José Garcia Calderón (1888-1916), un péruvien dans la guerre

reliquias-de-jose-garcia-calderon-paris-1917-m9-222511-MLA20571118602_022016-F« Comme nous ne possédons rien, ou quasi rien, sauf l’existence, la propriété nous semble abolie ; et ce que nous désirons prendre, nous le prenons, sans que l’épithète de voleur nous empêche de dormir. »

La Tranchée, 11 février 1916

En 2009, je publiais un article sur « les volontaires latino-américains dans l’armée française pendant la Première Guerre mondiale » dans la Revue historique des armées (n° 255/2009). Depuis, cet article m’a valu d’être contacté par des journalistes sud-américains, preuve que cette histoire intéresse également ces pays, bien que la Première Guerre mondiale apparaisse comme un épisode marginal dans l’histoire de l’Amérique latine au XXe siècle. Plusieurs centaines de Latino-Américains se sont engagés et ont combattu dans les armées européennes entre 1914 et 1919. Mes recherches m’ont permis de découvrir des destins hors du commun. Le péruvien José Garcia Calderón est l’un d’eux : cet artiste et  écrivain a laissé un témoignage étonnant sur la guerre. J’ai souhaité en savoir plus sur l’homme et son parcours militaire.Mes deux sources principales ont été la notice biographique détaillée écrite par Francis de Miomandre (1880-1959) dans l’Anthologie des écrivains morts à la guerre et le dossier de carrière d’officier de Caldéron. En effet, tous les volontaires étrangers qui ont servi dans les armées françaises en qualité d’officier ont un dossier de carrière conservé au Service historique de la Défense à Vincennes.

Calderón est né à Lima au Pérou le 22 juillet 1888. Il appartient à une famille d’intellectuels péruviens francophiles. Son père, le juriste Francisco Garcia-Calderón y Martinez-Landa (1834-1905), a occupé les fonctions de président du Pérou pendant quelques mois en 1881 (le gouvernement de La Magdalena pendant la terrible Guerre du Pacifique). L’exil l’amène à passer quelques années à Paris avant son retour au Pérou. Sa mère, Carmen Rey Basadre  (1853-1901), appartient à une grande famille péruvienne. Son frère aîné, Francisco Garcia-Calderon (1883-1953), est philosophe, écrivain et diplomate péruvien, installé en France avec sa famille depuis le début du XXe siècle. Son frère cadet, Ventura Garcia Calderon (1886-1959), est né à Paris pendant l’exil de son père. Diplomate, philologue et écrivain, il publie des poèmes et des contes en langue française.

250px-Francisco_Garcia_Calderon_y_sus_hijosLa Famille Calderón (fiche wikipédia de Francisco Garcia Calderón Landa)

José Garcia Calderón étudie d’abord à l’école des ingénieurs de Lima avant de s’installer à Paris en 1906. Il suit les cours de la section d’architecture de l’École nationale des Beaux-Arts. En 1912, cet étudiant doué obtient du journal L’architecte une bourse de voyage qui lui permet de parcourir la France et l’Europe (Allemagne, Espagne, Italie, Suisse). A la veille de la Grande Guerre, Calderón jouit déjà d’une grande notoriété. Son œuvre, multiple, comprend des tableaux, des dessins, des articles, des notes, des essais, des impressions de voyages, des carnets de guerre et des projets de livres.

Il est domicilié au 3 rue d’Olivet dans les beaux quartiers de Paris quand il s’engage en qualité de volontaire pour la durée de la guerre à Paris le 9 septembre 1914. Il est immédiatement incorporé au 3e régiment de marche du 1er étranger. Soldat de 2e classe, il est promu caporal le 11 décembre 1914 puis affecté au groupe d’aérostation. Observateur en ballon à la 35e compagnie d’aérostiers de campagne (26 janvier 1915), puis à la 43e compagnie (juillet 1915) et enfin à la 30e compagnie (août 1915), le sergent Calderon sert au front, où il s’illustre à plusieurs reprises. Il est cité au journal officiel du 23 décembre 1915 : « Sergent observateur à la 30e compagnie d’aérostiers. Sous-officier de nationalité étrangère, engagé pour la durée de la guerre. A montré beaucoup de courage et de dévouement en assurant avec beaucoup d’habileté et de sang-froid, pendant la période de la préparation et durant les attaques de septembre et malgré un état atmosphérique souvent très troublé, le réglage du tir de l’artillerie ». Adjudant en janvier 1916, il est promu, à titre temporaire, sous-lieutenant d’infanterie à titre étranger et officier observateur le 20 mars 1916. Le 5 mai 1916, son ballon, comme 23 autres ballons répartis sur le front de la Somme à la Meuse, est pris dans une tornade. Le vent provoque la rupture des amarres et son ballon est entraîné vers les lignes allemandes. Calderón trouve le temps de jeter la sacoche contenant ses papiers et les renseignements recueillis par-dessus la nacelle, mais il ne parvient pas à couper le cordeau du parachute pour sauter. Il est emporté avec le ballon puis traîné au sol, trouvant ainsi une mort atroce dans le no man’s land dans le secteur de Brabant-en-Argonne dans la Meuse. Son corps est retrouvé par ses camarades et identifié au moyen de sa plaque militaire : « Garcia Calderon José, EV Paris RE 1 » (pour engagé volontaire Paris régiment étranger 1).

Cet amoureux de la France laisse une œuvre picturale considérable et des écrits en espagnol et en français parmi lesquels les Reliquias et des notes de guerre, publiés par ses frères :

  • José Garcia Calderon, Diaro intimo, 12 de setiembre 1914-3 de mayo, 1916, Lima, Universidad nacional mayor de San Marcos, 1969, 135 p. 
  • José Garcia-Calderon (1888-1916), Reliquias, Paris, s.n., 1917, 82 p.

« LA TRANCHEE, 11 février 1916.

A ceux de nous qui avons quelque teinture de lettres, cela nous amuse de parler des Troglodytes, quoique à vrai dire nous connaissions peu les mœurs de ces ancêtres. Ceux qui ne sont pas bacheliers ne comparent la tranchée à rien : peut-être, comme ce sont pour la plupart des campagnards, leur semble-t-elle un sillon plus profond, dans lequel Dieu sait quel semeur jette des hommes au lieu de blé. On nous dit qu’il y a, tout près, d’autres hommes qui sont vêtus de gris et non de bleu. Nous ne les voyons jamais. Les meurtrières nous font voir un hectare d’herbe sans troupeau, et une ligne de terre derrière un fil de fer. Que nous importe ? Ce qui nous occupe, c’est d’organiser notre vie ».

Pour en savoir plus

  • SHD / DAT : 5 Ye 106 870, dossier de José Garcia Calderon (1888-1916).
  • Anthologie des écrivains morts à la guerre (1914-1918), tome premier, Amiens, Bibliothèque du Hérisson, 1924, p. 706-713.
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Les historiques de corps de troupe

20160529_163000Les historiques régimentaires figurent parmi les sources les plus connues pour qui s’intéresse aux combattants de la Première Guerre mondiale. Ces courtes monographies, publiées immédiatement après la guerre, offrent l’avantage d’être synthétiques et compréhensibles par tous. Cependant, pour exploiter au mieux ces sources imprimées, il est utile de comprendre les raisons et les modalités de constitution de cette importante collection après 1919.

Les historiques régimentaires : une histoire ancienne.

La tenue des historiques de corps de troupe est une pratique ancienne dans les armées, officialisée au lendemain de la guerre franco-prussienne de 1870-1871. L’objectif est de rappeler et de commémorer les faits passés dans les unités. L’enjeu est de taille : la rédaction des historiques doit contribuer à « raffermir et développer la valeur morale de l’armée« , à une époque où l’institution militaire est en pleine réorganisation. Y figurent tous les faits intéressant le corps : sa date de formation, sa composition, ses garnisons, son encadrement, ses campagnes, ses combats mémorables, etc. Des officiers spécialement affectés à cette tâche dans les corps sont dépêchés à Paris afin de mener des recherches dans les archives du ministère de Guerre. Ils sont tenus d’écrire « avec sincérité et simplicité ». Le ministère leur facilite l’accès aux archives et veille à la bonne tenue des historiques des corps de troupe (voir à ce sujet les circulaires ministérielles des 3 juin 1872 et 16 mai 1886). Ainsi, au tournant des XIXe et XXe siècles, la rédaction des historiques régimentaires est presque achevée.

Ces volumes, manuscrits et imprimés, sont destinés à l’archivage dans les unités et au ministère de la Guerre. Ils sont richement illustrés et les textes, détaillés, sont souvent de qualité. Aujourd’hui, ces historiques sont conservés au Service historique de la Défense dans la sous-série 4 M (voir Bibliographie des historiques des régiments français par le capitaine Jean Hanoteau et Emile Bonnot. Tant sur la forme que que le fond, ces historiques anciens se distinguent des historiques régimentaires de la Première Guerre mondiale.

Un nouveau souffle en 1918.

Avant même la fin des hostilités, le commandement renoue avec cette tradition : les publications reprennent, souvent à l’initiative des chefs de corps des régiments dissous, qui souhaitent commémorer les faits marquants de leur régiment. L’élan se poursuit (les dissolutions s’accélèrent aussi) après la guerre. Le ministère de la Guerre encourage les unités et les services à rédiger un historique de la guerre.  Ainsi, c’est par centaines que sont publiés des historiques régimentaires jusqu’au milieu de l’Entre-deux-guerres. Toutes les unités de l’armée française, du bataillon à l’armée, de la territoriale à l’active, de l’infanterie au train des équipages y vont de leur historique des opérations menées pendant la guerre. Il existe même des historiques d’armes, à l’instar de celui du colonel Astouin et du chef d’escadron Izard, Le train des équipages et le service automobile pendant la Grande Guerre (1914-1918), préfacé par le général Niessel et publié par l’Association nationale des anciens combattants du train en 1934.

Toutefois, les historiques des corps de troupe publiés après la guerre ne forment pas un groupe homogène. Je distinguerai deux groupes : celui des historiques que je qualifie de « techniques » et celui des historiques « commémoratifs », qui m’intéresse davantage ici.

  • Les historiques « techniques »

Ces historiques portent sur l’action des unités au combat. Le plus célèbre et le plus volumineux n’est autre que Les Armées françaises dans la Grande Guerre. Cependant, la plupart concernent des régiments ou des bataillons sur une période chronologique courte. Ils sont écrits par des officiers et publiés chez des éditeurs spécialisés comme Berger-Levrault ou Lavauzelle ou dans des revues militaires (Revue militaire générale, Revue de l’infanterie, etc.). Deux exemples : l’article du commandant Debeugny, « La 72e division de réserve en août et septembre 1914 », publié dans la Revue d’infanterie en mars 1937, ou encore l’important travail du colonel Boucherie, L’historique du corps de cavalerie Sordet, publié par Charles-Lavauzelle en 1924. Ces ouvrages présentent une situation militaire et décrivent les différentes étapes des batailles ou des opérations d’une unité sous l’angle tactique. Les textes s’appuient sur des sources (cartes, croquis, comptes rendus, ordres, témoignages, etc.), parfois reproduites. Les textes sont souvent préfacés par un officier général reconnu, témoin des événements relatés.

Ces textes exigent de bonnes connaissances historiques, tactiques et géographiques. Aujourd’hui difficiles à exploiter, ils ont été jadis très appréciés par les cadres de l’armée, qui y voyaient un moyen de mieux comprendre les actions militaires et le combat. Le but était alors de tirer des enseignements de ces combats, dans l’esprit de « l’histoire réflexion« .

  • Les historiques « commémoratifs »

Les historiques « commémoratifs » ont été plus largement diffusés. Si quelques régiments ont choisi de réécrire leur histoire depuis les origines jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale, la plupart des unités se sont cantonnées à la période 1914-1918. De plus petite dimension que les historiques anciens, contenant des textes plus courts, ces opuscules brochés sont destinés à être facilement glissés dans la poche ou un bagage. Ils sont peu illustrés et contiennent rarement des cartes. Seule la première de couverture est illustrée. Elle peut être ornée d’un emblème où apparaissent clairement les noms des batailles et les décorations sur la cravate, de trophées d’armes, du casque Adrian, de la Croix de guerre, de fourragères, de feuilles de lauriers et de chênes, symboles de gloire et de courage, ou encore d’inscriptions (devises, noms de batailles, citations, etc.).

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Contrairement aux historiques anciens, la rédaction est moins rigoureuse et s’appuie peu sur les sources. Le récit des événements est chronologique et factuel, se bornant uniquement à rappeler les principaux faits dans lesquels le régiment s’est illustré. En pièces jointes, on peut trouver l’ordre de bataille du régiment, les citations collectives ainsi que des citations individuelles exemplaires et la liste nominative des morts et disparus. Nous sommes ici dans le champ de « l’histoire illustrative« . Le but est de commémorer les sacrifices consentis, de cultiver le sentiment patriotique des anciens et des recrues et de montrer la part prise par le régiment dans la guerre. Les recrues doivent y trouver un exemple à suivre et à partager : « Apprendre à connaître les anciens, c’est pour les jeunes chasseurs vouloir les imiter un jour » (29e bataillon de chasseurs à pied) ; « Et puis montre-le, prête-le, conte-le, commente-le » (4e régiment mixte de zouaves-tirailleurs).

Dans les régiments de l’armée active, conformément aux instructions ministérielles, les chefs de corps ordonnent à des officiers du régiment d’écrire l’histoire de leur unité dès la fin de la guerre. Mais bientôt, de nouveaux acteurs font leur apparition. Les anciens combattants des régiments dissous ou de la réserve ont la volonté d’écrire l’histoire de leur régiment et de commémorer la mémoire de leurs frères d’armes tombés au champ d’honneur. Les amicales d’anciens combattants, des officiers en retraite et des officiers de réserve sont étroitement associés à la rédaction pour les régiments de réserve. La parution de l’historique est l’occasion d’organiser diverses manifestations (expositions, conférences, etc.) et cérémonies patriotiques.

Or ces opuscules, d’inégale qualité, laissent souvent à désirer. Leur objectif mémoriel explique le manque d’objectivité et le style hagiographique. Les auteurs, anonymes le plus souvent, ont peu consulté les archives, se limitant, dans le meilleur des cas, à des documents détenus au régiment et à des témoignages d’anciens combattants, ce qui se traduit par de nombreuses erreurs, des approximations voire des oublis volontaires. Par exemple, les mutineries et les exécutions pour l’exemple sont passés sous silence.

À la fin des années 1930, le commandement comprend que la conception des historiques régimentaires est de qualité médiocre et échappe à son contrôle. Dans une circulaire relative à l’établissement des historiques de corps de troupe de 1938, le commandement dénonce des historiques « rédigés de façon hâtive« , qui reposent sur « une documentation insuffisante » et « parfois présentés d’une façon médiocre« . Il fait savoir qu’à l’occasion des rééditions d’historiques, les chefs de corps peuvent toujours bénéficier de facilités (mises à disposition des archives du Service historique par exemple), qu’ils doivent également veiller à améliorer la rédaction et la présentation de ces ouvrages et qu’ils doivent déposer deux exemplaires de ces nouveaux historiques au Service historique de l’état-major de l’armée. Cependant, la déclaration de la guerre interrompt ce nouvel élan.

En ayant à l’esprit toutes ces réserves, il n’en reste pas moins que les historiques de corps de troupe constituent une bonne entrée en matière pour commencer une recherche, à condition bien sûr que d’autres sources viennent les contrebalancer.

Pour consulter les historiques et en savoir plus :

Mémoire des hommes : les historiques régimentaires des unités engagées dans la Première Guerre mondiale. On peut également les consulter sur Gallica ou le site internet de la BDIC (L’Argonnaute)

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Faik Tonguç : Souvenirs d’un officier ottoman (1914-1918)

Faik Tonguç Souvenirs d'un officier ottomanJe n’avais jamais lu de carnets de guerre d’un combattant ottoman pendant la Première Guerre mondiale, faute de traduction française. Les éditions Petra viennent de  combler ce vide en publiant Souvenirs d’un officier ottoman (1914-1918) de Faik Tonguç. Longtemps oublié, ce récit, transcrit en alphabet turc moderne après la guerre par Tonguç, est publié une première fois en 1960. C’est un texte étonnant, qui propulse le lecteur dans l’armée ottomane du front méconnu du Caucase à la Russie du Nord, où Tonguç est prisonnier de guerre. L’auteur relate son épopée de son évasion jusqu’à son retour en Turquie. Préfacés par Jean-Pierre Mahé, membre de l’Institut, ces souvenirs ont été traduits par Bruno Elie, diplômé des Langues O’ en russe et en turc et passionné par l’histoire de la Première Guerre mondiale. Nous lui avons posé quelques questions au sujet de ce livre passionnant et de son travail de traduction.

Qui est Faik Tonguç ?

Faik Tonguç (1889-1968) nait à Çorum, sur le plateau anatolien, dans une famille qui a subi des revers de fortune. Il fait de bonnes études à Ankara puis entre à l’équivalent ottoman de l’Ecole Nationale d’Administration. A la fin de ses études, il passe deux ans en France, puis deux ans en Angleterre et perfectionne sa maîtrise des deux langues. Il est manifestement préparé pour la haute administration ottomane. L’entrée en guerre de l’Empire ottoman bouleverse ce projet. Il rejoint les cours d’officier de réserve puis part sur le front du Caucase. Arrivé en mars 1915, il est affecté comme chef de section dans un régiment d’infanterie qui va combattre en première ligne sans presque discontinuer jusqu’en juillet 1916. Il est alors fait prisonnier par les Russes. Lentement acheminé vers un camp de prisonniers pour officiers dans le nord de la Russie d’Europe, il va y passer presque deux ans. En mai 1918 il s’évade et finit par rejoindre les lignes allemandes à l’ouest de Petrograd. Rapatrié à Constantinople, il est réexpédié sur le front du Caucase, où il finit la guerre. Démobilisé, il retrouve un pays ruiné, où il est difficile de gagner sa vie. En 1923 la République est proclamée, la paix intérieure revient et il cesse de tenir son journal.

Faik Tonguç est représentatif de la génération des « Jeunes Turcs » qui prend le pouvoir à partir de 1908 : il a huit ans de moins que Mustafa Kemal ou Enver Pacha, cinq ans de moins qu’Izmet Inönü, le successeur de Mustafa Kemal à la tête de l’État. Il est nationaliste pur et dur, athée proclamé. Il souffre des nombreux retards de son pays, qui ne supporte pas la comparaison avec les deux pays occidentaux qu’il connaît ni même avec la Russie, qu’il découvre.

Quelle est l’histoire de ce carnet, des notes prises sur le vif à la première publication ?

Faik Tonguç semble avoir tenu un « carnet de route » dès son départ au front (réaction courante des jeunes intellectuels dans toutes les armées belligérantes de la grande Guerre). Il parle de ce carnet en deux occasions importantes : quand il a été capturé par des soldats russes, ceux-ci l’ont dépouillé de tout ce qu’il avait mais ont négligé les feuillets écrits en écriture arabe, que Tonguç a pu récupérer ; quand il a traversé la frontière russo-allemande (après la Paix de Brest-Litovsk) il a dû remettre ses carnets à un représentant de l’Allemagne et les a cru perdus jusqu’à ce qu’il les reçoive à Constantinople, fidèlement réexpédiés.

Il explique – et il y a tout lieu de le croire – qu’il a cédé aux demandes de sa famille et de ses amis. Il les a transcrits longtemps après la guerre, pour finalement les faire éditer sous son contrôle en 1960. Il avait alors 71 ans mais il a écrit lui-même l’introduction, les notes de bas de page et fourni les photos pour l’illustration.

Comment avez-vous découvert les souvenirs de cet officier ottoman et pourquoi avez-vous entrepris de les traduire ?

Préparant un master de turc à Langues O’ (INALCO), je cherchais un sujet pour les différents travaux à présenter. J’ai d’abord pensé travailler sur les prisonniers ottomans en Russie en 1914-1918. A Ankara, en 2006, j’ai demandé à un libraire s’il avait quelque chose sur ce thème. Il m’a sorti le livre de Tonguç : « il a été 2 ans prisonnier des Russes ! ». En lisant le livre, j’ai vu qu’il y avait bien autre chose dedans et j’ai été séduit par le sens de l’observation, la liberté d’esprit et la justesse de trait de l’auteur. J’ai changé mon sujet et je n’ai jamais eu à le regretter.

Comment avez-vous mené ce travail de traduction ?

Mon premier essai a porté sur les 15 premières pages du livre, que j’ai présenté comme travail de fin de licence, avec une mise en contexte. Cela a franchi le contrôle des professeurs des Langues’O, bien plus compétents que moi pour cette traduction. Encouragé, je me suis fixé comme objectif pour le master, deux ans plus tard, la traduction de la partie traitant des combats avant d’être fait prisonnier par les Russes (150 pages). Les professeurs compétents n’ont pas dû trouver trop de contre-sens et m’ont « mastérisé ». J’ai alors entrepris la traduction complète. Sachant la difficulté de traduire seul, j’ai demandé l’aide de deux personnes : la dame turque d’éducation française (vive les lycées francophones d’Istanbul), qui m’avait donné des leçons de conversation, a bien voulu relire mon tapuscrit et en a sorti contre-sens et faux-sens ; ma chère épouse, qui ne parle pas turc, a bien voulu relire le texte en français en me signalant tout ce qui ne « collait pas » pour un francophone.

Quels ouvrages avez-vous utilisés pour la traduction, les annotations et l’excellent travail de cartographie ?

Il m’a fallu un travail préalable pour découvrir la Grande Guerre dans le Caucase, qui, même pour les Turcs instruits, se limite le plus souvent à la malheureuse bataille de Sarıkamış, où la 3° Armée ottomane a laissé plus de la moitié de son effectif mort gelé dans les Monts Allahuekber sans pouvoir encercler les Russes comme prévu. Il a fallu lire les ouvrages spécialisés du service historique turc, d’autres souvenirs publiés à l’instar de ceux de Mehmet Arif Ölçen, Vetluga Memoirs, a Turkish Prisoner of War in Russia, 1916-1918, traduits de l’ottoman en anglais par Gary Leiser, et des ouvrages anglais ou américains touchant le sujet. Le plus accessible est celui de William Edward David Allen et Paul Muratoff, Caucasian Battlefields. A history of the Wars on the Turco-Caucasian Border (1828-1921). J’ai été aidé par la connaissance du russe qui m’a donné accès aux journaux du temps de la Grande Guerre et aux livres de mémoires de certains acteurs du conflit dans le Caucase. Le Général Maslovskii, chef d’état-major du commandant du front russe du Caucase, a écrit en émigration une relation complète des actions militaires russes… réédité à Moscou en 2015. J’ai lu les mémoires du lieutenant de cosaques Fiodor Elisseiev, que les Editions militaires russes ont réédité en 2001… et quelques autres, qui sont dans la bibliographie.

J’ai profité de mes séjours en Turquie pour me rendre dans la région où s’était battu Faik Tonguç. J’ai visité les environs d’Erzurum, la Vallée de la Sivri, le Col de Kop, Bayburt. La compréhension de certains passages en a été améliorée, ainsi que la cartographie, pour laquelle j’étais parti des bons croquis d’Allen & Muratoff. Aux Editions Petra, j’ai bénéficié des services d’une excellente graphiste, qui a bien voulu reprendre toutes les cartes que j’avais établies à la main. L’iconographie a été grappillée au fur et à mesure des quatre années passées sur le livre. Une petite partie seulement a été acceptée par le directeur de la collection « Usage de la mémoire » chez Petra.

Le plus dur est de trouver un éditeur. J’avais déjà essuyé plusieurs refus quand mon ancien professeur de littérature turque, Timour Muhidine, m’a mis en relation avec Petra. Grâces lui en soient rendues ! Après, c’est une affaire de patience et de contacts humains. Comptez une grande année entre le contact positif et la sortie du livre achevé

Pour en savoir plus (d’après la bibliographie de Bruno Elie)

Sur le front du Caucase :

  • William Edward David Allen et Paul Muratoff, Caucasian Battlefields. A history of the Wars on the Turco-Caucasian Border (1828-1921), Nashville, The Battery Press, 1999, 614 p.
  • Edward J. Erickson, Ordered to Die, a History of the Ottoman Army in the First World War, Westport, Greenwood Press, 2001, 265 p.
  • Birinci Dünya Harbinde Türk Harbi Kafkas Cephesi ‘ncü Ordu Harekâtı (cilt I ve II), [La Campagne de la 3° Armée, Front du Caucase, participation turque à la Première Guerre mondiale], Ankara, Genelkurmay Basımevi, 1993, 2 volumes.

Des souvenirs de combattants

  • La Direction des études stratégiques et de l’histoire militaire [en turc ATASE pour Genelkurmay Askerî Tarih ve Stratejik Etüt Baskanlığı] a republié à Ankara en 2007 une étude du colonel breveté Aziz Samih Ilter, Birinci Dünya Savaşında Kafkas Cephesi Hatıraları, éditée en 1934 [Souvenirs du Front du Caucase pendant la Première Guerre mondiale], 122 pp.
  • Hikmet Özdemir, The Ottoman Army 1914-1918. Disease and Death on the battlefield, Salt Lake City, The University of th Utah Press, 2008. Le livre contient le témoignage de Vasfi Cindoruk (1895-1990), appelé au service en 1915 comme officier de réserve et envoyé sur le front du Caucase. Son témoignage rejoint celui de Faik Tonguç.
  • Mehmet Arif Ölçen, Vetluga Memoirs, a Turkish Prisoner of War in Russia, 1916-1918, Gainesville, University Press of Florida, 1995, 246 p. Cet officier d’infanterie a été prisonnier en février 1916 dans le secteur d’Üçkilise, non loin des positions de Tonguç. Interné, comme Tonguç, dans des camps de la région de Vetluga, cet officier s’est évadé en juillet 1918. Ses carnets ont été retrouvés après sa mort par ses enfants.
  • Constantin Popov, Souvenirs d’un grenadier du Caucase (1914-1920), Paris, Payot, 1931, 284 p.
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Un exemple de coopération interalliée dans le renseignement en 14-18

PronosticsCes derniers temps, on entend beaucoup parler d’une nécessaire collaboration entre pays et entre services dans le domaine du renseignement. Cela m’a rappelé un aspect abordé dans ma thèse soutenue en 2009, qu’il m’a paru intéressant de partager ici.

Dans l’histoire du renseignement, l’année 1915 marque un tournant., avec la mise en place d’une centralisation des renseignements au niveau national mais également international. La création du bureau interallié de renseignements procède d’une volonté de coordination de l’action alliée nonobstant les divergences de vues et des objectifs différents. Ce bureau, qui vit au rythme des relations interalliées et particulièrement franco-britanniques, met à disposition des alliés une « bourse de renseignements ».

1915, une année interalliée

Dès 1915, des militaires et des fonctionnaires civils français et britanniques militent pour une centralisation des activités de renseignements françaises et interalliées au ministère de la Guerre : Jean Tannery, chef de la section de contrôle télégraphique au ministère de la Guerre, le capitaine Ladoux chef du contre-espionnage au 2e bureau de l’état-major de l’armée ou encore le brigadier général Georges Kynaston Cockerill, director of special intelligence of War Office. Cependant, les autorités politiques et militaires alliées se méfient de ces initiatives, jusqu’à ce que la situation militaire les amène à changer de position.

L’impulsion est donnée par le pouvoir politique. Au cours du premier semestre, le ministre de la Guerre français, Alexandre Millerand, insiste auprès des Britanniques, par l’entremise du ministre des Affaires étrangères Théophile Delcassé, pour mettre en place un organe central d’entente chargé de recueillir les renseignements relatifs à la lutte économique et de préparer les mesures à recommander aux gouvernements alliés dans ce domaine. En dépit des réticences britanniques, Alexandre Millerand réussit à provoquer, à la fin du mois d’août 1915, la réunion d’une conférence des délégués des états-majors alliés, dans le but de créer un organe de centralisation des renseignements tant pour le contre-espionnage que pour le ravitaillement ennemi. Cette réunion, qui se tient à Paris le 10 septembre 1915, rassemble les principales autorités des services de renseignements alliés : sont présents, outre Jean Tannery et le brigadier général Cockerill, le major Seligmann du GQG belge, le lieutenant-colonel Louis Gaston Zopff, chef du service de renseignement du GQG français, le capitaine Ladoux, chef de la section de centralisation du 2e bureau de l’EMA, le colonel Poggi, chef du bureau des renseignements au GQG italien, et le colonel d’Osnobichine, attaché militaire adjoint de Russie en France.

Les discussions aboutissent à la mise en place d’un organe interallié destiné à centraliser les renseignements sous forme d’ « archives communes », qui sont alimentées et consultables par les alliés. Le bureau interallié est né. Il est composé des missions anglaise, belge, italienne, russe et française rejointes par les missions portugaise, serbe, roumaine, japonaise et américaine en 1916, 1917 et 1918. Avec le bureau de la presse étrangère, la section de contrôle télégraphique, la section de centralisation des renseignements et la section de renseignements, ce bureau interallié est rattaché au 5e bureau « information et propagande », créé à l’état-major de l’armée en décembre 1915. On assiste à une spécialisation de l’activité de collecte des renseignements (étude de la presse étrangère, écoutes télégraphiques, lecture du courrier, propagande, etc.).

Les archives communes : une « bourse de renseignements »

Cette nouvelle orientation des services de renseignements du ministère de la Guerre entraîne des mutations profondes marquées par une augmentation des activités, une transformation des méthodes de travail, un accroissement des champs d’investigation, une multiplication des moyens. Ces évolutions requièrent l’emploi d’un personnel qualifié dans des domaines nouveaux (industrie, finances, presse, langues, relations internationales, banque, presse, etc.), ce qui rend indispensable le recrutement d’officiers de réserve.

Mais la principale mutation consiste en une industrialisation du processus de documentation et à ce titre, le bureau interallié constitue un bel exemple. En effet, il reçoit les bulletins journaliers de renseignements que lui adressent les services de renseignement des pays alliés et les met à la disposition des gouvernements et des états-majors dans les archives communes à Paris, boulevard Saint-Germain. La constitution et la tenue des archives mises à la disposition des Alliés nécessitent la conception de répertoires pour organiser et exploiter un volume croissant de données et pour en permettre l’exploitation. Aujourd’hui, ces archives sont conservées au Service historique de la Défense. En outre, les missions représentant les différents pays publient des documents de synthèse, telles les listes hebdomadaires des suspects. Dans cette organisation, la mission française occupe le rôle principal : elle assure la direction du bureau, elle s’occupe de la tenue des archives et elle est chargée de traduire et de classer ces documents par thème.

Progressivement ce système d’échange de renseignements fait ses preuves. D’une part, il intensifie, dans chaque pays, les liaisons entre les différents organismes chargés du renseignement, et décloisonne les relations inter-services. Par exemple, les archives communes du bureau interallié sont mises à la disposition du ministère des Affaires étrangères français, qui désigne des mandataires pour les consulter. D’autre part, l’exploitation et le partage de ces documents permettent au camp allié de marquer des points, en particulier sur le terrain économique (blocus, lutte contre la contrebande de guerre, etc.).

Le bureau interallié ne survit pas à la fin de la guerre et aux divergences de vues entre les alliés. La dissolution du bureau interallié est prononcée à l’été 1919. Pendant quatre ans, il a incarné la première coopération institutionnelle interalliée dans la recherche et l’exploitation du renseignement, huit ans avant la création d’Interpol.

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Il n’y avait pas de Britanniques à Verdun…

peaky-blinders-5277bd833cfd7Dans l’excellente série Peaky Blinders diffusée sur Arte, je trouve que les traumatismes des anciens soldats issus des milieux populaires, les solidarités entre les combattants, la violence sociale exacerbée par la guerre, la montée des mouvements communistes en Grande-Bretagne (et l’obsession de Churchill de les détruire) sont bien montrés. Toutefois, dans le 2e épisode de la saison 2, j’ai été surpris d’entendre que des soldats britanniques avaient participé à Verdun. Pour résumer : dans une lettre à Churchill, le personnage principal de la série, Tom Shelby, chef de clan des Peaky Blinders, expose son passé d’ancien combattant et notamment sa participation aux batailles de la Somme… et de Verdun. Ensuite, on voit Churchill lire la lettre à ses collaborateurs et leur demander : qui a fait la Somme ? Les mains se lèvent. Qui a fait Verdun ? Les mains se lèvent aussi ! Or il n’y a jamais eu un seul régiment britannique déployé sur le front de Verdun pendant la guerre. Tout au plus quelques officiers de liaison britanniques, affectés dans des états-majors de grandes unités, ont peut-être parcouru ce secteur…mais pas plus. Cela en dit long sur la mémoire de la bataille de Verdun chez les Britanniques. L’expression « Qui n’a pas fait Verdun, n’a pas fait la guerre » aurait-elle un sens chez les Anglo-Saxons ? En tout cas, c’est  pour moi l’occasion de synthétiser quelques éléments de réponse à une question fréquente : comment localiser une unité pendant la Première Guerre mondiale ?

Quelques définitions pour commencer…

Il n’est pas inutile de rappeler le sens de quelques termes militaires.

  • L’ordre de bataille : c’est l’ordre dans lequel doivent se placer les unités (bataillon, batterie, escadron, compagnie, régiment, brigade, division, corps d’armée) les unes par rapport aux autres au cours d’une revue ou dans la perspective d’une bataille. L’ordre de bataille peut prendre la forme d’un schéma, d’un tableau ou d’un plan. Ce type de document existe de puis longtemps dans les armées (voir cette sélection d’ordres de bataille sur Gallica). Il faut retenir que pendant la Grande Guerre, l’ordre de bataille présente le commandement d’une formation militaire et tous les éléments rattachés (voir l’ordre de bataille du 110e régiment d’infanterie à la mobilisation et ici, 26 N 680).
  • Le stationnement des troupes est un terme de l’administration militaire (à ne pas confondre avec le stationnement en art militaire qui correspond, pour un troupe, à la période qui suit une marche ou un combat pour le repos). Le stationnement signifie l’établissement d’une armée en campagne dans une zone pour une période temporaire. Le stationnement diffère de la station qui a un caractère permanent.
  • L’emplacement des troupes : avant la guerre, chaque année, le ministère de la Guerre publie un Livret d’emplacement des troupes* faisant connaître, par région de corps d’armée, les lieux de garnison occupés par les corps, fractions de corps et détachements, ainsi que ceux des états-majors et services divers. Pendant la guerre, cet emplacement des troupes sur le front est également organisé. En effet, chaque unité, de l’armée à la section, se voit confier l’occupation d’un secteur soigneusement délimité par « une limite gauche et une limite droite », comme disent les militaires. Le commandement possède une connaissance précise de l’emplacement des grandes unités sur le front.
  • La garnison : ensemble des troupes stationnées dans une localité ou chargées de sa défense.
  • La caserne : bâtiment servant au logement des troupes.
  • Le camp : espace de terrain sur lequel sont établies les troupes sous des abris légers ou provisoires.
  • Le cantonnement : installation de troupes dans des lieux habités.
  • Le bivouac : établissement des troupes pour un séjour généralement très court en plein air sous des abris improvisés.

Pendant la guerre, les unités sont très mobiles. Elles alternent les séjours au front et à l’arrière, au combat, à l’instruction, au repos, etc.

Quelques pistes pour localiser une unité.

  • Il faut commencer par les sources classiques : les journaux des marches et opérations, les historiques régimentaires et les souvenirs. Ces archives ont pour avantage de donner la localisation des troupes avec précision, parfois au niveau de la section. Cependant, ces sources ne permettent pas d’avoir une vue d’ensemble synthétique globale sur la durée de la guerre ou sur l’ensemble du front.
  • Les Armées françaises dans la Grande Guerre (AFGG) et en particulier les cartes et les deux volumes du tome X (1er volume et 2e volume) dans lesquels se trouvent l’ordre de bataille des grandes unités, un index géographique, une liste des abréviations employées dans les ordres de bataille des grandes unités (toujours très complexe !!!) et enfin des tableaux synthétiques pour les grands quartiers généraux, les groupes d’armées, les armées, les corps d’armées, les divisions d’infanterie et de cavalerie. Ces deux volumes donnent des informations précises sur les affectations organiques par exemple (très utiles) et les noms des commandants de l’unité. Ensuite, pour chaque unité, le chercheur trouvera deux tableaux. Le premier donne la composition organique de l’unité. En somme, il permet de savoir de quoi est composé une grande unité à un temps donné (infanterie, artillerie, cavalerie). Le second tableau est celui des rattachements et des situations de chaque grande unité à un temps donné. Ces deux tableaux sont très utiles pour localiser des troupes. Cependant, on descend rarement au-dessous du niveau de la brigade. Il faut donc connaître l’unité de rattachement (ce qui peut parfois être très compliqué) pour entamer des recherches, souvent fastidieuses et complexes (sans parler des cartes !).
  • Les ordres de bataille, les documents relatifs au stationnement et à l’emplacement des troupes et les cartes sont les principales typologies documentaires qui peuvent aider à localiser les troupes. Ces archives sont nombreuses à Vincennes, mais elles sont rarement complètes, souvent peu détaillées et disséminées au sein de la série N, en particulier dans les archives du GQG (16 N). On descend rarement au-dessous du niveau régimentaire. Par exemple, le carton 5 N 154 est composé d’archives sur les effectifs et les emplacements des troupes du sud-tunisien, les effectifs par armes des troupes stationnées en Afrique du Nord et la répartition des troupes d’occupation du Maroc en mars 1916. Il faut donc être curieux et bien connaître les structures de l’armée pour les retrouver et les comprendre. Il existe également des cartes sur lesquelles sont reportés les emplacements des troupes (voir par exemple cette sélection de cartes présentée par l’IGN sur le site internet de la Mission du Centenaire). Ces cartes sont d’une grande diversité. Les cartons 16 N 3196 et 3197 contiennent des cartes ethnographiques, politiques et d’emplacements de troupes de tous pays, mais notamment d’Asie, de Turquie d’Asie, de Palestine, de Syrie, de Mésopotamie et d’Arabie de 1914 à 1919. A noter qu’il existe des archives concernant l’emplacement des armées étrangères en France. Par exemple, les cartons 7 N 2232 à 2236 sont composés d’archives portant sur les effectifs, l’ordre de bataille et l’état de stationnement des troupes américaines en France de 1917 à 1919. En revanche, je n’ai rien trouvé sur une éventuelle trace de l’armée britannique à Verdun…

Pour retrouver la localisation d’une unité, il faut s’armer de patience, utiliser une bonne carte et disposer d’une documentation sur l’unité recherchée pour trouver les rattachements organiques par exemple. Il faut accepter de se tromper et de revenir en arrière. Enfin, il faut garder à l’esprit que les archives n’apporteront pas de réponse toute faite et qu’il sera indispensable de croiser différentes sources.

En complément :

Parcours de guerre des régiments français sur le site internet Front de champagne 1914-1918.

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De l’intérêt pédagogique d’une correspondance familiale : Plateforme 14-18

LETTRE 0299_013500 lettres et une centaine de photographies, échangées entre 1914 et 1918 par les huit membres d’une même famille et leurs amis, constituent le point de départ du travail mené par Pierrick Hervé, professeur au lycée Guist’Hau de Nantes et Marie-Christine Bonneau-Darmagnac, professeure au collège Jules Verne de Buxerolles. Cette dernière nous le présente.

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Le fonds d’archives de la famille Résal

C’est grâce à un trésor de famille que Plateforme 14/18 existe. Jacques Résal, l’un des descendants, est dépositaire du fonds constitué de 3500 lettres et environ une centaine de photographies et nous a permis de l’utiliser pour le mettre à la disposition de la communauté éducative. C’est un vaste projet transmedia qui est né de cet ensemble documentaire avec tout d’abord la réalisation d’un film La cicatrice. Une famille dans la Grande Guerre par Laurent Véray, pour France 3, en 2013. Puis, l’édition de trois ouvrages co-signés Jacques Résal et Pierre Allorant :

  • Lignes du front de l’Arrière. Correspondance du directeur du tramway de Bordeaux avec son fils artilleur, PU Bordeaux, 2015.
  • La Grande Guerre à tire d’ailes. Correspondance de deux frères dans l’aviation. 1915-1918, Encrage, 2015.
  • Femmes sur le pied de guerre. Chronique d’une famille bourgeoise. 1914-1918, Septentrion, 2014.

Et enfin, une plateforme pédagogique destinée aux enseignants d’histoire géographie, lettres, arts et leurs élèves. Plateforme 14/18 souhaite être un laboratoire pour développer les usages du numérique en classe. Le projet est soutenu depuis le départ par un ensemble de partenaires avec, au premier plan, la Direction du numérique mais également la Fondation La Poste et la Direction de la mémoire, du patrimoine et des archives (DMPA) Le projet est labellisé par la Mission du centenaire de la Première Guerre mondiale et bénéficie d’un partenariat avec Sorbonne Nouvelle Paris 3 pour la gestion administrative et l’hébergement. L’ensemble des contenus fait l’objet d’une analyse aux plans académique, didactique et pédagogique et est validé par Tristan Lecoq, inspecteur général, au nom du groupe d’histoire-géographie de l’Inspection Générale.

Le corpus de 3500 et 100 photographies est complété par des ressources issues des fonds de l’ECPAD, de la BDIC, du SHD, de la BnF. Aujourd’hui sont en ligne 23 films de l’ECPAD et plus de 200 images issues des fonds de la BnF et de la BDIC. Ainsi, Plateforme 14-18 constitue un espace numérique de valorisation d’archives privées et publiques.

La navigation s’effectue par l’une des quatre entrées suivantes :

  • un agenda, qui constitue l’entrée chronologique, où sont publiées les lettres cent ans plus tard ;
  • une entrée par les personnages (8 membres de la famille Résal) ;
  • une entrée thématique ;
  • une carte.

Plateforme 14-18_01

De l’histoire intime à l’histoire de la Grande Guerre

La famille Résal appartient à la bourgeoisie des talents, comme on disait au XIX° siècle, produit des grandes écoles françaises. Les Ponts et Chaussées ont permis au père, Eugène, d’exercer des fonctions dans des postes de responsabilité en France et en Tunisie alors protectorat. Pendant la guerre, il est responsable des Tramways de Bordeaux. Julie, la mère, appartient elle aussi à une bourgeoisie de province fondée sur le diplôme, son frère, présent dans les courriers, est médecin et part en 1915 sur le front d’Orient, dont il livre une histoire au jour le jour passionnante. Les quatre fils font des études supérieures de haut niveau : Salem est ingénieur agronome, Younès est polytechnicien, Paul est licencié en lettres, Louis en droit. Les deux filles ont reçu une culture solide et classique, Mériem enseigne le piano pendant la guerre et Chérifa plus jeune passe le diplôme d’infirmière à l’occasion du conflit.

famille résal

Les quatre fils sont soldats pendant la guerre, Younès décède dès le début du conflit, Salem occupe un poste de sous-officier dans l’artillerie. Les deux plus jeunes frères vont vivre une passion nouvelle pour l’aviation. Mais l’ensemble de la famille est mobilisée par son travail ou son engagement. Les femmes remplissent leurs fonctions sociales reconnues, l’éducation, le soin et l’encadrement d’ouvroir, des fonctions caritatives.

Si l’on fait allusion à un débat quelque peu dépassé, cette plateforme utilise des sources émanant d’une catégorie sociale privilégiée, qui possède les signes identitaires de la bourgeoisie moyenne : maison de ville, maison de plaisance d’origine familiale, études, domesticité… Elle manifeste un patriotisme résolu, consent à ce que ses enfants remplissent au péril de leur vie leurs devoirs de soldats-citoyens. Mais les courriers montrent aussi le positionnement d’autres catégories sociales par les cercles de sociabilité de la famille.

Les ressources publiées sur la Plateforme permettent également une étude d’une famille en guerre et dans la guerre, dans une grande diversité de lieux : front ouest, front d’Orient, l’arrière à travers trois lieux, Paris, Bordeaux, la Bourgogne. Les thématiques qui se dégagent des courriers sont également intéressantes car pour certaines assez peu traitées par les études scientifiques : les échanges entre les trois frères sur le front occidental mais également ceux entre les neveux et l’oncle qui se bat du côté de Salonique (du front ouest au front ouest, du front d’Orient au front occidental, …), la place des grands-parents, ….

Une plateforme évolutive et collaborative

De nombreux spécialistes contribuent à Plateforme 14/18. Parmi eux Françoise Thébaut, Sophie Delaporte, Sébastien Richez, Evelyne Gayme, Michaël Bourlet, Laurent Bihl, Pierrick Hervé. Ils sont rejoints par une équipe d’enseignants du secondaire qui proposent des activités pédagogiques réalisées avec leurs élèves (Maryse Pisano-Bolaers, Christine Galopeau de Almeida, Emilie Kochert, Fredéric Durdon, Marie-Christine Bonneau-Darmagnac). Une bonne part des travaux sont d’ores et déjà en ligne, à la disposition de tout un chacun.

Plateforme 14-18 va progressivement s’enrichir d’autres portraits, de contributions de spécialistes de différents domaines, d’enseignants ou d’étudiants, de projets pédagogiques en cours ou déjà réalisés. Plateforme 14-18 est un espace interactif évolutif et collaboratif très largement ouvert aux contributions des enseignants et chercheurs du secondaire et du supérieur, de leurs étudiants et de leurs élèves.

Marie-Christine Bonneau-Darmagnac (@mcbd)

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Un nouveau guide des sources sur la Grande Guerre

HalS4Depuis sa création, ce blog est écrit à quatre mains : celles de l’enseignant-chercheur et celles de l’archiviste. Cependant, cette dernière se faisait rare ces derniers temps, occupée à une autre tâche au service des sources de la grande guerre… Aujourd’hui, une fois n’est pas coutume, je reprends le clavier pour parler d’un sujet qui m’est cher à plus d’un titre, puisqu’il s’agit de présenter un nouvel instrument de recherche (les archivistes en sont friands…), résultat d’un projet que j’ai copiloté pendant 4 ans. Je me livre donc ici à un exercice inédit et assumé d’auto-promotion et de réflexion sur la diffusion et la valorisation des sources 🙂 !

En 2012, les Archives départementales d’Ille-et-Vilaine se sont lancées dans la réalisation d’un guide des sources concernant l’Ille-et-Vilaine et la Grande Guerre, volet archivistique d’un ensemble de manifestations destinées à commémorer le Centenaire. L’objectif initial était de faire un état des sources existantes un siècle après le conflit, avec un parti pris d’ouverture : outre les documents conservés aux Archives départementales, nous avons élargi le périmètre du recensement à d’autres institutions patrimoniales d’Ille-et-Vilaine, à l’ensemble des communes du département, de la plus petite à la plus grande, ainsi qu’à des institutions nationales (Archives nationales et services d’archives militaires principalement). Il s’agissait à la fois de favoriser une approche territoriale et de croiser des sources de différentes provenances. Ce faisant, nous ne prétendions nullement à l’exhaustivité, mais nous souhaitions rendre service aux personnes moins familières de la répartition des archives en France. Car s’il y a de plus en plus de sources en ligne, et, dans une moindre mesure, d’instruments de recherche également, il reste nécessaire de savoir où chercher, dans quel lieu de conservation et sur quel site internet. Nous avons donc souhaité orienter le public.

A propos, quel public ? On pense bien sûr aux chercheurs, historiens professionnels, universitaires, étudiants en histoire, qui sont plus ou moins rompus à la recherche et à la consultation des archives dans les salles de lecture. Nous nous adressons également aux amateurs de 14-18 ou aux simples curieux, qui sont moins familiers des principes de classement et de description des archives, mais qui ont investi le web (sur ce sujet, on peut regarder une vidéo de la présentation sur le devenir du patrimoine en ligne, dans le cadre du Labex Les passés dans le présent). Dès lors, nous avons imaginé un guide qui présente les sources bien sûr, mais qui aide aussi le public à les comprendre, à les resituer dans leur contexte, à évaluer leur intérêt, et à aller plus loin s’il le souhaite.

Quelle forme a pris ce guide ? Un guide des sources est un instrument de recherche décrivant des documents ou des ensembles d’archives consacrés à une thématique. Celui-ci est constitué de plus de 8500 notices descriptives organisées entre elles, hiérarchisées selon un plan thématique en trois volets :

  1. L’armée et les soldats : volet consacré aux affaires militaires et à l’univers du soldat, montrant la participation au conflit d’un département de l’arrière et les conditions de vie des combattants.
  2. L’arrière et les civils : volet davantage consacré aux civils, à la façon dont administrations et populations font face à l’état de siège et aux conséquences de la situation de guerre.
  3. L’après-guerre et la mémoire : volet consacré au retour à la paix pour les soldats et pour l’ensemble de la population, qui réapprennent à vivre ensemble, et à la transmission de la mémoire jusqu’à nos jours.

Ce plan était à l’origine inspiré du guide de recherche publié par les Archives de France en 2014 : il nous semblait en effet intéressant de tenter une déclinaison locale, adaptée à la spécificité des sources dans un département de l’arrière. Nous tenions également à éviter la présentation classique par lieu de conservation, par grande série du cadre de classement des archives ou par fonds : un plan thématique offrait davantage de possibilités de repérage, de rapprochement et de mise en relief des sources, notamment pour les milliers de documents provenant des communes.

Le guide respecte les normes de description en usage… enfin, autant que possible, dans la mesure où on a repris des milliers de notices descriptives préexistantes, sans avoir le temps de les compléter ou de les réécrire. L’essentiel était que les notices puissent être comprises par des humains et réutilisées par des ordinateurs ! Chaque notice contient un intitulé, des dates, une référence (la cote), un producteur des documents, un niveau de description des documents (dossier, sous-dossier, série…), des termes d’indexation, un lieu de conservation et quelques autres champs. Rien que de très classique : certains auront reconnu la norme internationale ISAD-G.

Mais j’entends sourdre l’impatience : on voudrait le voir, ce guide ! oui je sais, 8 500 notices ISAD-G, ça fait rêver… Ce guide est désormais accessible à tous, gratuitement, puisqu’il a pris la forme d’un site internet, ou plutôt il constitue la matrice d’un tout nouveau site internet destiné à accueillir d’autres outils du même genre à terme. L’Histoire à la Source est son nom. Je vous épargne les explications sur le jeu de mots et je vous invite à vous y perdre…

HalS blog 2

Si vous voulez savoir comment nous avons procédé, je relève le défi de résumer quatre années de travail en quatre étapes :

  • Etape 1 – Le recensement des sources : dans la fourmilière des Archives départementales, une dizaine d’archivistes a participé au signalement de sources, à partir des répertoires existants et en contrôlant le contenu de centaines de boîtes, au cas où (exemple d’un scrupule d’archiviste : dans ces caisses portant une numérotation provisoire, se pourrait-il qu’on trouve des documents concernant la guerre ?…bonne pioche, des centaines de dossiers de contributions extraordinaires sur les bénéfices de guerre !). Pour ce qui est des sources communales, nous avons repris le contenu des répertoires des archives des communes dont les fonds avaient déjà été classés et nous avons sillonné le département à la recherche de sources inédites dans les communes dont les archives n’étaient pas encore classées.
  • Etape 2 – La constitution des chapitres du guide : nous avons ordonné toutes ces notices selon un plan à plusieurs niveaux, que nous avons ajusté jusqu’au dernier moment. Et nous avons procédé à la sacro-sainte indexation ! pour que l’usager obtienne des réponses à ses requêtes, sans être assourdi par le « bruit », il en faut des questionnements préalables d’archivistes sur les termes à retenir, le niveau à indexer, les règles d’écriture, …
  • Etape 3 – L’enrichissement par des contenus historiques ou méthodologiques et des illustrations : afin de mettre en valeur la matière brute que constituent les notices descriptives, nous avons rédigé, pour chacune des 24 thématiques, une introduction présentant le sujet ainsi que la diversité des sources, leur intérêt ou leurs limites, avec quelques références de sources complémentaires et bibliographiques. Des développements ont été apportés pour définir des notions (l’état de siège, les allocations aux familles de militaires, …), présenter des producteurs d’archives (les conseils de guerre, l’administration des anciens combattants, …), des typologies documentaires (livrets individuels et livrets matricules, rapports de préfets, …) : autant d’éclairages qui doivent permettre à l’internaute, quelle que soit sa connaissance de l’histoire et des archives, d’acquérir quelques notions sur l’administration des hommes et d’un département en guerre, et d’évaluer l’intérêt des archives, avant une éventuelle consultation des documents. Car ce site internet n’est pas une banque d’images, un site d’ « archives en ligne » : il aide les internautes à devenir « lecteurs », à préparer la consultation éventuelle des documents, dont une infime partie seulement est en ligne. Je nuance mon propos : nous avons tenu à « égayer » cet instrument de recherche en l’illustrant de-ci de-là de reproductions de documents. Ces derniers n’ont pas forcément été sélectionnés en vertu de leur qualité esthétique, mais plutôt parce qu’ils donnent à voir la richesse de contenu possible de certaines typologies documentaires.
  • Etape 4 – La conception du site internet : jetant un voile pudique sur les doutes, les moments de solitude et les obstacles qui ont ponctué la mise en oeuvre technique de ce projet, je n’évoquerai ici que la prestation effectuée par l’agence Limonade and Co, qui a été retenue pour donner à nos contenus une vitrine sur le web. Nous avons été quelque peu bousculé-e-s, nos données ont été triturées (entre xml-ead et dublin core), questionnées, mises en valeur (on partait de tableaux Excel…), pendant dix mois dans la bonne humeur et la rigueur… Tout ça pour quoi ? pour améliorer l’ « expérience utilisateur » !

L’ « expérience utilisateur »

Ce nouvel outil s’appuie sur les deux logiciels libres Atom et Omeka. Le foisonnement de notices et la grande diversité des sources risquant de dérouter l’internaute, nous voulions un outil aussi intuitif que possible et offrant diverses possibilités de navigation et d’interrogation. Je les résume brièvement, pour expliquer notre démarche. D’une part, il est possible d’entrer dans le guide par le plan ou par une thématique et de le parcourir comme on le fait classiquement sur papier ou dans certains instruments de recherche en ligne ; et quand on consulte une notice, on peut à tout moment la situer dans l’arborescence. L’archiviste est donc rassuré !

Mais heureusement il n’est pas indispensable de comprendre l’architecture du guide pour l’utiliser ! On sait pertinemment que l’internaute cherchera rapidement un moteur de recherche pour interroger le guide : nous voulions donc un moteur de recherche unitaire plein texte, complété par les termes d’indexation, et interrogeant l’ensemble des ressources du guide (notices, références, bibliographies…). Une recherche avancée est tout de même proposée à ceux qui veulent limiter le nombre de résultats (car le « bruit » peut agacer). L’un des atouts de l’outil, à mes yeux, réside dans les filtres à facettes, qui permettent d’affiner les résultats en temps réel (exemple d’une recherche sur les réfugiés serbes à Vitré). De manière générale, on a voulu permettre à l’internaute de faire des détours, d’emprunter des voies parallèles, de rebrousser chemin, d’explorer les environs, de prendre le temps de se repérer, de passer d’une autoroute à un chemin vicinal ! La sérendipité est encouragée ! L’agent de circulation Google devrait même contribuer à orienter les internautes égarés vers Histoire à la Source. Et pour filer la métaphore routière, il est également possible de visualiser sur une carte les lieux de conservation des documents à l’issue d’une requête : si la géolocalisation n’est pas indispensable à la recherche, elle n’en est pas moins entrée dans les usages, elle attire le regard et peut changer des perspectives.

L’ensemble des fonctionnalités que nous proposons visent à optimiser les recherches et à rendre l’expérience agréable. Je suis convaincue que les archivistes ne peuvent s’arrêter à la seule mise à disposition d’informations, mais ont tout intérêt à envisager de nouvelles formes de collaboration avec les publics et à proposer de nouveaux services. C’est ce que nous avons voulu tester, afin d’encourager l’exploitation et la réutilisation de nos données. Nous avons commencé modestement :

  • parmi les petits plus qu’offre Histoire à la Source, on peut citer la possibilité désormais courante pour le chercheur de constituer un panier à partir des notices qui l’intéressent, et surtout de télécharger ces notices (en pdf ou en csv, soit un format réutilisable) et de les annoter.
  • la dimension participative n’est pas absente, même si elle est encore balbutiante. Nous invitons les internautes à nous signaler des erreurs ou des compléments à apporter à des notices ou à des bibliographies, ainsi que des sources manquantes voire des illustrations afin d’enrichir cet outil collectif. L’archiviste garde la main sur la rédaction des notices, en raison de la technicité requise, mais nous espérons nouer des échanges fructueux. C’est même pour cela que nous avons fait exprès d’oublier certaines sources … Blague à part, l’outil est évolutif et nous avons conscience de ses défauts et limites : il serait dommage de se priver de l’améliorer sur le fond comme sur la forme !
  • d’ici peu, nous proposerons des expositions en ligne, pour valoriser différemment les sources recensées. Surtout, nous proposerons aux internautes de concevoir eux-mêmes leurs expositions, à partir de notices du guide, et en y ajoutant autant de texte et de documents qu’ils souhaitent. Nous avons commencé à présenter cette fonctionnalité au monde enseignant, parce que nous aimerions voir des classes ou des groupes d’élèves utiliser cet outil que nous mettons à leur disposition pour créer et publier des exposés, par exemple dans le cadre des enseignements pratiques interdisciplinaires.

HalS3

Bref (ça sent enfin la conclusion…), nous espérons que les internautes vont s’approprier cet outil, sur la durée, bien au-delà de la période des commémorations et pas seulement pour travailler sur la Grande Guerre : c’est l’histoire d’un département et d’une population au début du XXe siècle qui peut être étudiée au moyen des sources présentées dans ce guide.

Je voudrais terminer ce long article sur une note plus personnelle. J’ai aimé mener ce projet passionnant et très formateur, au coeur des problématiques actuelles liées à la diffusion du patrimoine (voir le billet consacré à la journée d’études « Les publics en ligne des archives et des bibliothèques patrimoniales » sur le blog Patrimoine et numérique). Je profite de la liberté que m’offre « notre » blog pour remercier sincèrement nos partenaires d’autres institutions ainsi que le co-auteur de ce blog (qui ont contribué au recensement des sources), Benjamin Suc et Christophe Jacobs (Limonade and Co), les collègues des Archives départementales qui ont joué le jeu dans la durée, et bien sûr ma complice et copilote sur tout ce vol long courrier, Anne-Lise Mikès.

***

Pour en savoir plus sur le contenu et la structure du site L’Histoire à la Source et du guide des sources de la Grande Guerre, on peut lire le contenu des menus Savoir, Utiliser, Participer.

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Frederic Manning, Nous étions des hommes

Nous étions des hommesNous étions des hommes (Her Privates We) se déroule dans la Somme en 1916, il y a près de cent ans. Frederic Manning, universitaire australien mort dans l’Entre-deux-guerres, décrit là sa propre expérience de la guerre de tranchées. Il a lui-même échappé aux tirs ennemis mais son personnage principal meurt à la fin du roman. Manning ne se soucie pas d’attacher le lecteur au destin de Bourne. Le récit chronologique compte moins que la réflexion métaphysique sur la vie et la mort…

Mieux vaut pour les amateurs de suspense et d’aventures épiques se détourner du roman. Nous étions des hommes ne parle presque pas des Allemands. Il y a une situation militaire à peine esquissée au départ. Un régiment britannique combat un ennemi bien retranché, dans un paysage plus rural qu’urbain métamorphosé par les bombardements. Rien n’offre de résistance aux obus : pas plus les hommes que la nature et les constructions qui s’affaissent et dissimulent mal les combattants. Manning ne se donne même pas la peine de présenter une situation stratégique (ou même tactique) de départ pour stimuler l’intérêt. On ne sait pas en lisant vers quoi s’orientent cette poignée de soldats.

Les antimilitaristes qui ont trouvé dans Les sentiers de la gloire (porté à l’écran par Stanley Kubrick) des arguments pour fustiger l’absurdité de la Grande guerre en sont également pour leurs frais. Manning ne s’arrête pas à la description d’un général éloigné du feu, à celle d’un officier supérieur imbécile et sanguin. On ne croise pas davantage de subalternes responsables de massacres inutiles. L’auteur détaille au contraire une chaîne de décisions ressemblant à un système d’engrenage. Au sommet, l’ordre tombe, lointain : il y a tant d’hommes à commander, tant de paramètres à prendre en compte.

A la base, chacun agit en fonction des nécessités et des besoins, avec résignation plus qu’avec enthousiasme. Bien sûr, le soldat ne comprend pas pourquoi il faut se rendre à tel endroit, pourquoi l’équipement pèse si lourd. Les nombreux outils de terrassements, les protections mal confectionnées, les masques à gaz encombrants, les bandes molletières si fastidieuses à positionner : tout rend pénible la vie quotidienne dans les tranchées. Le plus souvent, le soldat reste des jours entiers sans se désharnacher. Mais il subit son sort avec fatalisme, prêt même à en découdre pour peu que le feu épargne ses camarades.

La guerre – pour Manning – crée une contre-société masculinisée au rythme lent : se déplacer, s’entraîner, faire corps, tenter de se reposer. Tout ce qui importune en société s’avère désormais acceptable. On se nettoie un minimum, on s’épouille publiquement, on fume et on mange debout en s’aidant des mains, dans un confort spartiate. Athènes est définitivement morte pour l’auteur ancien combattant. Les guerriers antiques s’accordent toutefois de larges rations d’alcool sans que l’ivrognerie soit une conséquence logique. La boisson omniprésente réchauffe les corps, fait oublier le manque de nourriture appétissante, et soude enfin les combattants.

La troupe reproduit les clivages de la société civile, mais pas seulement, par le fossé séparant officiers et soldats. Contrairement à l’armée française, l’armée britannique instaure une telle distance entre les deux que les premiers n’entrent pas au contact des seconds. Il en résulte dans le roman une coexistence relativement pacifique entre sous-officiers et hommes de troupe. Manning tisse en revanche les subtiles variations de la société d’Outre-Manche, avec des Écossais exotiques, et des ruraux rustiques, des mineurs et ouvriers se comprenant malgré les écarts de grades. Bourne, le personnage principal (si proche de l’auteur) figure un garçon issu d’un milieu protégé, ayant poursuivi des études mais refusant de devenir officier sans qu’on comprenne totalement ses motivations : paresse devant les obstacles à franchir, sens de l’amitié qui lui donne envie de rester aux côtés de ceux qu’il a déjà côtoyés.

J’ai fort apprécié Nous étions des hommes sans prétendre avoir épuisé toutes ses ressources. Car on retrouve l’histoire fondatrice de l’Angleterre : Shakespeare (pas seulement dans le titre), les sources de l’anglicanisme sur la prédestination. La distinction se fait entre ceux qui cherchent un sens dans la guerre et ceux qui espèrent rester vivants. Dieu paraît aussi insondable que les obus et marmites allemands. Je ne peux pour finir que relever la dimension géographique du roman avec une assimilation/comparaison entre la Somme et l’Angleterre. Le plus étonnant reste la description – pour moi très originale – de la nuit sur le front : le calme (relatif), l’éclairage de la lune, les déplacements mystérieux, et puis parfois la mort…

Bruno Judde de Larivière (@Geographedumond)

Voir aussi Frederic Manning, Nous étions des hommes, préface de William Boyd, Paris, Phébus, 2002, 337 p. (traduction de l’anglais par Francis Grembert).

Pour en savoir plus….

Le parcours du combattant de la guerre 1914-1918 : Avec un soldat anglais.

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Le temps des ruines (1914-1921) : Emmanuelle Danchin répond à nos questions

Le temps des ruinesOn doit aux commémorations du Centenaire de la Première Guerre mondiale une augmentation du nombre de publications consacrées à la Grande Guerre. Cependant, les publications traitant des conséquences matérielles de la guerre sur le paysage et le bâti sont rares, alors même que les destructions engendrées par le conflit ont été considérables.

Chercheure-partenaire au SIRICE (Sorbonne-Identités, relations internationales et civilisations de l’Europe), UMR 8138, Emmanuelle Danchin a publié Le temps des ruines (1914-1921) aux Presses universitaires de Rennes en 2015.

Nous lui avons posé quelques questions pour mieux connaître les matériaux qui ont nourri son beau travail historique. Ses réponses très fournies nous renseignent également sur le travail de documentation, d’évaluation, de sélection, d’analyse et de contextualisation des sources.

Quelle distinction faites-vous entre « ruine » et « ruine de guerre » ?

La « ruine » n’est pas une « ruine de guerre » et il faut opérer une distinction entre l’une et l’autre car les temporalités ne sont pas les mêmes et les représentations iconographiques qui en découlent non plus.

La « ruine », en effet, procède de l’usure du temps, elle est le fruit de la lente désagrégation des matériaux. Elle témoigne d’un passé et fait référence à une temporalité, celle du temps long. Il s’agit d’une ruine ornementale, envahie par la végétation qui nourrit l’esthétique, parfois réduite à un simple élément de décor. Ses représentations séduisent et laissent aller à la contemplation, à la rêverie, à la mélancolie.

La « ruine de guerre », par contre, est le résultat de l’éclatement brutal et soudain de la matière qui se fend, éclate, se broie et se tord. Elle témoigne du présent et induit une temporalité courte. Elle est le résultat d’une rupture nette et d’une violence exercée contre un bâtiment par l’homme, au moyen de l’artillerie ou d’explosifs. Elle se traduit par un recentrement sur la matière (la pierre, les structures en bois ou en fer), sur les gravats, sur les cassures visibles qui permettent de rendre compte de l’état de la structure d’un bâtiment ou plus largement d’un groupement d’habitations, d’édifices, d’installations industrielles ou agricoles.

Les témoins oculaires des dévastations matérielles de 1914, qu’ils soient reporters, soldats ou civils, ont été vivement touchés par ces ruines de guerre car la brutalité soudaine des destructions les a forcés à reconnaître la violence de la nature humaine. Ceux qui ont voulu immortaliser ces ravages par la photographie, par la peinture, par le dessin ou par le film étaient imprégnés d’une culture visuelle empreinte de la poétique des ruines du XVIIIe siècle et de la vision romantique des ruines du XIXe siècle. Consciemment ou non, ils ont donc parfois, dans leur cadrage ou dans la recomposition des éléments ruinés sur une toile ou sur une feuille de papier, reproduit certains poncifs de la ruine : esthétisation d’un paysage par le choix d’une lumière ou d’une couleur, par la mise en valeur d’une végétation renaissante ; ciel sombre accentuant le côté tragique de la scène ; plan d’eau laissant aller à la mélancolie ; absence d’êtres humains dans la scène soulignant davantage l’idée de désolation, etc…

D’autres, au contraire, s’en sont tenus au constat des destructions, usant alors des procédés classiques du cadrage (gros plan, plan moyen, plan d’ensemble), des angles de prise de vue (de face, de côté, en plongée ou contre-plongée) pour rendre compte des lieux traversés.

Dans le premier cas, les représentations suscitent l’émotion, une réaction, une prise de position face à ce qui est perçu comme une catastrophe ; dans le deuxième cas, les représentations documentent, enregistrent et inventorient les destructions.

Bien garder à l’esprit cette distinction permet à l’historien de regarder avec distance ces images de ruines produites pendant la guerre. Il ne transfère pas ainsi, comme l’ont fait parfois les contemporains de 1914, son ressenti et peut mieux appréhender, à l’appui parfois des légendes et des textes qui portent aussi ces images, les intentions contenues dans ces représentations.

Cette distinction permet aussi d’éviter de calquer sur les représentations de 1914-1918 (les peintures notamment) des idées valables pour celles des XVIIIe-XIXe siècles, mais qui nieraient les spécificités propres à la période de guerre. Elle évite également de s’en tenir à l’esthétique de la ruine ou à la sublimation. Elle permet, enfin, de s’interroger sur les continuités ou les ruptures dans les représentations de la ruine de guerre des conflits de 1870 et de 1912-1913.

En quoi a consisté votre travail de redéfinition des sources et comment avez-vous sélectionné vos sources ?

Pour amorcer ce travail sur les ruines de guerre, nous avons choisi de partir des représentations iconographiques et scripturales de la dévastation produites pendant le conflit. Pour ne pas nous enfermer dans le regard officiel, c’est-à-dire celui qui est alors offert au public (point de vue de la presse écrite, de l’armée, des artistes et intellectuels) et contourner l’écueil de la propagande, nous avons choisi de nous intéresser aussi aux regards officieux (ceux des soldats et des civils qui, par leurs photographies et leurs écrits, avaient aussi évoqué les dévastations). Maintenant, afin de ne pas nous en tenir à un regard purement français porté sur les dévastations françaises, nous avons aussi choisi d’inclure les regards portés par les belligérants anglais et allemands sur ces mêmes ruines de guerre.

   Devant la masse de documents d’archives repérée, il a fallu ensuite opérer des choix. Après consultation, dans un premier temps, de ces documents en archives – première étape incontournable si l’on veut se rendre compte de la variété des représentations – il a fallu ensuite sélectionner parmi elles celles qui seraient retenues et étudiées. Le choix s’est alors porté sur ce que les contemporains de 1914 avaient « vu » de la destruction ou « eu entre les mains ». Nous avons donc retenu parmi les sources iconographiques : la presse illustrée, les affiches, les ouvrages illustrés, les cartes postales qui circulèrent en grand nombre, les films d’actualités, les albums photographiques de soldats, de civils et les vues réalisées par les opérateurs des armées, mises en albums et exposées, pour certaines dès 1916, dans le cadre d’expositions photographiques. Les peintures et les estampes, notamment celles des peintres missionnés aux armées et au ministère de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, ont été consultées, mais pas entièrement exploitées. Seuls les films d’actualités montés et diffusés de la Section cinématographique des armées ont été sélectionnés.

S’y sont ajoutées les sources scripturales : la presse écrite, les carnets de guerre, les témoignages écrits et les versos de cartes postales de ruines qui livrent parfois des commentaires.

Le traitement de ces sources a été facilité par la réalisation d’une base de données qui, croisée à des statistiques sur les dévastations matérielles par département réalisées dans le cadre de notre DEA et croisée à la presse illustrée, ont fait apparaître une hiérarchie, selon l’intensité des dévastations, entre les départements du front et, à l’intérieur de ceux-ci, entre les communes et entre les types d’édifices. Nous avons alors choisi d’étudier plus particulièrement les départements qui avaient été les plus touchés par les dévastations, les communes et monuments très valorisés, mais aussi celles qui l’avaient été faiblement ; nous pensons, par exemple, aux villages rasés du canton de Charny autour de Verdun, pour lesquels la documentation est rare.

Maintenant, ces représentations n’ont été que le point de départ de ce travail permettant d’interroger la manière dont on avait voulu rendre présente la destruction et les discours que l’on avait portés dessus. La contextualisation des images de ruines de guerre nous a conduite vers d’autres archives. Nous nous sommes, par exemple, interrogée sur la destruction en tant que telle. Comment produit-on une ruine ? Les archives de l’armée de terre à Vincennes, les Archives nationales comme les archives départementales des départements retenus, nous ont éclairée tant sur les modes de destruction employés, les mesures mises en place localement, que sur les effets sur l’architecture, mais aussi dans les vies quotidienne et administrative.

De même, les débats qui surgissent dès 1915 autour de la valorisation des vestiges de guerre, nous ont dirigée vers les acteurs du développement touristique très présents dans ces débats, comme le Touring-club de France ou l’entreprise Michelin.

Enfin, les discussions souvent fructueuses avec les archivistes ouvrent aussi des pistes. Si nous n’étions pas allée travailler au musée de Cinquantenaire, à Bruxelles, nous n’aurions peut-être pas songé à nous rendre à l’Institut royal du patrimoine artistique, à deux pas de là, qui possède des collections relatives aux campagnes photographiques allemandes menées pendant la guerre pour enregistrer le patrimoine préservé de la zone occupée. Nous n’aurions du coup peut-être pas songé non plus à nous rendre à Metz afin de voir si ces campagnes photographiques avaient aussi eu lieu sur d’autres points du front.

En quoi les archives de la Médiathèque de l’architecture et du patrimoine ont-elles constitué un apport fondamental à votre travail ?  

La Médiathèque de l’architecture et du patrimoine de Charenton-le-Pont abrite les archives du Service des Monuments historiques. On y trouve notamment les dossiers généraux sur les monuments historiques, en particulier les circulaires, les décisions et les instructions ministérielles, mais aussi les rapports et les notes sur l’administration du Service. Les documents sur le personnel des Beaux-Arts, ainsi que sur les mesures de défense passive y sont également conservés. On y découvre surtout des listes par département et par commune des édifices endommagés, des travaux de protection ou de l’évacuation des œuvres entreprise jusqu’à leur restitution. On y trouve, enfin, des archives relatives au fonctionnement du Service des monuments historiques durant la guerre (budgets et finances du Service) et relatives à l’évaluation des dommages de guerre.

Les archives de la Médiathèque de l’architecture et du patrimoine nous ont donc permis de comprendre les décisions de préservation mises en place dès le début de la guerre par le ministère de l’Instruction publique et des Beaux-Arts pour les monuments classés du front et les collections, puis, la guerre se prolongeant, pour tous les autres monuments artistiques et religieux de la zone des armées.

Elles éclairent en outre les réflexions qui se firent jour dès 1915 autour de leur préservation et les débats à propos d’une valorisation des vestiges envisagée pour l’après-guerre. Elles montrent combien il fut difficile de sélectionner des monuments déjà en ruines, caractéristiques du conflit et de préserver des bâtiments appelés à terme à se disparaître.

Sans ces archives, ce travail se serait borné à une étude des représentations des ruines de guerre et des discours portés sur elles. Ces archives ont donc permis de comprendre comment le ministère de l’Instruction publique et des Beaux-Arts avait envisagé les premières mesures de protection contre les tirs d’artillerie pour les édifices et collections situés dans la zone des combats. Elles ont aidé à reconstituer les débats qui émergèrent dès 1915 sur la conservation des ruines et sur la valorisation future des champs de bataille. Elles ont surtout éclairé la place occupée par le patrimoine architectural bombardé pendant la guerre.

La création d’une Section photographique et d’une section cinématographique de l’armée en 1915 est associée à la naissance des « images d’archives ». Pouvez-vous nous en dire plus ?

En 1915, la création d’une Section photographique (SPA) et d’une section cinématographique de l’armée (SCA) est le résultat de demandes conjointes des ministères des Affaires étrangères et de l’Instruction publique pour la constitution d’une documentation sur la guerre devant nourrir les archives, la propagande et l’histoire. Des opérateurs sont envoyés dans la zone des armées avec des instructions précises quant aux types de vues et de plans à réaliser.

À leur retour de mission, les plaques photographiques et les bandes nitrate des opérateurs étaient enregistrées, développées et remises au bureau de censure. Un exemplaire de chaque positif était ensuite mis en album afin de constituer « une mémoire visuelle des événements ». Trois militaires furent chargés en 1915 du titrage, du classement, de la traduction, du fichage et de la confection de ces albums, puis cinq en 1916, dix en 1917 et treize en 1918. 108 albums, soit plus de 18 000 photographies, furent confectionnés de 1915 à 1918. L’archivage se poursuivit après la guerre et la collection compta en définitive 559 albums.

Ces albums reprennent tous les aspects de la guerre – des opérations militaires à la vie du soldat, en passant par des séries sur la marine, les troupes coloniales, l’aide militaire et économique, jusqu’aux monuments et aux paysages dévastés du front ; d’où l’appellation « Pour la mémoire de la France » donnée à l’époque à cette série d’albums aujourd’hui conservés au Musée d’histoire contemporaine-Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (MHC-BDIC Paris) et à la Médiathèque de l’architecture et du patrimoine (Saint-Cyr / Montigny-le-Bretonneux).

Pour combler le manque d’images pour la période septembre 1914 – avril 1915, un appel fut lancé par voie de presse et de nombreux dons de particuliers furent recueillis puis intégrés aux albums. À ceux-ci, s’ajoutèrent les clichés du service des Beaux-arts, des documents d’avant-guerre (majoritairement des cartes postales), des collections transmises périodiquement par les services photographiques alliés, des documents iconographiques publiés dans les principaux périodiques illustrés des différentes nations, des documents typographiques de guerre publiés dans les journaux illustrés français

La volonté de constituer une documentation sur la guerre et notamment sur les régions dévastées, et d’en garder la trace par l’image, exista donc dès 1915, voire dès septembre 1914 si l’on prend en considération les reportages photographiques effectués pour le compte du service des Beaux-Arts. Comme au milieu du XIXe siècle, lorsque fut organisée la première Mission héliographique, la photographie fut perçue comme un instrument permettant de produire des fonds documentaires de manière fiable. Le cinéma fut, quant à lui, considéré comme un témoin oculaire véridique et infaillible.

Pourquoi avez-vous prolongé votre étude jusqu’en 1921 ?

Les premières représentations picturales et scripturales de ruines apparaissent dans la presse écrite et dans les albums amateurs de soldats dès le mois d’août 1914 ; notre travail commence donc naturellement avec le début de la guerre. Le choix d’achever cette étude en 1921 est venu des représentations elles-mêmes. Au-delà de cette date, en effet, les représentations de la dévastation changent et s’attachent désormais à mettre en avant la reconstruction et non plus la destruction. Cela se traduit par l’apparition de nouvelles représentations : soldats ou prisonniers déblayant les gravats, binant la terre ou fauchant les récoltes ; civils faisant leur marché au milieu des ruines ; maisons couvertes d’échafaudages, baraquements en bois ou maisons bien proprettes s’élevant au milieu des gravats. Ces vues montrent désormais le relèvement et non plus les décombres. Certes, des séries de cartes postales continuent de circuler, mais elles reprennent des vues déjà éditées pendant la guerre. Pour autant, les ruines matérielles restent bien physiquement présentes dans les régions dévastées et il faudra attendre parfois 10 ans pour que celles-ci s’effacent progressivement des paysages.

L’année 1921 correspond également à la fin de l’héroïsation des ruines. L’assimilation des ruines à des corps blessés, procédé de personnification qui permettait d’évoquer la souffrance des soldats pendant la guerre, s’estompe alors. La dénonciation des destructions se poursuit cependant localement bien après la signature du traité de Versailles.

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Joyeuses fêtes de fin d’année

Joyeuses fêtes

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