfants (Le Monde, Samedi 15 mars 2014).

Pour les enfants : C’est pas sorcier « Guerre 14-18″

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Des officiers dans la Grande Guerre

Le-livre-d-or-des-Saint-Cyriens-morts-pour-la-France_mediumDepuis le début de l’année, chaque semaine, les écoles de Saint-Cyr Coëtquidan proposent de découvrir un officier de la Grande Guerre sur leur site internet à partir des fonds très riches du musée du Souvenir (des milliers d’objets, de tableaux et de documents d’archives). Les objets qui sont présentés, parce qu’ils ont appartenu à ces officiers, donnent également lieu à une description.

Cette rubrique hebdomadaire ne se limite pas aux saint-cyriens. Le conservateur du musée, l’officier communication et moi-même, qui suis chef du département histoire et géographie, souhaitons évoquer l’histoire des officiers de l’armée française pendant la Première Guerre mondiale, quels qu’ils soient. La diversité des recrutements a toujours fait la richesse de ce corps (Saint-Cyriens, Polytechniciens, Saint-Maixentais, réservistes, territoriaux…). L’objectif de cette rubrique est avant tout pédagogique. Tous les élèves officiers en formation aux écoles peuvent ainsi approfondir l’histoire de la Première Guerre, celle du corps des officiers ou encore les traditions de l’armée française et son patrimoine. Les nombreux témoignages laissés par les officiers de la Grande Guerre sont aussi l’occasion de stimuler la réflexion des élèves officiers sur le sens de l’engagement, la décision, le commandement, la peur, le combat, les relations avec les subordonnés. Pour certains, c’est le moment de découvrir l’histoire familiale.

Cette rubrique permet également de valoriser les collections du musée du Souvenir et de mettre ce patrimoine gratuitement à la disposition de tous. La mise en ligne en février de l’étonnant Livre d’or des saint-cyriens morts pour la France le montre : des centaines d’internautes ont téléchargé le document dans sa version intégrale.

L’histoire des officiers dans la Grande Guerre suscite en effet un grand intérêt. De 1914 à 1918, l’armée française a compté dans ses rangs près de 195 000 officiers qui ont encadré plus de 8 millions d’hommes mobilisés. En 1920, les pertes en officiers sont estimées à 36 593 tués, disparus ou morts des suites de leurs blessures ou de maladies contractées pendant les opérations. Après la guerre, les officiers anciens combattants constituent un groupe de plus de 150 000 personnes en France.

Quelques liens et références utiles :

Sur notre blog, au sujet des dossiers d’officiers : officiers en série et Messieurs les officiers, vos papiers s’il vous plaît !

Le livre de William Serman, Les officiers français dans la Nation. 1848-1914 [Paris, Aubier, 1982, 281 p.] reste encore aujourd’hui un ouvrage fondamental qui permet de mieux comprendre la place des officiers dans la société française (droits politiques, opinions, vies privée, quotidienne et publique, le loyalisme, etc.).

Bien que daté, La Société militaire française de 1815 à nos jours de Raoul Girardet [Paris, Perrin, 1998, 341 p.] nous permet de suivre, au rythme des déchirements et des soubresauts qui ponctuent l’histoire de la France de 1815 à la fin des années 1990, la communauté militaire et ce qui la distingue du reste de la société française. Dans ce grand livre, les officiers occupent évidement une place centrale.

Le livre de Gilbert Bodinier, Pierre Carles, Jean Chagniot, Claude Croubois, Jean-Charles Jauffret, Jean-Pierre Surrault, Histoire de l’officier français des origines à nos jours, [Saint-Jean d’Angély, Bordessoules, 1987, 429 p.] présente l’intérêt d’offrir une perspective plus large (du milieu du XVe siècle aux années 80).

En ce qui concerne la Première Guerre mondiale, le livre d’Emmanuel Saint-Fuscien, A vos ordres ? La relation d’autorité dans l’armée française de la Grande Guerre [Paris, EHESS, 2011, 310 p.] interroge l’autorité et l’obéissance pendant la Première Guerre mondiale. Emmanuel Saint-Fuscien était l’invité de L’Esprit public le 11 août 2013.

Julie d’Andurain signe un article intéressant sur La voie de l’épée, le blog de Michel Goya : 1 350 000 morts pour la France pendant la Grande Guerre. Parmi eux combien de généraux ?

Jean-Charles Jauffret, « L’officier de réserve : naissance, formation, emploi 1871-1919 », Centenaire de la réunion des ORSEM, Les armées françaises et leurs réserves, hier et demain, actes du colloque, Centre d’études d’histoire de la Défense, 2001.

Olivier Forcade, « Les officiers et l’État, 1900-1940 », Marc-Olivier Baruch, Vincent Duclert, Serviteurs de l’Etat, Paris, La Découverte, 2000.

Olivier Forcade, Eric Duhamel, Philippe Vial, Militaires en République (1870-1962), les officiers, le pouvoir et la vie publique en France, Paris, Publications de la Sorbonne, 1999 (voir la recension de Sébastien Laurent dans Vingtième siècle, revue d’histoire, 2000, n°65).

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Clemenceau manager ou la modernisation de l’administration

Circulaire du 13 décembre 1917Document : circulaire du ministre de la Guerre au sujet de la réforme des méthodes de travail (13 décembre 1917).

Source : versement d’archives de l’Imprimerie nationale, PH 278/2004, article 103 (instructions confidentielles et autres du ministère des Finances, 1917-1938), Centre des archives économiques et financières (Savigny-le-Temple).

Datée du 13 décembre 1917, cette circulaire a pour objet la « réforme des méthodes de travail » de l’administration du département de la Guerre. En diplomatique, la circulaire se définit comme un avis ou une instruction adressée simultanément par les agents supérieurs à leurs divers subordonnés. Ici, le président du Conseil et ministre de la Guerre Georges Clemenceau, qui est au pouvoir depuis un mois seulement, s’adresse à l’ensemble de ses services. Depuis le début de l’année 1917, le ministère de la Guerre a connu plusieurs tentatives de réforme d’organisation et de fonctionnement. Cependant, la situation que trouve Clemenceau à son arrivée au pouvoir ne semble pas lui donner satisfaction. Le général Henri Mordacq (1868-1943), chef du cabinet militaire de Clemenceau, le note d’ailleurs dans son journal, à la suite d’une conversation avec le ministre :

« Nous parlâmes ensuite du ministère de la Guerre. Nécessité d’y rétablir l’autorité du ministre qui n’existait plus, disloquée qu’elle était entre les directeurs et les états-majors », ajoutant plus loin « tout le monde y commandait sauf le ministre ; les bureaux plus que jamais y étaient les maîtres. Il fallait commencer par tout réformer ». Henri Mordacq, Le ministère Clemenceau, journal d’un témoin, t. I, novembre 1917-avril 1918, Paris, Plon et Nourrit, 1930, p. 8 et 19.

Clemenceau est déterminé à mettre en oeuvre tous les moyens qui lui semblent nécessaires à l’obtention de la victoire : « je fais la guerre », dit-il à la Chambre des députés le 8 mars 1918. Le vaste chantier de modernisation de l’administration qu’il lance dès son arrivée vise à faire gagner du temps dans le travail administratif, à moindre coût : « Il faut traiter les affaires en hommes d’affaires : donc aller vite ». Ce qui surprend à la lecture de ce document interne, c’est le niveau de précision dans lequel entre le ministre. En effet, les instructions qu’il donne doivent permettre de :

  • simplifier les circuits administratifs ;
  • diminuer la production de documents sans valeur ajoutée ;
  • alléger les procédures et lutter contre les « excès de centralisation » : le chef doit savoir déléguer ;
  • favoriser les échanges verbaux entre les agents et le recours aux nouveaux moyens de communication (le téléphone par exemple) ;
  • privilégier l’échange verbal et la réunion préalablement à toute prise de décision : « il ne s’agit pas de supprimer les pièces écrites qui sont souvent nécessaires, parce qu’elles portent une signature et qu’elles restent, mais il faut n’y recourir qu’au moment voulu, c’est-à-dire lorsque l’affaire est déjà décidée et tout au moins dégrossis par la conversation » ;
  • régler les affaires courantes en trois jours (délais de transmission compris).

Clemenceau conclut la circulaire en annonçant contrôles et sanctions « des plus sévères », en cas de non-respect de ces prescriptions.

Dans une deuxième circulaire en date du 9 janvier 1918, c’est-à-dire très vite après la première, Clemenceau dresse un premier bilan, à partir des comptes rendus de mise en oeuvre qu’il a déjà reçus et qui tendent à montrer que des progrès ont été réalisés. Certes, on peut s’interroger sur la réalité de tels progrès en un délai si court. Cependant les contrôles qui ont été effectués ont révélé des résultats probants et ont permis d’infliger des sanctions. En ce qui concerne les affaires courantes, « l’arriéré révélé dans certains services a été liquidé » et « de nombreux cas concrets d’affaires importantes réglées avec décision et avant toute formalité m’ont été signalés ». Mais il reste des efforts à fournir dans l’usage du téléphone, la délégation des responsabilités, la suppression des intermédiaires inutiles ainsi que dans certains détails (enregistrement, distribution du courrier…). Clemenceau va plus loin et demande à « mutualiser » le travail des secrétariats : le personnel secrétaire et dactylographe, « souvent trop disséminé et laissé sans direction », doit être regroupé et organisé en ateliers, « sous la surveillance de véritables contremaîtres qualifiés ». Il impose les méthodes modernes qui ont fait leur entrée dans les bureaux en France dès avant la guerre, avant le taylorisme des années vingt.

Derrière le souci d’efficacité qui anime le ministre, on devine également la volonté de Clemenceau de montrer à ses subordonnés, civils comme militaires, qu’il détient l’autorité et qu’il entend tout contrôler : il leur demande avec force de se pencher sur les menus détails du fonctionnement de l’administration et même la clémence dont il fait preuve à la fin de cette deuxième circulaire assoit son autorité.

« Cette surveillance de tous les instants devra être renforcée par le renouvellement des inspections inopinées. Celles-ci seront d’autant plus fructueuses qu’elles prendront une forme plus pratique et qu’elles s’étendront jusqu’aux rouages les plus modestes en apparence de la machine administrative. Aucun détail ne doit échapper à l’oeil du maître. Je n’ignore pas que la tâche est souvent lourde et qu’il n’y peut être fait honneur que par un travail intensif. La méthode et la vigilance que vous y consacrez méritent tous mes remerciements. En raison des efforts réalisés, j’ai décidé de ne pas augmenter les sanctions justement infligées pour certaines négligences individuelles. Les résultats déjà obtenus me sont garants que ces efforts seront continués et que vous ne vous relâcherez pas de votre activité et de votre clairvoyance ».

On connaissait Clemenceau homme d’Etat, on le voit ici manager…

Pour en savoir plus (liste non exhaustive) :

Sylvie Brodziak et Caroline Fontaine (dir.), Georges Clemenceau et la Grande Guerre, 1906-1929. Actes du colloque tenu à Paris les 20-21 novembre 2009, La Crèche, Geste Editions, 2010.

Delphine Gardey et l’histoire des secrétaires dans La Marche de l’Histoire.

Delphine Gardey, Ecrire, calculer, classer. Comment une révolution de papier a transformé les sociétés contemporaines (1800-1940), Paris, La Découverte, 2008.

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Milindex : un outil de recherche dans des périodiques militaires

Revue des sciences politiques (avril 1920)Il y a quelques semaines, on apprenait la mise en ligne de Milindex, un outil qui permet d’accéder aux sommaires de périodiques principalement consacrés au fait militaire, en français ou en anglais publiés aux XIXe et XXe siècles. Fruit d’une collaboration entre le Centre de doctrine d’emploi des forces (CDEF), le Centre de documentation de l’École militaire et des universités, Milindex avait pour but initial de « référencer des périodiques selon des critères scientifiques (auteur, titre de l’article, nom de la revue, date, tomaison, pages) » pour un usage interne, ainsi que nous l’a expliqué Julie d’Andurain, directrice des études au bureau recherche du CDEF/DREX, qui présente ici ce projet qu’elle a porté avec le lieutenant-colonel Rémy Porte.

Quel est l’objet de Milindex ?

Le lieutenant-colonel Porte et moi-même avons choisi de référencer des périodiques produits sous la IIIe République, à commencer par les revues d’armes. Nous avons dû ajouter également des périodiques plus récents, pour répondre aux besoins des études opérationnelles menées par les étudiants du bureau recherche.

Pourquoi avoir mis en ligne Milindex ?

Au bout de deux ans, nous avions ainsi conçu un outil extrêmement intéressant avec plus de 80 000 références. Cela justifiait que l’on rende public le projet. Au début de l’année universitaire 2013, grâce à l’impulsion du colonel Goya, nouveau chef du bureau recherche, j’ai eu la joie de voir MILINDEX être mis en ligne sur le site du CDEF. Aboutissement d’un projet pédagogique et scientifique que j’avais conçu et auquel je croyais depuis le début, reconnaissance du travail effectué par l’ensemble du bureau recherche durant trois années, cette mise en ligne constitue le premier résultat concret d’un travail dont l’horizon s’est élargi en cours de route.

Comment accède-t-on à Milindex ?

On accède à MILINDEX librement sur le site internet du CDEF. Les codes sont donnés et il suffit ensuite de cliquer sur Login. La recherche peut se faire par année, par auteur, par périodique ou par titre. Le logiciel donne les références des articles.

(pour agrandir l’image : clic droit puis afficher image)

Quelles sont les revues indexées ?

À ce jour, près de trente revues ont été référencées (la plupart accessibles sur Gallica).

Quels sont les prochains chantiers ?

Grâce à l’accueil de six étudiants-stagiaires par an en moyenne, Milindex va continuer à se développer avec un programme de travail double : le référencement de documents ayant trait à la Grande Guerre (comme la série des très précieux Bulletins de la presse)  et celui de documents plus contemporains, particulièrement dans des revues britanniques. Nous devrions dépasser les 100 000 références au cours de l’année. En conséquence, nous envisageons également de faciliter davantage la recherche sur Milindex en créant un module de recherche double (par revue et date par exemple ; par auteur et revue, etc).

Par ailleurs, depuis le début de cette nouvelle année universitaire, les membres – passés et présents – du bureau recherche alimentent un blog non institutionnel, la Maison des idées, sur lequel je présenterai l’ensemble des revues référencées. Ce travail s’appuie sur les travaux rédactionnels des étudiants qui ont tous été chargés dans le cadre de leur stage de la réalisation d’un article scientifique sur les revues référencées. On peut déjà consulter sur le site une courte présentation des principales revues d’armes :

Enfin, last but not least, j’ai eu le plaisir de voir des étudiants comprendre l’intérêt des bases de données et plus généralement des outils informatiques à des fins de recherche. A l’issue de leur stage au bureau recherche, certains d’entre eux ont mis en place des stratégies de recherches fondées sur l’usage des bases de données tandis que d’autres ont préféré le recours aux agrégateurs de flux RSS. Le recours aux outils informatiques à des fins de recherche ne fait que commencer.

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Pour aller plus loin et consulter les articles des revues dont on trouve les références sur Milindex, voici une sélection de ressources en ligne

  • Gallica : en décembre dernier, Gallica a mis en ligne les publications de 630 sociétés savantes locales et régionales. Ces pages (environs trois millions) remplacent l’ancien dossier Sociétés savantes de Gallica. L’accès aux 700 titres (21 000 fascicules) est libre. Une centaine de sociétés ont autorisé la numérisation et la mise en ligne sous condition. Les pages seront actualisées. La recherche se fait par région puis par la liste des titres de revues savantes. Des ressources documentaires et des liens sont mis à disposition pour chaque titre : site internet de la société savante, notice de présentation de l’Annuaire des sociétés savantes sur le site du CTHS et notice de la Bibliographie des travaux des sociétés savantes, publiée sous la direction de Lasteyrie de Gandilhon
  • Revues.org est une plateforme de revues et collections de livres en sciences humaines et sociales est ouverte aux collections désireuses de publier en ligne du texte. On trouve sur Revues.org l’intégralité de milliers d’articles et documents scientifiques.
  • Cairn est une plateforme de publication de revues en langue française en ligne. Quelques maisons d’édition ainsi que la BNF se sont associés pour assurer la diffusion et la promotion de publications sous forme numérique.
  • Persée est un portail de revues en sciences humaines et sociales.

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Dans la famille Payot, je demande…

IMG_2646…la collection des mémoires, études et documents pour servir à l’histoire de la guerre mondiale.

Entre 1914 et 1919 puis dans les années 1920 et 1930, des centaines de livres sur la Grande Guerre ont été publiés. Quelques éditeurs, tels Berger-Levrault, Lavauzelle, Plon-Nourrit et Payot, ont même créé des collections thématiques. La « Collection des mémoires, études et documents pour servir à l’histoire de la guerre mondiale » chez Payot est peut-être la plus connue aujourd’hui.

La maison d’édition française Payot a été fondée en 1912 par un vaudois, Gustave Payot, fils d’un libraire-éditeur de Lausanne. Avant la guerre, il s’installe dans le quartier de l’Odéon, boulevard Saint-Germain. La guerre contribue à développer l’entreprise. En 1918, le catalogue Payot comprend 140 titres, principalement des témoignages de combattants mais aussi des ouvrages politiques, économiques ou encore diplomatiques sur la guerre. Ces ouvrages connaissent un véritable succès, qui conforte les finances de Payot et qui est à l’origine de la célèbre collection. D’abord appelée collection de « Mémoires pour servir à l’histoire de la guerre mondiale », la collection prend ensuite le nom de « Mémoires, études et documents pour servir à l’histoire de la guerre mondiale », puis de « Mémoires, études et documents pour servir à l’histoire de la guerre » quand paraissent les derniers ouvrages de la collection à la fin des années 1930.

En interrogeant les catalogues de la BnF et du CCFr et en dépouillant les catalogues Payot de l’Entre-deux-guerres, j’ai reconstitué une liste de 305 titres publiés entre 1918 et 1939 dans cette collection. Cela représente 23 % du catalogue Payot, qui affiche 1 300 titres en 1939. D’après mon recensement, près de 60 % des ouvrages ont été publiés entre 1928 et 1935, au moment où on constate une augmentation de la production bibliographique sur la Grande Guerre en Europe et spécialement en France.

Publication annuelle de titres de la collection (1918-1939)

Comme son nom l’indique, la collection comprend des études (environ 60 % des titres), qui portent sur l’histoire de la guerre, les batailles (terrestres, maritimes et dans une moindre mesure aériennes), la diplomatie, la politique et l’espionnage. En revanche, les études sur l’économie, les finances ou encore les occupations sont peu nombreuses. Les mémoires (les souvenirs, les papiers et les journaux intimes) constituent 30 % du corpus. Enfin, 10 % des titres sont des publications de documents d’origine privée ou publique. Durant l’Entre-deux-guerres, les relations de batailles, les mémoires des hommes politiques et des généraux et les livres d’espionnage ont suscité un véritable engouement chez les Français.

Des auteurs prestigieux, parmi lesquels des princes, des hommes politiques, des militaires, des diplomates, des hauts fonctionnaires, publient (et souvent préfacent) dans cette collection. J’ai relevé sept femmes parmi les auteurs et un auteur anonyme : « J. R. », un stagiaire de l’École supérieure de Guerre, qui a publié un essai de psychologie militaire de Foch en 1921. Peut-être craignait-il pour sa carrière ? Certains sont des auteurs prolixes : le général Jean-Joseph Rouquerol (1854-1939) a publié neuf titres, principalement des relations de batailles.

Autre particularité intéressante, les auteurs français ne représentent que 35 % des auteurs publiés chez Payot. Sur 287 auteurs, j’ai dénombré 101 Français, 78 Allemands, 60 Britanniques, 25 Russes, dix Américains, quatre Austro-Hongrois, deux Italiens, deux Polonais et enfin un Belge, un Finlandais, un Norvégien, un Grec et un Roumain. Les ouvrages ne sont pas consacrés uniquement à la guerre en France, loin de là ; ils peuvent concerner :

  • des pays : Allemagne (29 titres), Autriche-Hongrie (3), Belgique (2), Espagne (1), Etats-Unis (7), Finlande (1), France (23), Grande-Bretagne (25), Grèce (1), Italie (2), Roumanie (1), Russie (40), Serbie (1), Suisse (1), Tchécoslovaquie (1), Turquie (1) ;
  • des espaces maritimes : Océan Atlantique (3), Mer Baltique (1), Mer Méditerranée (2), Mer du Nord (13), Mer Noire (1), Océan Indien (7) et Océan Pacifique (3) ;
  • des espaces terrestres : Afrique (4), Asie (2), Moyen-Orient (1) ;
  • des fronts : Ouest (64), Orient (14), Est (3).

Grâce à ses réseaux, l’éditeur réussit à publier des traductions en langue française : 129 titres sont des traductions d’ouvrages publiés en Allemagne, en Grande-Bretagne ou encore aux États-Unis. Pour ce faire, Payot a eu recours à des spécialistes (des anciens marins par exemple, des linguistes ou encore des professeurs) mais aussi à des militaires, de l’active et de la réserve, dans le cadre de leurs fonctions. Parmi les nombreux officiers venus des services de renseignement français qui ont travaillé pour Payot, on peut citer Marie Louis Koeltz (1884-1970), officier au 2e bureau de l’état-major de l’armée durant l’Entre-deux-Guerres, qui a traduit de l’allemand (et souvent préfacé) onze livres de la collection.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur cette collection. Ces mémoires, études et documents devaient servir à écrire une histoire de la guerre, qui dépasse les frontières nationales pour embrasser une perspective mondiale. Ces ouvrages avaient une ambition historique en mettant à disposition des lecteurs des sources variées, qu’il s’agisse de sources de première main ou d’interprétations. Aujourd’hui ces titres deviennent eux-mêmes des objets d’histoire, en ce qu’ils nous révèlent des tout débuts de l’historiographie de la Grande Guerre.

Pour en savoir plus :

Roger Chartier, Henri-Jean Martin (dir.), Histoire de l’édition française. Le livre concurrencé, 1900-1950, Paris, Fayard, 1991, p. 325.

Yann Prouillet, « Une bibliographie de la guerre dans les Vosges », Guide des sources de la Grande Guerre dans le département des Vosges, Conseil général des Vosges, 2008, p. 14-25

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Du Punch pour 2014

Punch

J’ai découvert récemment un volume relié de l’hebdomadaire satirique britannique Punch, or the London Charivari. Ce magazine a été fondé en 1841 par le journaliste Henry Mayhew (1812-1887) et l’illustrateur Ebenezer Landells (1808-1860). L’humour et la satire de Punch ont contribué à soutenir le moral des Britanniques pendant la Première Guerre mondiale. Les illustrations et les caricatures sont très drôles. Le magazine, qui fut une véritable institution en Grande-Bretagne (il a cessé de paraître en 2002), est numérisé (jusque 1922) et disponible en ligne ici. On peut aussi voir ici une galerie de cartoons de Punch portant sur la Première Guerre mondiale.

Nous en profitons pour vous souhaiter de joyeuses fêtes de fin d’année et plein de punch pour 2014 : à l’année prochaine !

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Andreas Latzko, Hommes en guerre

Hommes en guerreHommes en guerre (Menschen im Krieg) fait partie de ces rares œuvres littéraires pacifistes rédigées par un combattant de la Grande Guerre alors que celle-ci n’était pas encore terminée. Publié sous couvert de l’anonymat à Zürich en 1917, il est très rapidement traduit en plusieurs langues mais interdit dans les pays belligérants. C’est en effet un livre rédigé pour dénoncer la guerre, ce que l’auteur y a vu et subi. Ce livre moins connu qu’A l’Ouest, rien de nouveau d’Erich-Maria Remarque ou Quatre de l’infanterie d’Ernst Johannsen, pour ne citer que des romans en langue allemande, est cependant un pamphlet d’une très grande force car il est structuré en six nouvelles. Mais ce qui en fait une particularité littéraire pour le lecteur français, c’est qu’il est rédigé dans un style expressionniste auquel nous n’avons pas été habitués dans notre pays. La littérature de Latzko, au même titre que la poésie dada, ou l’expressionnisme allemand en peinture et dans le cinéma, est le fruit du traumatisme de la guerre en Europe, et particulièrement en Europe centrale. C’est pourquoi je voudrais évoquer l’auteur avant son œuvre.

Andreas Latzko est un écrivain et journaliste hongrois, né à Budapest en 1876. Volontaire d’un an dans l’armée austro-hongroise, puis réserviste, il sert pendant la Première Guerre mondiale sur le front de l’Isonzo, théâtre de la majorité des nouvelles qui composent Hommes en guerre. Gravement blessé à Gorizia (Italie), de surcroît atteint de malaria, il est hospitalisé pendant huit mois, avant d’être envoyé en convalescence à Davos, en Suisse, à la fin de l’année 1916. C’est là qu’il rédige son œuvre. Il s’installe ensuite à Berlin, où il continue son travail d’écrivain. Il va sans dire qu’à l’arrivée au pouvoir d’Hitler, ses livres sont brûlés dans les autodafés. Il meurt à New-York en 1943.

Lorsque Menschen im Krieg paraît, il est immédiatement soutenu par le satiriste autrichien Karl Kraus, un précurseur de l’expressionnisme et l’auteur de la pièce Die letzten Tage der Menschheit. Il est également l’ami d’auteurs engagés dans le combat pacifiste et que la guerre démoralise car elle signifie la fin de la civilisation. Ces auteurs lui rendent visite en Suisse : Stefan Zweig, Georg Friedrich Nicolai, un médecin auteur d’une Biologie de la guerre qui fait l’admiration de Latzko. L’auteur influence également les pacifistes français. Lorsque son livre est publié en France, Romain Rolland (Au-dessus de la mêlée) en a rédigé la préface, Henri Barbusse (Le Feu) l’avant-propos et Marcel Martinet (Les Temps maudits) la postface. Une nouvelle édition de l’ouvrage est prévue au début de 2014 aux éditions Agone, comportant les préfaces et postface françaises de 1917, ce qui n’est pas le cas de l’édition actuelle. De larges extraits et des comptes-rendus du livre sont disponibles sur le site de l’éditeur.

Il sera donc bientôt facile de se procurer ce livre, œuvre de fiction mais dans laquelle le passé vécu par l’auteur ressort comme un refus d’oublier l’horreur et l’absurdité de la guerre, de la reléguer dans une mémoire enfouie. La folie comme expression du réel ressort particulièrement dans la nouvelle intitulée « Le Camarade », dans laquelle un homme traumatisé par la mort horrible d’un soldat, survenue sous ses yeux, refuse d’oublier. Il est interné dans un asile mais s’estime plus sain d’esprit que ceux qui veulent tourner la page. L’horreur reste inscrite en lui (« Quelle horreur est-il ? Dix mille morts ») et ceux qui ne l’ont pas vue ne peuvent la comprendre : « Les médecins n’admettent que cet idiot de réel avec son attirail d’objets balourds et de chochoses ridicules. Qu’on soit le berceau d’un mort, c’est trop pour messieurs les docteurs. »

Le traumatisme psychologique est également le thème de la nouvelle « La Mort du héros », dans laquelle un lieutenant est hanté par l’image de soldats ayant un « disque de gramophone » vissé sur le cou à la place de la tête et avançant au son de la Marche de Rakoczy. Le recueil de nouvelles commence dans l’hôpital d’une petite ville autrichienne où seuls les soldats convalescents rappellent par leurs blessures que la guerre est proche. Ces officiers estropiés et défigurés discutent dans un « jardin plein de nuit, de souffrance et de mort ». Ils s’en prennent aux femmes et plus généralement à l’arrière, c’est-à-dire à ceux qui les ont laissé partir, sacrifiant à la mode de l’héroïsme et de la virilité. Dans « Le Baptême du feu », deux officiers sont opposés : un lieutenant venu de l’arrière, un « blanc-bec » criminel de guerre obsédé par l’obtention de la croix-de-fer, impitoyable avec les soldats et, face à lui, un capitaine débonnaire et trop sensible, « l’oncle Marschner », pour qui « Tous ne sont pas des héros. S’ils font leur devoir, c’est déjà pas mal. » L’hypocrisie et la forfanterie sont ensuite incarnées dans « Le Vainqueur » par un général-en-chef, fonctionnaire sauvé de l’ennui et de l’oubli par un succès militaire mais que la vue d’un mutilé de guerre dérange dans sa villégiature. La dernière nouvelle, enfin, « Le Retour », évoque le sort d’une « gueule cassée », un paysan hongrois engagé volontaire qui, de retour dans son village, subit les sarcasmes d’un bossu exempté et l’humiliation de voir sa fiancée mariée à un aristocrate profiteur de guerre.

Je reprends, pour terminer, un dernier extrait figurant sur la quatrième de couverture du livre. Il témoigne autant de la volonté de l’auteur de dénoncer la guerre que de l’effroi du combattant ayant conservé sa conscience : « Il paraît qu’il existe encore des hommes faits de chair et de sang qui peuvent lire un journal sans vomir. Sans dégoût ni révolte. Peut-on avoir connu ce défilé continu de cadavres, cette production ininterrompue de souffrance, cette fabrique à malheurs et lire avec sérénité une page sur les progrès médicaux ? […] Qui sont les fous ? »

Frédéric Dessberg

Andreas Latzkó, Hommes en guerre : nouvelles, Marseille, Agone, 1999, 165 p. (traduction de l’allemand de Martina Wachendorff et Henri-Frédéric Blanc)

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La correspondance d’un cultivateur-soldat (1913-1919)

CorrespondanceLa correspondance laissée par les soldats est une des sources les plus citées par les historiens de la Grande Guerre. Pourtant il est souvent difficile de la contextualiser. La correspondance du soldat Maurice Gastellier est intéressante à plus d’un titre. Son petit-fils, Joël Thierry, a retranscrit l’intégralité de cette correspondance, puis il l’a croisée avec les journaux des marches et opérations des 76e et 19e régiments d’infanterie, des 9e, 10e, 125e, 22e et 163 divisions d’infanterie. De cette façon, il a reconstitué la vie de son aïeul au jour le jour.

Né à Coulommiers, en Brie, le 20 décembre 1893, Maurice Gastellier, orphelin de père à 14 ans, est un jeune cultivateur au hameau du Theil (Seine-et-Marne). Il est incorporé  au 76e régiment d’infanterie (Clignancourt) en qualité d’engagé volontaire le 14 octobre 1913 puis il est affecté au 19régiment d’infanterie (Brest) le 1er mai 1916. Il est démobilisé le 11 avril 1919. Soldat de 2e classe de 1913 à 1919, il laisse au pays sa mère, Julia, veuve à 37 ans, son frère cadet René, un ouvrier Joseph et un cheval, Bijou, pour les travaux des champs. Il entretient avec les siens une correspondance régulière atteignant plus de 600 lettres. Maurice écrit, le plus souvent, au crayon de papier sur des cartes de correspondance militaire, des carte-lettres de petit format, du papier à lettre, des cartes postales mais aussi au dos des lettres de sa mère quand la pénurie de papier se fait sentir. S’exprimant dans un français oral et populaire teinté de patois briard, il témoigne de son quotidien, avec pudeur et humilité.

La guerre de Maurice est celle, banale, d’un fantassin. D’après sa correspondance et les archives militaires, Maurice Gastellier passe près d’un tiers de son temps de guerre aux tranchées. Avec le 76régiment d’infanterie, il participe à la bataille des frontières dans les Ardennes en 1914, aux premières attaques de Vauquois en février-mars 1915 et à la 2e bataille de Champagne à l’automne 1915. Avec le 19régiment d’infanterie, il se bat à Berry-au-Bac dans la guerre des mines de la côte 108, au fort de Vaux en novembre 1916, au Chemin des Dames en 1917, dans le secteur de l’Avre en Picardie et à nouveau sur le Chemin des Dames pendant la 3e bataille de l’Aisne en 1918. Enfin, après un séjour à l’Hartmannswillerskopf en Alsace en juin 1918, il participe aux offensives de l’automne 1918. Il franchit la Meuse le 9 novembre 1918. Dans sa lettre du 10 novembre, il écrit qu’il voit, l’un après l’autre, ses camarades disparaître jusqu’à « la dernière heure de guerre« . Enfin, cette correspondance constitue un des rares témoignages d’un soldat français sur les événements de la Courtine ayant impliqué des soldats russes en 1917.

Pour contourner l’interdiction de mentionner des noms de lieux dans les lettres, Maurice Gastellier emploie des codes. Le 28 mars 1917, il écrit que son régiment marche en direction de « la ville aux quatre S » pour ne pas citer Soissons ; le 5 avril 1917, il stationne dans « un village qui porte le nom de ce qui est accroché sous l’hangar de chez nous, à côté de la grande échelle et de ta lessiveuse » pour Laffaux sur le Chemin des Dames, etc. Face aux horreurs de la guerre, il adopte une attitude à la fois de contournement et d’autocensure. Par exemple, le 16 février 1915, à la veille de la première offensive sur Vauquois, il écrit une brève lettre : « Je crois que ça ne va pas être le même genre de guerre que d’habitude. Enfin, je ne t’en dis pas davantage car je n’ai pas grand temps« . Le 19 février, après l’attaque, il écrit : « nous n’avons pas été faire quelque chose de beau. Je n’ai pas voulu te le dire car je ne croyais pas en revenir. Nous avions un travail infaisable à faire. Il fallait charger à la baillonnette et s’efforcer de prendre le pays de Vauquois qui est sur une hauteur et imprenable [...] Les premiers qui ont sorti de la tranchée pour partir en avant [...] ont été tués, nous, nous étions placés en face d’une mitrailleuse, il n’y avait pas moyen de sortir, ça fait que nous sommes restés [...] Enfin, il y a 60 morts et 160 blessés dans notre bataillon [...] J’ai toujours dis et je le répète, on ne les repoussera jamais, les tenir, je crois que l’on y arrivera mais le restant non« .

Ses séjours au front sont entrecoupés par des périodes d’exercices et d’instruction (12 % de son temps), des marches (9 %) et des travaux dans les lignes (11 %). De 1914 à 1918, il est blessé quatre fois et évacué malade à deux reprises, ce qui explique qu’il passe près de 18 % de son temps dans des formations sanitaires (hôpitaux et infirmeries) :

  • Le 2 avril 1915 à Vauquois, il est blessé par un éclat d’obus de 155 mm qui provoque une commotion cérébrale. Il est transporté par ambulance puis par train sanitaire à l’hôpital de Tulle (Corrèze) et à l’hôpital d’Argentat (Corrèze). Il bénéficie ensuite d’une permission de convalescence chez lui au Theil en juin 1915,
  • Le 6 mai 1917 au Chemin des Dames, il est touché par un éclat d’obus à l’épaule gauche. Il est transporté à l’Hôpital de Royallieu (Oise) puis obtient une permission de convalescence au Theil.
  • Le 20 octobre 1917 à La Malmaison, il est gazé lors de l’attaque du fort au ravin de Jouy et il est envoyé à l’hôpital de Meaux.
  • Le 26 mars 1918 à Royes, il est blessé à la jambe droite par une balle de mitrailleuse. Il rejoint Montdidier avec difficulté, à pied puis dans un camion. Il est ensuite transporté par train sanitaire jusqu’à l’hôpital de Rouen.

Il est évacué pour maladie à deux reprises. Il échappe à l’épidémie d’oreillons qui frappe le régiment mais il est atteint de la typhoïde. Il est conduit à l’hôpital de Bar-le-Duc en novembre 1915 puis à l’hôpital de Saint-Amand-Montrond. Ensuite, au milieu de l’année 1916, affaibli par une série de furoncles et une conjonctivite, il est envoyé à l’hôpital de Château-Thierry puis au dépôt des éclopés de Crézancy.

Pendant plus de quatre ans, les échanges épistolaires ont contribué à maintenir les relations entre le front et l’arrière. La riche correspondance laissée par Maurice Gastellier le montre bien. Ce paysan évoque, avec pudeur, son quotidien au front. Il a connu tous les secteurs du front de l’Aisne à l’Alsace. Il a parcouru des centaines de kilomètres à pied, en camion et en train du nord au sud, d’est en ouest. Il écrit principalement pour rassurer les siens et gouverner l’exploitation à distance au fil des saisons. Il donne régulièrement des ordres, des conseils et quelque fois des réprimandes sur le déroulement des travaux des champs.

Pour en savoir plus sur la correspondance de guerre :

Christophe Prochasson, 14-18. Retour d’expérience, Paris, Texto, 2008, 431 p. Le chapitre VII est consacré aux « témoignages des correspondances ». (Voir les recensions de Pierre Purseigle sur La vie des idées et d’Alexandre Lafon sur Le Mouvement social).

Carine Trevisan, « Lettres de guerre », Revue d’histoire littéraire de la France, 2/2003 (Vol. 103), p. 331-341 [en ligne].

Sylvie Housiel, « De la micro-analyse à l’analyse globale des correspondances : lettres de combattants pendant la Grande Guerre », Argumentation et Analyse du Discours [En ligne], 1 | 2008, mis en ligne le 07 septembre 2008.

Joël Thierry / Michaël Bourlet

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La lettre testament du sergent Marcel Prévost

En août dernier, le Daily mail annonçait la publication sur Internet de 230 000 lettres, accompagnées de leurs testaments, laissées par des soldats britanniques avant qu’ils trouvent la mort sur les champs de bataille de la Première Guerre mondiale (voir aussi Heartbreaking World War 1 Wills Written By Soldiers On The Way To The Western Front – PICTURES). En France, ces documents sont rares et souvent conservés dans les archives familiales. Pourtant, la pratique était répandue parmi les combattants, comme le montre cette lettre du sergent Maurice Prévost : elle nous a été confiée par Yann Thomas, chercheur en histoire, qui a accepté qu’elle soit publiée sur ce blog, et qui possède également l’enveloppe, ainsi que des photographies du sergent, de son épouse et de ses enfants. Plus qu’une lettre testament, ce document est une lettre d’amour d’un fils,d’un père et d’un mari à sa famille.

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Né à Grand (Vosges) le 7 janvier 1884, Maurice Prévost est employé de bureau à Houilles dans les Yvelines avant la guerre. Il est marié à Amélie Mancel depuis le 29 janvier 1908 quand la guerre est déclarée. Il rejoint alors le 239e régiment d’infanterie de Rouen en qualité de sergent fourrier. Le vendredi 16 juillet 1915, avant de monter en ligne dans le secteur de Neuville-Saint-Vaast (Pas de Calais), il rédige, à la demande de sa femme, une lettre testament qu’il glisse dans une enveloppe portant cette inscription « prière d’envoyer cette lettre à son adresse après ma mort dans une seconde enveloppe en laissant celle-ci ».

Enveloppe de la lettre testament du sergent Prevost

Le 1er octobre 1915, il est porté disparu au combat dans le secteur de Neuville-Saint-Vaast, à Givenchy-en-Gohelle à une dizaine de kilomètres au sud-est de la cité minière de Lens (Pas-de-Calais) (voir journal des marches et opérations du 239e RI, vue n°18). Comme souhaité par Maurice, son épouse reçoit la lettre le 4 octobre 1915. Le corps du sergent fourrier Maurice Prévost n’a jamais été retrouvé, englouti dans la terre d’Artois.

Voici le document original suivi de la transcription.

Vendredi 16 juillet 1915
Averdoingt
Pas de Calais

Ma chère petite Amélie
Mes chers petits

Tout à l’heure, nous allons nous embarquer en autos pour aller dans un mauvais secteur, entre Neuville-Saint-Vaast et Souchez. Il se pourrait qu’il m’arrive un accident.
Tu m’as dit ma chérie que tu voudrais bien avoir un dernier adieu ; merci de cette franchise. De mon côté, j’y avais déjà pensé depuis longtemps mais ça m’embêtait d’écrire cette lettre qui ressemble un peu trop à un testament. A Cormicy [Marne], il me semblait que rien ne pourrait m’arriver, mais ici, tout en partant avec confiance je suis un peu émotionné tout de même. On parle tant de ce secteur, il y a les gaz, c’est canonné beaucoup, enfin, c’est l’inconnu pour nous.
Ma chère petite Amélie, je t’écris ce mot dans ma petite chambre où je viens de passer deux très bonnes nuits. Ma chérie, puisqu’il faut prononcer ces mots, prenons notre courage à deux mains. Il se peut donc que je meure ; tu ne recevras cette lettre que dans cette occasion ; ou bien alors c’est moi qui te la remettrai, après la guerre, avec un gros sanglot de joie.
Si cette cruelle destinée nous était réservée, tu sauras ma chère petite Amélie que je suis mort en brave, et que jamais je n’ai eu à me reprocher une mauvaise action envers toi. Notre amour, ma chérie, aura toujours été aussi beau jusqu’à la fin, et si j’ai le temps de prononcer quelques paroles ce sera pour nous, celui de nos chers petits anges, qui sont peut-être en train de rire, pendant que j’écris de bien tristes choses, celui de nos parents pour lesquels tu seras alors la seule consolation. Je n’ose pas écrire une lettre semblable pour eux, c’est assez d’une pour un pauvre cœur malheureux. Cette lettre vous sera commune, le nom de ta chère maman qui a toujours été pour moi si affectueuse, celui de tous nos parents en général, tu diras à parrain combien je le remercie pour tout ce qu’il a fait pour vous, pour moi.
Et puis c’est tout ma chère petite Amélie. Je joins à cette lettre cette petite fleur de muguet que tu m’avais mise un jour dans une lettre. Je t’embrasse pieusement avant de refermer cette lettre et je te dis adieu ma pauvre petite, élève nos enfants dans l’amour de leurs parents, de leurs grands-parents. Qu’ils remplacent un peu celui qui ne reviendra plus et qui les aimait tant.
Ne pouvant te donner ce baiser d’adieu, je te donne cette fleur fanée sur laquelle tu le retrouveras, je m’arrête cette lettre est trop douloureuse à écrire, ce que je ne dis pas, ce qui m’échappe, tu le devineras.
Une dernière fois, je te donne un baiser pour toi et pour tous nos parents. Je vais t’écrire cette fois une lettre qui partira demain et qui te donnera de la joie.
Je prie Dieu que tu ne reçoives jamais cette lettre, avec quel bonheur je te la lirai au retour, si Dieu le permet.
En tout cas, je m’en vais la conscience nette et l’âme blanche comme le jour heureux où ensemble nous nous sommes approchés de la Sainte Table pour notre mariage.
Celui qui t’a aimé de tout son cœur, a chéri nos enfants, et vénéré nos parents.

Maurice

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C’était un 13 novembre… mais où ? A vous de jouer

Comme l’an dernier, à la veille de la commémoration de l’armistice du 11 novembre 1918, nous vous proposons un petit jeu. Qui figure sur la photographie suivante et ou a-t-elle été prise ? Un indice : elle date du 13 novembre 1918.

Photographie

Le jeu se terminera le jeudi 14 novembre à 12 heures. L’internaute qui donnera la bonne réponse aura une petite récompense.

Bonne chance et à vos commentaires…

***

Vous avez été nombreux à participer à notre petit jeu. Françoise Grave, du CDI du lycée Yves Kernanec de Marcq-en-Baroeul, a été la première à nous donner la bonne réponse. En effet, cette photographie, tirée des fonds de l’ECPAD, représente le roi Albert Ier, Elisabeth, duchesse de Bavière et reine des Belges depuis 1909, et le prince Léopold (futur Léopold III) à Gand le 13 novembre 1918.

A la suite du déclenchement de l’offensive finale et du repli de l’armée allemande, le roi et son armée entrent victorieux dans les villes libérées, sous les ovations de la foule. Ce sont les « joyeuses entrées », une vieille tradition qui donnait lieu autrefois à des fêtes et cérémonies autour de la personnalité d’un souverain. En Belgique, ces manifestations se poursuivent après l’armistice, mêlant l’émotion et la joie au terme de quatre années d’occupation. La famille royale entre à Gand le 13 novembre, à Anvers le 19 novembre. Les rues des villes pavoisées sont le théâtre d’importants défilés des troupes belges accompagnées de troupes alliées, suivant le cortège royal, salués unanimement par la foule.

La date est importante politiquement. Albert Ier a préféré retarder son entrée à Bruxelles, en raison des troubles qui agitent la ville mais aussi pour consulter au préalable des personnalités de la Belgique occupée afin d’assurer la transition. Des réformes radicales dans les domaines constitutionnel, politique, économique et social s’imposent pour répondre aux attentes nées de la guerre et pour sauver la monarchie parlementaire. Depuis le 24 octobre, le roi a installé son quartier général non loin de Bruges, dans le château néo-gothique de Lophem. C’est dans ce contexte de négociations que le roi effectue son entrée officielle à Gand le 13 novembre.

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