Gus Bofa : Le livre de la guerre de Cent ans

51bXpq6QouL._SY344_BO1,204,203,200_Gustave Blanchot (1883-1968), alias Gus Bofa, est absent de la plupart des dictionnaires de la Grande Guerre publiés ces dernières années. Il doit sa notoriété aux dessins publicitaires ainsi qu’aux illustrations de livres d’auteurs classiques. Pourtant, l’œuvre de cet illustrateur s’est abondement nourrie des horreurs des deux guerres mondiales. En janvier 2014, une exposition intitulée « Gus Bofa, l’adieu aux armes » lui rendait hommage en montrant notamment la part que tenaient la guerre et l’armée dans son œuvre. Le Livre de la guerre de Cent ans de Gus Bofa, réédité aux Éditions Cornélius en 2007, m’a beaucoup plu.

Bofa est le petit-fils d’Aquilas Jean Baptiste Blanchot (1806-1862), saint-cyrien, intendant militaire et directeur de l’administration au ministère de la Guerre. Il est aussi le fils de Charles Blanchot (1834-1918), saint-cyrien et officier d’infanterie. Charles a occupé les fonctions d’aide de camp du maréchal Bazaine au Mexique de 1862 à 1867. Pendant cette période, il a également été détaché auprès du gouvernement de l’empereur Maximilien, où il a occupé les fonctions de sous-secrétaire d’État à la Guerre (1866). De son expérience au Mexique, Charles Blanchot publie des mémoires en 1911. A la fin de sa carrière, le père de Gus Bofa est chargé du commandement militaire du Sénat. Bofa, quant à lui, renonce au concours d’entrée à Saint-Cyr et se lance dans une carrière d’illustrateur. Mobilisé en août 1914, Bofa est fantassin au 346e régiment d’infanterie quand il est gravement blessé dans le secteur du Bois Le Prêtre le 7 décembre 1914. Infirme, Gus Bofa tente de chasser de son esprit les horreurs de la guerre en publiant plusieurs livres parmi lesquels Le Livre de la Guerre de Cent Ans en 1921. Dans ce pamphlet contre la guerre, Bofa transpose la guerre de 1914 au milieu du XIVe siècle. Ce livre étonnant est aussi un excellent témoignage sur les mentalités et plus généralement sur la vie quotidienne des hommes en guerre. Sa description des rapports hiérarchiques est souvent d’une grande justesse. On sent bien que l’armée n’est pas un univers inconnu pour l’artiste.

Avec humour, cruauté et fantaisie, Bofa dessine les soldats qui furent jadis au front ses camarades ou ses supérieurs. Ces hommes sont des marionnettes prises au piège d’un événement qui les dépasse. Dans la préface de cette belle réédition, Emmanuel Pollaud-Dulian note que Gus Bofa « dresse un tableau sans indulgence d’une France qui, bien installée dans la guerre, se partage entre ceux qui en vivent et ceux qui en meurent« . Selon Bofa, le vrai drame de la guerre est « l’impossible adaptation de paisibles bougres résignés, sans haine et sans orgueil, au rôle improvisé de héros« .

Bonne découverte pour ceux qui ne le connaissent pas encore…

Pour en savoir plus…

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Le 7 octobre 1915 disparaissait mon arrière-grand-père

Jean Baptiste BourletMon arrière-grand-père, Jean Baptiste Bourlet, canonnier au 17e régiment d’artillerie de campagne, est mort pour la France voilà un siècle. J’ai déjà évoqué son histoire sur ce blog en 2012. Embarqué sur le vapeur « Amiral Hamelin », Jean Baptiste a été porté disparu après le torpillage du navire par le sous-marin U33 le 7 octobre 1915. En moins d’un an, la fratrie était anéantie (voir les autres billets : Charles Bourlet, mort pour la France le 7 mars 1915 et Léon Bourlet, des pays envahis aux Eparges).

A l’occasion du centenaire de la disparition de mon aïeul, j’ai choisi de publier le rapport de mer du capitaine au long court Jean Baptiste Guibert, commandant de l’Amiral Hamelin. Cette source brute relate avec précision cette journée. J’ai ajouté à la fin de ce rapport la liste des hommes tués, noyés ou disparus avec mon arrière-grand-père le 7 octobre 1915.

Rapport de mer du capitaine de l’Amiral Hamelin

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Je suis parti de Marseille le 2 octobre à 6 heures du soir ayant à bord 306 passagers militaires, 48 hommes d’équipage. Je me rendais à Salonique en suivant la route conseillée par la Marine. Cette ligne passant près du cap Bon, sud de Pantellaria et de Malte. J’avais passé cette dernière île dans la nuit du 5 au 6 vers 11 heures du soir. Je faisais route sur le canal de Cerigo.

Carte définitive optimisée JB Bourlet132

Le 7 à 5 heures 45 du matin, le 2e capitaine de quart aperçut un sous-marin en demi-plongée qui commença à canonner le navire. Je fis aussitôt changer de route pour fuir en lui présentant l’arrière. Le sous-marin se trouvait à environ 800 mètres. Je subis sans stopper cette canonnade jusqu’à 6 heures 20 environ ; puis constatant la grande supériorité de marche du sous-marin, je me décidai à stopper afin de pouvoir mettre mes embarcations à la mer avant d’être torpillé et je fis hisser le signal : « je suis stoppé ».

Le sous-marin certain que l’« Amiral Hamelin » était sans défense avait émergé complètement arborant le pavillon autrichien et s’était rapproché tout en continuant le bombardement qui faisait à bord de nombreuses victimes. Je donnai l’ordre d’amener les embarcations et d’abandonner le navire le plus tôt possible ; le feu s’était déclaré dans la cale I dans laquelle se trouvaient des obus et du fourrage. Le débarquement s’opéra avec ordre sous le feu, suivant le plan établi (la veille il y avait eu exercice d’abandon, chaque homme muni de sa ceinture de sauvetage). Il y eut cependant à déplorer la perte de la baleinière dont la bosse fut larguée par un inconnu, et celle du canot I coupé en deux par un obus qui tua tous les hommes déjà descendus.

Le sous-marin tout près du navire à tribord dirigeait son tir sur les canots de ce bord. Il y eut dans ces embarcations de nombreux tués et blessés. Le 1er lieutenant, monsieur Cordier fut tué à son poste en commandant la mise à l’eau de son embarcation. Des canots réussirent cependant à s’éloigner du navire et se maintinrent à une certaine distance par la crainte de l’explosion des munitions de la cale incendiée. Le sous-marin tirait à la flottaison. Le navire restait toujours droit. Le sous-marin perdant patience lança une torpille dans la cale n° 2. Il était sept heures.

Pendant ce temps j’avais groupé l’armement du canot 1 sur la dunette pour mettre à l’eau les deux radeaux de l’arrière. Le sous-marin dirigea son feu sur le rassemblement ainsi formé et fit de nombreuses victimes. Après avoir rassemblé deux ou trois fois les soldats dispersés, je réussis à mettre ces radeaux à la mer. Je fus très aidé dans cette opération par le concours du sous-lieutenant de Cazenove. Les hommes épargnés par ce bombardement se sauvèrent sur ces radeaux. Il ne restait plus à bord que le capitaine Vigneron (commandant d’armes) qui ne voulut quitter le navire qu’immédiatement avant moi.

Le navire était toujours droit, je voulus rapprocher les embarcations et je hissai pour cela le pavillon de rappel. Les embarcations groupées sous les ordres du second capitaine s’occupaient du sauvetage du canot 5 qui, criblé de shrapnels, menaçait de sombrer. Ce canot fut allégé de la moitié de son personnel par les canots 6 et 8 ; on put alors aveugler ses nombreuses voies d’eau. Le sous-marin tournait autour des embarcations et accosta le canot 6 commandé par le chef mécanicien, monsieur Cuny, et demanda :

  1. Le nom du navire ; R :  Amiral Hamelin
  2. D’où venez-vous ? R: Marseille
  3. Ou allez-vous ? R : Les soldats répondirent Salonique
  4. Vous avez tiré sur nous ; R : Nous n’avons pas de canon. Il insiste sur le tir.
  5. Qu’avez-vous à bord ? R : Mr Cuny : des hommes et des chevaux. Les soldats : des munitions.
  6. Qui commande le navire ; R : Mr Guibert, capitaine de la Marine marchande.
  7. Ou est-il ? R : à bord

Après cette conversation, il revint par le travers du navire et envoya une 2e torpille dans la cale n°3 à tribord. Le navire s’enfonça aussitôt, l’arrière le premier, se dressant verticalement. Je fus entraîné par le navire et revins ensuite à la surface et je pus m’accrocher à un radeau flottant près de moi. Le 2e capitaine ramena alors toutes les embarcations sur le lieu du naufrage donnant l’ordre au youyou plus maniable de contourner toutes les épaves à la recherche des survivants. Le youyou fit de nombreuses rondes et sauva 38 hommes. Je fus recueilli par le canot du 2e capitaine. Le reste de la journée se passa en préparatifs de toutes sortes : confection d’ancres flottantes, répartition des effectifs, appels, etc… Je regrettai alors vivement de n’avoir pas eu la TSF pour signaler notre périlleuse situation car mes embarcations surchargées n’auraient pu résister à une mer un peu plus forte. Je conservai cependant l’espoir (qui se réalisa) d’être signalé par un navire aperçu à l’horizon alors que j’avais le feu à bord.

A 3 heures 45, des fumées furent aperçues à l’horizon venant de l’Est. A 16 heures 15, les contre-torpilleurs « Mameluck » et « Aspirant Herbert » nous annoncèrent l’arrivée du navire hôpital anglais « Dunluce Castle » qui devait nous recueillir. A 17 heures 30, le « Dunluce Castle » embarquait tous les naufragés. Les torpilleurs sur notre indication continuèrent les recherches du youyou et ramenèrent encore les derniers huit naufragés. Le « Dunluce Castle » remit en route à 19 heures et arriva à Malte le lendemain à 15 heures. Nous eûmes à nous louer de l’accueil cordial des marins anglais qui prodiguèrent à nos blessés les soins les plus empressés et nous procurèrent des vêtements secs. Tout mon équipage fut mis en subsistance le soir même sur le « Tourville » et fut embarqué le lendemain 9 octobre sur le « Djemnah ».

En cette triste circonstance, j’eus le plaisir de constater la parfaite tenue de mes officiers et en général de tout mon équipage. Je dois cependant signaler tout spécialement la belle conduite :

  • de monsieur Cariou, 2e capitaine, qui par son autorité sut maintenir le calme et grouper les embarcations tout en sauvant de nombreux naufragés ;
  • du chef mécanicien, monsieur Cuny qui, par son sang froid maintint son personnel à son poste et facilita la tentative de fuite ordonnée par le capitaine ;
  • de monsieur Huet, 3e mécanicien, qui de son propre mouvement descendit dans la machine pour aider son chef ;
  • de monsieur Nedellec, 3e lieutenant, dont le canot bombardé pendant sa mise à l’eau eut cinq tués et de nombreux blessés, se maintint le long du bord jusqu’à ce qu’il eut embarqué son plein de passagers ;
  • du maître d’équipage Kerleau, patron du youyou qui s’est activement dépensé toute la journée à la recherche des survivants, sut imposer son autorité à son armement, ramena 38 personnes et montra un entrain et une intelligence supérieure dans cette circonstance ;
  • les matelots Thouement, Guezou et le chauffeur noir Theo se sont particulièrement distingués.

J’eus malheureusement à déplorer la mort :

  • de mon 1er lieutenant monsieur Cordier, tué à son poste en commandant la mise à l’eau de son embarcation et qui, blessé à mort, recommandait à un chauffeur de se sauver rapidement;
  • du maître d’hôtel, du cuisinier Chastan et chauffeur Urvoy, du graisseur Clous et du docteur du bord tués par les obus dans mon embarcation.

Je signale avant de terminer la belle conduite du capitaine, commandant d’armes, monsieur Vigneron qui ne consentit à quitter le bord que sur mon ordre et immédiatement avant moi et qui étant à la mer refusa de se laisser sauver par le youyou avant trois soldats ses voisins quoiqu’il fut lui même très épuisé et ne sachant pas si le canot pourrait revenir à son secours. Le sous-lieutenant de Cazenove qui resta un des derniers à bord et malgré le bombardement qui faisait beaucoup de victimes autour de lui réussit à cinq reprises à ramener un groupe de soldats aussitôt bombardé et enfin à mettre à l’eau les deux radeaux de l’arrière.

En général tous les officiers du pont et de la machine furent dignes d’éloges et surent maintenir le moral des naufragés qui se soumirent à leur autorité, ce qui permit d’éviter tout désordre et de sauver, malgré le bombardement tous ceux qui avaient échappé aux blessures mortelles.

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Militaires et membres de l’équipage tués, noyés ou disparus le 7 octobre 1915

25e d’artillerie, 41e section de munitions : 18 tués et disparus.

TONNELIER Albert Pierre Barthélémy, adjudant ; GUILLAUME Henri Georges Emile, brigadier ; CHAMPAGNE Omer, trompette ; ANDREUX Jean, ouvrier en fer ; RICHOMME Désiré Louis, aide-maréchal ; BOYER Louis, canonnier servant ; BREYSSE Jean Baptiste Auguste, canonnier servant ; CADOT Charles, canonnier servant ; CANONNE Georges Émile, canonnier servant ; GOSSELIN Désiré Eugène Alphonse, canonnier servant ; MENEZ François Marie, canonnier servant ; METAYER Joseph Marie, canonnier servant ; PERRODO Félix, canonnier servant ; PESLHERBE Victorien Marie, canonnier servant ; ROUILLON Paul, canonnier servant ; VEISEN Charles, canonnier conducteur ; VERNIERS Léon Victor, canonnier servant ; VILAIN Albert Lucien, canonnier servant.

BECQUET Romain, canonnier servant ; DUMEIX Auguste Frédéric, canonnier conducteur.

17e d’artillerie, 41e bis section de munitions : 37 tués et disparus

DUMOLARD Henri Paul, aspirant ; DURIEUX Louis Désiré, maréchal des logis ; FLEURY Charles Jules Léon, maréchal des logis ; PHILIPPE Charles, maréchal des logis ; ROUX Jean André, maréchal des logis ; CARY Émile Jules, maître pointeur ; MOLIN Abel Victor, maitre pointeur ; DUGENDRE René, infirmier ; AUTIN Émile, canonnier servant ; BOURLET Jean Baptiste, 1er canonnier ; BOVEROUX Georges Marcel, canonnier servant ; CARON Louis Joseph, canonnier servant ; COLIN Emile Jules, canonnier servant ; DUHAMEL Emile Camille, canonnier servant ; DUVAL Charles Gaston, canonnier servant ; FRANCATEL Émile Constantin Jean Baptiste, canonnier servant ; GLAVIER François Léon, canonnier servant ; GODET Arthur Léopold, canonnier servant ; KNODERER André Georges, canonnier servant ; LAURENT Adrien Maurice, canonnier servant ; LEBRUN Georges, 1er canonnier ; LEFEVRE Pierre Émile, canonnier servant ; LELIEVRE Gaston, canonnier ; LOY Charles, canonnier servant ; MARQUET Charles Claude, canonnier servant ; MOREAU René, canonnier servant ; NEUET Louis, canonnier servant ; OLIVIER Albert Adolphe, canonnier conducteur ; PILLOT Gustave Fernand, canonnier servant ; PIOT André, 1er canonnier ; PITRE Eugène Isidore, canonnier servant ; PLACHOT Guillaume Joseph, 1er canonnier ; RICARD René, canonnier servant ; QUENEL Émile Adolphe, canonnier servant ; ROLLAND Jean Baptiste Emile, canonnier servant ; STIEVET Pierre Joseph, 1er canonnier ; VIOLETTE Henri, canonnier servant ; WATY Albert, canonnier servant.

Équipage du vapeur Amiral Hamelin : 6 tués et disparus

CORDIER Maurice, premier lieutenant, capitaine au long cours, CLOUS François Marie, graisseur ; URVOY Aristide, chauffeur, MARCHON Denis Arsène, maître d’hôtel ; CHASTAN Louis, cuisinier ; FOUSSENQ Joseph Fortuné, soldat, 15e section d’infirmiers militaires.

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Les marchés de guerre 14-18 ont leur site internet

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Echantillon d’un sachet de toile. MEF/SAEF, Société Robert, B- 0030004

Le Service des archives économiques et financières vient de publier, sur le site internet des ministères économiques et financiers, un mini-site consacré aux marchés de guerre passés entre 1914 et 1919.

Ouvert à l’occasion des Journées européennes du Patrimoine, ce site fait suite à un travail de numérisation de près de 10 682 fiches fournisseurs récapitulant les 11 000 dossiers conservés par le service, soit près de 280 ml d’archives.

Un fonds riche et sous-exploité pour comprendre le tissu industriel français pendant la Grande Guerre.

Sont considérés comme marchés de guerre, au sens de l’article 138 de la loi du 31 mai 1933, les marchés passés par l’État, les départements, les communes et les établissements publics entre le 1er août 1914 et le 25 octobre 1919, ainsi que ceux concernant la liquidation des stocks, la reconstitution des régions libérées et les opérations liquidatrices des séquestres d’Alsace et de Lorraine réalisées après la guerre.

Les grands noms de l’industrie française y sont présents : Blériot aéronautique, Schneider et compagnie, Société Michelin E. et Cie, Louis Renault, Peugeot et Cie, Société des mines de Carmaux, Société lyonnaise des eaux et de l’éclairage, Société chimique des usines du Rhône, Saint Gobain Chauny et Cirey, Manufrance, Champagne Mercier, Moët-et-Chandon, société des établissements Hutchison, François Meunier, G. Lesueur et des fils, Grands magasins du Louvre, Lefranc et Cie… Ces dossiers permettent une connaissance du tissu industriel pendant la Première Guerre mondiale notamment sur le plan géographique. Ils montrent surtout la diversité et la richesse de l’industrie française de l’époque.

Un site internet dédié pour faciliter la recherche sur ce fonds.

Le site internet permet une recherche par grande thématique industrielle et par département. Il offre la possibilité de mettre en avant quelques industries emblématiques : pour l’ouverture, l’accent est mis sur les entreprises Peugeot et Michelin, une entreprise située en Ille-et-Vilaine, Daisay, ainsi qu’une entreprise liée à l’industrie agro-alimentaire, Meunier.

Le site s’adresse à la fois aux historiens économistes ou de l’industrie mais également à un plus large public qui s’intéresse à l’histoire industrielle d’une ville ou d’un département au début du XXe siècle.

A l’occasion des Journées européennes du Patrimoine, le Service des archives économiques et financières présente une exposition sur le ministère des finances pendant la Grande Guerre. Elle est l’occasion de présenter les dossiers d’archives originaux des marchés de guerre dans toute leur diversité. Cette exposition est visible à Bercy jusqu’au 31 octobre 2015.

Marie Laperdrix, Chef du service des archives économiques et financières

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Mon casque Adrian

20150630_155534Il y a un siècle, en septembre 1915, les soldats français percevaient les premiers casques Adrian avant de partir à l’assaut du front de Champagne (offensives de l’automne 1915). Depuis, le casque du poilu est devenu le symbole français de la Première Guerre mondiale. Pour preuve, il figure sur presque tous les monuments français commémorant la Grande Guerre. Aujourd’hui, je saisis l’occasion de ce centenaire pour présenter mon casque Adrian.

Le casque Adrian

Proposé par le sous-intendant Louis Adrian et adopté par le grand quartier général en avril 1915, le casque est commandé à des milliers d’exemplaires dès juin 1915. Sa fabrication est confiée aux établissements Japy ainsi qu’à d’autres industriels spécialisés dans la ferblanterie. Cette diversité des fabricants explique quelques différences dans certaines pièces du casque (cimier pointu ou cimier arrondi, insigne d’arme différent, etc). Compliqué à fabriquer et fragile, ce casque a néanmoins été une réussite. Il n’est pas révolutionnaire au combat, mais il apporte une sécurité supplémentaire pour celui qui le porte : il le protège des pierres et autres débris projetés sur le champ de bataille et peut dévier certains projectiles. A la fin de la guerre, ce casque, fabriqué à plus de 20 millions d’exemplaires, est populaire en France et à l’étranger ; il le reste jusqu’à la Seconde Guerre mondiale (dans une version modifiée). C’est le casque de la victoire, qui équipe l’armée française ainsi que des contingents de diverses nationalités (soldats noirs américains, russes, serbes, polonais, tchèques, etc.) mais aussi plusieurs armées étrangères (Belgique, Grèce, Italie, etc).

En décembre 1918, chaque soldat a pu conserver son casque et, à partir de 1919, chaque ancien combattant a eu la possibilité d’arborer sur son casque une plaque en laiton portant l’inscription « soldat de la grande guerre 1914-1918 ». On trouve encore de nombreux casques Adrian dans les greniers, les brocantes et chez les collectionneurs. Un dernier point au sujet de ce casque : depuis les années 1980, il est, dans une version chromée, le casque de tradition des sapeurs-pompiers français.

« Mon » casque Adrian

Il s’agit d’un casque du premier type (modèle 1915) de l’artillerie, probablement fabriqué et distribué en 1916. En tôle d’acier, il est composé de quatre pièces métalliques : la bombe, le cimier, le couvre-nuque et la visière. Il est complété par une jugulaire et une coiffe.

Pieces de mon casque

Mon casque a sans aucun doute été fabriqué par les établissements Japy. D’après les spécialistes, ces casques sont reconnaissables à leur cimier, plus fin et élancé, et à la soudure qui joint la visière et le couvre-nuque. Ce mode d’assemblage est typique des casques du premier modèle puisque par la suite de petits rivets permettent de joindre la visière et le couvre-nuque.

La coiffe permet d’obtenir des précisions supplémentaires sur ce casque. Elle est taillée dans une seule pièce de cuir, très probablement un cuir de chèvre. Elle est munie d’œillets, reliés par un lacet de tissu. Mon casque n’est pas équipé de la calotte d’hiver en drap de récupération, qui est parfois cousue sur la coiffe. En revanche, il possède toujours son bandeau taillé dans du drap bleu horizon. La coiffe est fixée sur des pattes métalliques soudées à l’intérieur de la bombe et accompagnée de bandes ondulées d’aluminium. Ces bandes permettent d’ajuster le casque à la forme du crâne et favorisent l’aération. La jugulaire est en cuir brun, réglable par une boucle coulissante. Toutes ces pièces ne semblent pas avoir été démontées depuis la Première Guerre mondiale.

20150630_155654La peinture donne aussi quelques informations. Les premiers casques étaient peints en bleu clair, une couleur proche de celle de l’uniforme mais trop brillante et donc trop voyante au front. Ainsi, au milieu de l’année 1916,  le procédé de fabrication évolue : une cuisson supplémentaire permet d’obtenir une teinte plus foncée. Par la suite, des stocks de peinture « bleu terne » et des pinceaux sont expédiés au front pour repeindre les casques en service depuis 1915. Mon casque ne comporte qu’une seule couche de peinture, dans un ton bleu foncé, proche du gris de fer : il a vraisemblablement été fabriqué au milieu de l’année 1916.

Son casque ? leur casque ?

Pour terminer, mon casque n’est pas anodin puisque deux noms ont été gravés sous la visière : Sarradet Léon et Bordes Jacques.

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Je pensais retrouver la trace de Sarradet dans les archives. Le patronyme est moins répandu que Bordes. Pourtant, je n’ai rien trouvé de probant. Une rapide recherche sur Geneanet et sur Mémoire des hommes m’a mis sur la piste de plusieurs Léon Sarradet, natifs pour la plupart du sud-ouest et quelques-uns de la région parisienne. J’ai consulté les fiches matricules, quand elles étaient en ligne, mais je n’ai retrouvé aucun Léon Sarradet  servant dans l’artillerie. Finalement, je ne sais rien de plus sur ce casque et les questions restent sans réponse. Pourquoi deux noms ont-ils été gravés sous la visière ? Qui se cache derrière ces noms ? S’agit-il de deux camarades natifs d’un même village et affectés dans le même régiment ? Un jour, peut-être, une fois le Grand Mémorial achevé, je trouverai l’identité de ces hommes.

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La collection d’autochromes de l’ECPAD

Groupe de petits Noyonnais. Fernand Cuville, 5 octobre 1917. Réf. AUL 205 / ECPAD, collection Tournassoud

Groupe de petits Noyonnais. Fernand Cuville, 5 octobre 1917. Réf. AUL 205 / ECPAD, collection Tournassoud

L’ECPAD détient une collection de 572 photographies autochromes représentant des scènes prises pendant la Première Guerre mondiale. Elles constituent un témoignage particulier sur le conflit, tant en raison des caractéristiques du procédé lui-même que de la personnalité des auteurs de ces clichés, parmi lesquels le commandant Jean-Baptiste Tournassoud. C’est d’ailleurs en partie grâce à la famille de ce dernier que la collection a pu être préservée entre 1919 et 1973, date à laquelle elle est revenue dans le giron de l’État. Cette collection entretient en outre des relations étroites avec d’autres institutions patrimoniales, dont les ancêtres ont en partie présidé à sa constitution : le musée Albert-Kahn (MAK) et la médiathèque de l’architecture et du patrimoine (MAP).

La « diapositive » en couleur avant l’invention de l’autochrome

Au XIXe siècle, les recherches sur la reproduction des couleurs s’effectuent dans deux directions : fixation directe par voie chimique ou physique (chromophotographie) ou reconstitution par synthèse additive des trois couleurs primaires[1]. C’est cette dernière qui va donner lieu aux développements les plus prometteurs. Les précurseurs sont Maxwell et Sutton qui, en 1861, réalisent la première vue en couleur en prenant sous le même angle trois clichés sur plaque de verre d’un morceau de tissu écossais, avec trois filtres colorés différents (rouge, vert, bleu) : ils obtiennent ainsi trois plaques négatives en noir et blanc dont ils tirent des positifs qu’ils projettent à travers trois lanternes magiques munies chacune du filtre utilisé lors de la prise de vues initiale. La superposition des trois images sur un écran reconstitue les couleurs et les motifs du tissu. Cependant, le procédé est lourd et difficilement reproductible.

Peu avant 1900, le photographe Sergueï Prokoudine-Gorski l’améliore en inventant une chambre trichrome, appareil permettant de prendre successivement les trois plaques nécessaires de façon plus pratique et plus rapide, à l’aide duquel il réalise de 1905 à 1912 un grand nombre de photographies à travers tout l’Empire russe[2].

L’autochrome à portée du photographe amateur

Avec le procédé inventé par Auguste et Louis Lumière en 1903, les trois supports utilisés dans les procédés précédents sont réunis en un seul de la manière suivante : sur une plaque de verre sont disposées successivement une couche de vernis au latex servant d’accroche, une fine couche de micro-grains de fécule de pomme de terre colorés en bleu-violet, vert et rouge-orangé, et de la poudre de charbon de bois qui sert à boucher les interstices. L’ensemble est laminé sous forte pression et recouvert d’un vernis à base de nitrate de cellulose puis d’une émulsion de gélatino-bromure d’argent qui joue le rôle d’obturateur. La fabrication est industrialisée et le prix abaissé, ce qui rend la photographie en couleurs accessible à un plus grand nombre de pratiquants.

Pour la prise de vues, on peut utiliser le même appareil que pour la photographie en noir et blanc en intercalant un filtre jaune qui compense l’excès de sensibilité au bleu de la plaque autochrome, qui présenterait sinon une dominante violacée. On dispose la plaque à l’envers : le côté fécule est exposé en premier aux rayons lumineux arrivant par l’objectif ; ceux-ci subissent suivant leur couleur une absorption variable en fonction de la teinte des grains de fécule qu’ils rencontrent et impressionnent plus ou moins la couche argentique située à l’arrière. En raison de l’épaisseur de la couche de fécule que la lumière doit traverser avant d’atteindre la couche argentique, la sensibilité est soixante fois moindre que celle d’une plaque noir et blanc et le temps d’exposition est beaucoup plus long, d’une seconde à focale 8 pour un paysage très éclairé à une quinzaine de secondes pour un coucher de soleil, de sorte que l’emploi d’un pied est indispensable. Le procédé ne convient donc pas à des scènes de mouvements, où les personnages prendraient un aspect fantomatique. Il met au contraire particulièrement en valeur les portraits ou les vues d’architecture.

Après exposition, on obtient un négatif. Au lieu de le fixer et d’en tirer ultérieurement un positif, on l’inverse directement sur la plaque par un traitement chimique. Chaque autochrome est donc une vue positive unique.

Constitution de la collection pendant la Première Guerre mondiale

Les premières autochromes réalisées par la section photographique de l’armée (SPA), prises par l’opérateur Édouard Brissy en Argonne, datent de juillet 1915. D’autres photographes adoptent ensuite ce procédé : Pierre Machard, Paul Queste et Isidore Aubert, qui prennent au total plus de soixante-dix clichés en couleur parallèlement à leurs reportages en noir et blanc en 1915. Ils photographient essentiellement des ruines, parfois des cantonnements, mais ne s’approchent pas des premières lignes. En 1916, Pierre Machard effectue des reportages en Alsace puis au Maroc. Avec Albert Samama-Chikli, la photographie autochrome revêt un aspect plus militaire avec des scènes d’entraînement et des vues réalisées à proximité des lignes, notamment en Afrique du Nord.

En 1917 démarre une fructueuse collaboration entre la SPA et le mécène et fondateur des Archives de la planète, Albert Kahn, qui finance une importante mission dans la Marne, le Haut-Rhin, le Nord, la Belgique, la Meuse et la Picardie, assurée par Paul Castelnau et Fernand Cuville. Ces derniers prennent souvent plusieurs clichés en couleur de la même scène, un pour l’armée, un pour les Archives de la planète et un troisième pour le ministère de l’Instruction publique et des Beaux-arts, ces vues étant maintenant réparties entre l’armée, le MAK et la MAP. Après octobre 1917, la SPCA[3] semble ne plus consacrer de mission à la photographie en couleurs. Castelnau et Cuville continuent cependant à travailler, l’un pour Albert Kahn, l’autre pour le ministère de l’Instruction publique et des Beaux-arts. D’après les différentes sources écrites permettant de documenter ces autochromes (registres d’inventaire du MAK , livres d’entrées de la SPA où sont mentionnés notamment les clichés couleurs référencés oméga réalisés en 1915-1916, légendes manuscrites de Paul Castelnau et liste des clichés de Cuville), il est possible d’estimer à plus de mille trois cents plaques le volume de la collection d’autochromes réalisées par les SPA/SPCA/SPCG à la fin de 1918, au moment où le commandant Tournassoud en prend la direction.

L’apport du commandant Tournassoud

Après avoir servi successivement dans le génie, le train des équipages et au service géographique de l’armée, il dirige le service photographique et cinématographique de guerre (SPCG) de novembre 1918 au 15 mars 1919. Bien que n’ayant jamais fait partie de l’équipe des opérateurs de la section, il s’adonne de longue date à la photographie, publiant ses œuvres dans la presse avant la guerre, et possède une rare maîtrise de l’autochrome. Sa production se distingue radicalement de celle des photographes précités : ses vues, fruit de mises en scènes élaborées, se rapprochent davantage de la peinture d’histoire du XIXe siècle que du reportage sur le vif. À son arrivée au SPCG, il apporte probablement avec lui sa collection personnelle. On ne sait pas précisément combien elle comportait de plaques en couleurs ni comment ces dernières se sont trouvées mélangées avec la série d’autochromes réalisées par les opérateurs militaires. Après son départ du service, une grande partie de l’ensemble a été conservé dans sa famille jusqu’en 1973, date à laquelle sa petite-fille, Paulette Michey, en fit don à l’ECPA (établissement cinématographique et photographique des armées).

 

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Le travail d’identification des œuvres

À l’entrée de la collection dans les fonds de l’ECPAD en 1973, les clichés n’ont plus leurs références d’origine et se trouvent confondus dans un ensemble renommé AUL, pour Autochrome Lumière. Il s’agit peut-être d’une appellation ancienne donnée par Tournassoud, sachant l’admiration qu’il vouait aux frères Lumière. Le don n’est accompagné d’aucun document d’identification et une très large majorité des clichés lui est alors attribuée. En outre, la numérotation est incohérente, avec, au début, des bribes de regroupement thématique suivies d’une succession de vues du front français dans le désordre. Le travail entrepris depuis les années 2000[4] consiste à réattribuer chaque œuvre à son auteur, d’une part par comparaison avec l’autochrome éventuellement conservée dans une autre institution, d’autre part par la recherche d’une scène identique ou très proche réalisée en noir et blanc par le même auteur. C’est en effet le cas pour Tournassoud qui réalise fréquemment trois vues : un cliché stéréoscopique sur plaque de verre noir et blanc au format 8×16 cm, un autre en noir et blanc au format 13×18 cm, enfin une autochrome de même format quasiment identique à la précédente[5]. C’est aussi le cas, dans une moindre mesure, d’Albert Samama-Chikli, de Pierre Machard et de Paul Queste. Quant à Castelnau et Cuville, ils ont côtoyé au cours de leurs missions d’autres photographes, notamment Edmond Famechon, Jacques Ridel et Marcel Lorée, avec lesquels la comparaison des clichés est également fructueuse. Les sources écrites permettent de conforter les indications obtenues par ces rapprochements.

Il reste après ces opérations d’identification vingt et une autochromes dont l’auteur est pour l’instant inconnu. Toutes les autres ont été réattribuées, essentiellement à Castelnau et Cuville (318), Tournassoud (89), Machard et Samama-Chikli (une cinquantaine chacun) et enfin Queste, Aubert et Brissy. L’ensemble conservé à l’ECPAD apparaît diminué par rapport au volume initial de la collection telle qu’elle devait se présenter à la fin de 1918 mais il faut tenir compte des autochromes qui, à l’époque, étaient destinées aux beaux-arts, actuellement conservés à la MAP (780). La somme des deux s’en rapproche davantage.

Quoiqu’il en soit, la variété des clichés présente une vision renouvelée de la guerre tant par le réalisme des scènes de vie quotidienne et des portraits que dans la représentation des ruines ainsi que le rendu des uniformes et des drapeaux[6].

Véronique Goloubinoff, chargée d’études documentaires, ECPAD – juillet 2015

[1] Il n’est ici question que de photographies projetables et non de tirages sur papier, pour lesquels on utilise des procédés de synthèse soustractive des couleurs.

[2] Les 1 902 plaques, actuellement conservés aux États-Unis à la bibliothèque du Congrès, ont fait l’objet d’une exposition à Paris en 2014.

[3] Le service devient section photographique et cinématographique de l’armée (SPCA) après sa fusion en janvier 1917 avec la section cinématographique de l’armée, puis service photographique et cinématographique de guerre (SPCG) en août 1918.

[4] Successivement par Hélène Guillot (ECPAD), Hervé Degand (centre des monuments nationaux), Serge Fouchard et Anne Sigaud (MAK), et Véronique Goloubinoff (ECPAD).

[5] J.-B. Tournassoud a tiré un album de ses clichés, La Guerre, comprenant cent cinquante planches de reproductions en phototypie de ses œuvres et constituant un catalogue des photographies qu’il a exposées en février 1919. Cet album et les tirages de cette exposition sont conservés au Service historique de la défense.

[6] Sur l’analyse picturale des autochromes de Tournassoud, voir l’article de Marie Lamassa : « Écrire la Grande Guerre par la photographie : Jean-Baptiste Tournassoud, un acteur ambivalent » dans Images d’armées, un siècle de cinéma et de photographie militaires (1915-2015), dir. S. Denis et X. Sené, CNRS Éd., 2015, p. 35-40.

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L’ECPAD
L’ECPAD, agence d’images du ministère de la défense, fête cette année le centenaire du cinéma et de la photographie des armées, dont elle est l’est la digne héritière. L’établissement dispose de collections exceptionnelles d’archives audiovisuelles et photographiques, plus de 10 millions de clichés et de 30 000 titres de films. Ce fonds, progressivement numérisé, est constamment enrichi par la production des reporters militaires, les versements des organismes de la défense et les dons des particuliers. Constitué en établissement public administratif depuis 2001, l’ECPAD est un centre d’archives et de production audiovisuelle de premier plan, bénéficiant du savoir-faire de ses 260 professionnels, militaires et civils, et reconnu par ses partenaires de la défense et les professionnels de l’image. Sous la tutelle du ministre de la défense, l’établissement réalise en France et dans le monde des reportages photo et vidéo, contribuant ainsi à une meilleure compréhension de l’actualité de la Défense. L’ECPAD participe à la transmission de la mémoire par la valorisation des archives audiovisuelles de la Défense, ainsi qu’au renforcement du lien armées-nation. L’ECPAD a pour mission de garantir la disponibilité permanente d’équipes de reportage formées aux conditions de tournage opérationnel pour témoigner en temps réel de l’engagement de nos armées sur tous les théâtres d’opérations. Ces soldats de l’image transmettent les images réalisées pour une mise à disposition immédiate aux médias français et étrangers et contribuent ainsi, souvent de façon exclusive, à la réalisation de journaux et de magazines d’information. L’ECPAD c’est aussi depuis septembre 2013 une école de formation qui accueille de nombreux stagiaires du ministère de la Défense afin de les former aux métiers de l’image (photo, vidéo, son, lumière, multimédia, médias sociaux ou encore écriture journalistique). De nombreuses photos et extraits de films d’archives sont consultables sur le site internet www.ecpad.fr La médiathèque du fort d’Ivry est en accès libre au public du mardi au mercredi de 9h à 17h, le jeudi de 9h à 21h et le vendredi de 9h à 16h. Pour vos prestations, contactez les professionnels de l’ECPAD sur prestations.ecpad.fr
Contact presse : communication@ecpad.fr
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La Grande Guerre sur France 24

Blog icono STJournaliste à France 24, Stéphanie Trouillard anime la page centenaire 14-18 sur le site internet de la chaîne de télévision internationale française. Son intérêt pour l’histoire et les commémorations du Centenaire, en particulier dans sa dimension internationale, l’ont amenée à travailler sur la Première Guerre mondiale. En parallèle, elle mène des recherches familiales. Nous lui avons posé quelques questions pour comprendre le travail d’une journaliste dans le cadre des commémorations.

Comment abordez-vous l’histoire en tant que journaliste ?

Nous avons l’obligation d’être crédibles. Nous sommes des journalistes et non des historiens. Notre premier travail est de vulgariser, de rendre ces événements compréhensibles par le plus grand nombre tout en évitant de commettre des erreurs historiques. Par conséquent, nous effectuons un important travail de recherche dans les ouvrages et dans les archives sur des sujets peu connus. Pour chaque article, nous contactons des historiens et nous nous appuyons sur leurs travaux. Enfin, notre objectif est d’être une sorte de porte d’entrée pour le lecteur vers d’autres ouvrages historiques. Nous avons eu plusieurs retours de professeurs d’histoire et de géographie de lycées et de collèges qui nous ont dit avoir trouvé des idées pour travailler avec leurs élèves.

Quels sont les sujets traités ?

Je propose tous les mois un programme d’articles à ma rédactrice en chef, Marie Valla, qui est elle-même très intéressée par cette période de l’histoire. Elle travaille actuellement sur un webdocumentaire consacré à des infirmières anglaises durant la Grande Guerre. En proposant régulièrement des papiers sur ce sujet, nous devons réussir à garder l’intérêt du lecteur. Nous abordons donc une grande diversité de thèmes et nous ne nous focalisons pas uniquement sur le cas français. Il est vrai que certains sujets passionnent les internautes. Par exemple, l’article sur le vin dans les tranchées a rencontré un grand succès. Mais il faut aussi varier les angles d’approche (la bande dessinée, les femmes dans la guerre, les gueules cassées) et évoquer les parcours individuels en France et à l’étranger (Marie Marvingt en France, la famille Smith en Angleterre, Henry Midgley en Australie). Les lecteurs sont friands de ces histoires individuelles auxquelles ils peuvent s’identifier. Les histoires familiales des journalistes ont abondamment nourri les colonnes de Centenaire 14-18. Par exemple, l’article de Tony sur son grand-oncle ou le mien sur le Mémorial de Notre-Dame de Lorette. Enfin, nous cherchons aussi à être en accord avec l’actualité des commémorations (le 28 juin 1914 ou le 22 août 1914).

Vous avez choisi de traiter vos sujets sous différentes formes. Pouvez-vous nous les présenter brièvement ?

  • Les articles classiques : nous en publions un par semaine avec beaucoup d’illustrations. C’est un travail qui nécessite un important investissement et qui pose certains problèmes, en particulier pour les droits iconographiques.
  • Webdocumentaires : nous en avons conçu (le jardin tropical de Paris et celui sur les infirmières anglaises) avec toujours les mêmes problèmes : un travail colossal (ce n’est pas notre mission principale) et l’iconographie. Les webdocs sont très gourmands en visuels et c’est un poste pour lequel nous n’avons pas (beaucoup) de budget à France 24. Nous avons uniquement un abonnement AFP qui couvre l’essentiel de nos besoins de couverture d’actualités. En outre, les délais de publication sont parfois courts. Pour surmonter ces difficultés, nous avons trouvé plusieurs moyens. Nous avons recours (à titre gracieux) à des photographies tirées des collections du Musée de Nogent-sur-Marne et Saint-Maur-des-Fossés et des collections du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD). Nous utilisons des documents provenant d’archives personnelles et familiales (le cas de l’article sur la grande famine au Liban) ainsi qu’à des photographies libres de droits provenant de la BDIC.
  • Les réseaux sociaux : le « live tweet » a permis de relater en temps réel le déroulement de certains événements commémoratifs à l’instar du déroulé heure par heure de l’attentat du 28 juin 1914 avec des illustrations ou du déplacement sur le front d’Orient. Enfin, nous assurons une veille journalistique, avec une revue de presse quotidienne, et un relais entre les internautes passionnés par ce thème.  Il est, à mon sens, important de répondre aux demandes des internautes et d’entretenir ces liens.

France 24 est un média tourné vers le monde. Avez-vous les moyens de mesurer l’audience de Centenaire 14-18 ?

Nous n’avions jamais couvert un événement historique de cette façon. France 24 est une chaîne d’actualité en continu et on n’est pas vraiment paramétré pour traiter de grands sujets historiques. C’était donc un pari audacieux qui semble pourtant fonctionner. Les audiences ont augmenté sur les papiers consacrés à la Grande Guerre entre le 1er et le 2e semestre. La majorité des entrées se fait depuis le site, d’où l’idée qu’il fallait adopter une régularité hebdomadaire dans nos publications pour fidéliser les lecteurs. Les réseaux sociaux ont donné un sacré coup de pouce. Les articles les plus lus sont ceux qui ont été largement relayés sur internet.

Les lecteurs extra-européens représentent une part non négligeable. Ainsi, environ 20 % des visites proviennent du continent africain. Plusieurs sujets ont été consacrés à cet espace (les prisonniers coloniaux en Allemagne par exemple). Les Anglo-Saxons sont en pointe. Nous savons que c’est un sujet qui les intéresse et nous sommes idéalement placés. Nous n’avons pas pu traduire systématiquement tous les articles en anglais, mais après la France, 10 % des navigateurs sont issus des Etats-Unis, du Canada et du Royaume-Uni. Ils ont trouvé des contenus qui les intéressent : les Hell-fighters, l’histoire personnelle d’un de nos collègues de la rédaction anglaise ou la prise de Bassora par les Britanniques.

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Explorer les cartes de la Grande Guerre

Entre 1914 et 1918, on assiste à une explosion de la production cartographique. Aujourd’hui, environ 14000 cartes concernant la Première Guerre mondiale, dressées par le Service géographique de l’armée, sont conservées au Service historique de la Défense. Les cartes restent une source mal connue alors qu’elles peuvent s’avérer très utiles pour les chercheurs et certains professionnels. Le projet « Explorer les cartes de la Première Guerre mondiale» en constitue un exemple remarquable. Avant de vous de le présenter, prenons le temps de découvrir cette source.

canevas-de-tir-20-novembre-1916_lightboxExtrait du canevas de tir « Péronne » du 20 novembre 1916 (échelle 1/10 000e). En rouge, les positions alliées ; en bleu, les positions allemandes. © Coll. Historial de la Grande Guerre.
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Quelles cartes ?

Pendant la Première Guerre mondiale, la géographie est omniprésente dans les armées, comme l’a très bien exposé Philippe Boulanger dans son livre La géographie militaire française (1871-1939). Pour faire la guerre, les armées ont besoin de cartes. Avant 1914, la fabrication et la diffusion des cartes militaires incombent au Service géographique de l’armée. Avec la guerre de position, le Service intègre dans ses activités de nouveaux champs tels que la géologie, l’hydrologie, la résistance des sols et des roches, grâce notamment à la mise au point de nouvelles techniques géographiques. Par exemple, le recours à la photographie aérienne permet d’obtenir des cartes de plus en plus détaillées.

A côté des cartes géographiques traditionnelles (carte générale ou d’ensemble, carte chorographique pour une province par exemple et carte topographique) on trouve de nombreuses cartes dites spéciales, par exemple les cartes hypsométriques (pour figurer le relief), les cartes aéronautiques, les cartes marines et les cartes bathymétriques (pour figurer les profondeurs marines, utiles aux sous-mariniers par exemple). Pendant la guerre, de nouvelles cartes de synthèse, combinant des informations géologiques, agronomiques, topographiques sont réalisées. Par exemple, les cartes dites des sols sont dressées dans certains secteurs : par exemple, la carte de la région de Reims à Craonne, dans le secteur de la Ve armée, achevée en juin 1917, doit permettre de faciliter les aménagements militaires et de connaître la nature du terrain occupé par l’adversaire.

Le canevas de tir, appelé aussi plan directeur de tir, est « la carte par excellence du conflit », rappelle Claude Ponnou, du Service historique de la Défense, dans le Guide des archives de la Grande Guerre. Le canevas de tir est un carroyage comportant un ensemble de point connus et faisant apparaître la position des armées, les tranchées, nominativement désignées, et les défenses. Les documents produits sont au 1/20 000e pour l’artillerie, 1/10 000e pour l’infanterie et 1/5 000e pour des opérations ponctuelles. Ces cartes font apparaître des détails qui manquaient jusqu’alors sur les traditionnelles cartes au 1/80 000e. Elles sont aujourd’hui conservés au Service historique de la Défense (sous-série L6, avec une liste alphabétique des cartes). On trouvera aussi de nombreuses cartes dans les archives des grandes unités et dans les fonds privés.

Toutes ces cartes sont d’une grande précision et fourmillent d’une multitude de détails. Les marécages, les bois, les ruisseaux, les sources d’eau à capter, si utiles pour les fantassins, la résistance des sols pour l’emploi des chars d’assaut, les fortifications du champ de bataille (blockhaus, mitrailleuses, tranchées, etc.), les secteurs secs pour entreposer et stocker les munitions sont autant d’éléments qui figurent dorénavant sur les cartes militaires. L’officier doit donc maîtriser de mieux en mieux la topographie, la géologie, le climat, etc.

Explorer les cartes de la Première Guerre mondiale : un projet européen

Le Pôle d’archéologie interdépartemental Rhénan (PAIR) a coordonné un projet de collecte, de mise en commun et de diffusion des cartes de la Grande Guerre qui met en valeur toute la richesse de ce type de source.

Ce projet a mobilisé les Archives départementales du Haut-Rhin, le Service historique de la Défense et le Landesarchiv Baden-Württemberg. Il s’inscrit dans un projet plus vaste porté par le PAIR de 2013 à 2015, intitulé « Mémoires archéologiques de la Grande Guerre ». « Encourageant la coopération des institutions culturelles et sociales et l’échange transfrontalier d’informations », peut-on lire sur le communiqué de presse, le projet a obtenu le soutien de l’Union européenne à travers son fonds de développement régional (FEDER) dans le cadre du programme INTERREG IV Rhin supérieur.

Les cartes militaires françaises et allemandes de la ligne de front du territoire alsacien ont été numérisées. Elles ont été intégrées dans un système d’information géographique accessible sur internet via la geoplateforme CIGAL (voir le tutoriel). Les documents géoréférencés accessibles en ligne peuvent être exploités dans des systèmes d’information géographique spécifiques et ainsi être croisés avec d’autres couches de données. Ce site est financé par la région Alsace et le département du Bas-Rhin.

Ainsi le grand public et les passionnés peuvent approfondir une recherche dans les journaux des marches et opérations au moyen des fonds cartographiques et iconographiques concernant ces secteurs. Egalement utile aux chercheurs, aux aménageurs du territoire et aux services de déminage, c’est un excellent outil d’analyse historique et de prévention des risques.

Pour en savoir plus

Le Service géographique de l‘Armée. Rapport sur les travaux exécutés du 1er août 1914 au 31 décembre 1919. Historique du Service géographique de l’Armée pendant la guerre, 1re éd., Paris, imprimerie du Service géographique de l’armée, 1924, 418 p.

Philippe Boulanger, La Géographie militaire française (1871-1939), Paris, Economica, coll. Bibliothèque stratégique, 2002, 619 p.

Remerciements : Delphine Souan, chargée de communication-graphiste (PAIR)

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A vos plumes et à vos sources !

un amphithéatreDepuis plus de trois ans, nous publions régulièrement des articles sur les sources relatives à la Grande Guerre. Nous avons interviewé des archivistes, des historiens et des passionnés. Aujourd’hui nous voulons donner la parole aux lecteurs. Nous vous invitons à nous proposer un texte mettant en valeur une source, un fonds ou un instrument de recherche que vous avez découvert, que vous connaissez bien ou qui vous semble trop peu connu.

Quelques recommandations : l’article ne doit pas excéder 5000 signes ; il doit comporter des liens hypertextes et être accompagné d’une ou plusieurs illustrations. Vous pouvez nous l’envoyer à l’adresse suivante : sourcesdelagrandeguerre@gmail.com

Le jury se réunira le 1er juillet pour sélectionner le texte qui sera publié !

A vos plumes et à vos sources…Et au plaisir de vous lire !

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L’état civil des régiments

F9_4662_reg1400_PéguyRécemment, les Archives nationales ont mis en ligne un nouvel instrument de recherche concernant l’état civil des régiments, hôpitaux militaires et ambulances de la Première Guerre mondiale. C’est l’occasion pour nous d’évoquer cette source méconnue.

Ci-contre : acte de décès du lieutenant Charles Péguy [Archives nationales]

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L’état civil dans les armées

Très tôt, la loi a prévu que des officiers d’état civil spéciaux puissent remplir les missions d’état civil habituellement dévolues aux maires pour les militaires  se trouvant en France et hors de France, en temps de guerre ou dans certaines circonstances analogues au temps de guerre (état de siège par exemple). Ainsi, à partir de la fin du XVIIIe siècle, les armées assurent la tenue de l’état civil, c’est-à-dire les actes de naissance, mariage et décès ainsi que la légitimation, la reconnaissance, l’adoption, le divorce, l’interdiction, l’émancipation, la déclaration d’absence et la disparition. Ces archives sont aujourd’hui conservées au Service historique de la Défense dans les sous-séries Xz (état-civil de 1793 à 1900) et Ya (hôpitaux militaires et état civil).

La tenue des registres d’état civil

Dès la déclaration de la guerre en 1914, les dispositions du temps de paix s’appliquent. Elles prévoient que les actes d’état civil peuvent être établis par les autorités suivantes, en présence de deux témoins :

  • Dans les formations de guerre mobilisées : par le trésorier ou l’officier qui en remplit les fonctions ou l’officier commandant ;
  • Dans les quartiers généraux ou les états-majors : par les fonctionnaires de l’intendance ou leurs suppléants (des officiers désignés) ;
  • Pour les personnes non militaires employées par les armées : par le prévôt ou un officier désigné ;
  • Dans les formations ou établissements sanitaires des armées : par les officiers d’administration gestionnaires de ces établissements ;
  • Dans les hôpitaux maritimes et coloniaux : par le médecin directeur ou un suppléant ;
  • Dans les colonies ou les protectorats : par les officiers du commissariat, les fonctionnaires de l’intendance ou les chefs d’expédition, de poste ou de détachement.

Les registres sont clos au jour du passage des armées sur le pied de paix ou de la levée du siège. Ils sont adressés au ministre de la Guerre ou de la Marine pour être déposés aux archives ministérielles.

Les registres des régiments aux Archives nationales

Les registres d’état civil des régiments et unités français de la Première Guerre mondiale sont aujourd’hui conservés par les Archives nationales sur le site de Pierrefitte-sur-Seine, parce qu’ils ont été versés par le ministère des Pensions dans les années 1960, en deux fois. Ces 9221 registres sont organisés sans ordre logique.

Michèle Conchon, responsable du pôle Grande Guerre, a effectué un important travail de reprise, de lissage, de développement des acronymes des deux bordereaux de versement qui décrivent ces registres. L’objectif était de fusionner ces deux versements, créés pour des raisons logistiques, en un instrument de recherche unique qui permette une interrogation plein texte sur un libellé d’unité militaire ou de structure hospitalière d’urgence. Le résultat est désormais accessible en ligne, dans la salle des inventaires virtuelle des Archives nationales.

Pour chercher la cote du registre correspondant à un régiment, rendez-vous dans la Salle des inventaires virtuelle ! Par la recherche multicritères puis la recherche libre, il est possible :

  1. soit d’accéder à l’instrument de recherche dans son entier. Il faut alors écrire « État civil des régiments » en prenant soin d’activer le critère « expression exacte ». A partir de là « Rechercher au sein de l’instrument de recherche ».
  2. soit directement en tapant le nom du régiment et en prenant soin d’activer le critère « expression exacte ».

Attention, les registres ne sont pas en ligne, la consultation se fait en salle de lecture aux Archives nationales.

Ces registres présentent plusieurs intérêts :

  • Ils donnent parfois des détails sur les conditions de la mort ainsi que les noms de deux témoins, qui peuvent être un camarade, un homme de la même unité, un personnel médical ou un supérieur.
  • Sur ces actes figurent les numéros de bataillon et de compagnie. Cette information peut s’avérer très utile pour affiner une recherche dans les journaux des marches et opérations par exemple.
  • Le dernier domicile connu est renseigné, ce qui peut faciliter la recherche de la fiche matricule.
  • On trouve tous actes des soldats morts dans la zone des armées ou dans des formations militaires, y compris ceux des fusillés.
  • Ces registres contiennent également des actes de reconnaissance d’enfant naturel, qui montrent que l’état civil aux armées, même pendant la guerre, ne se limite pas aux décès mais concerne les différentes étapes de la vie.

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Sélection d’actes d’état civil provenant des Archives nationales (cliquer sur l’image pour agrandir)

Pour en savoir plus

Dans la salle des inventaires virtuelle des Archives nationales : l‘instrument de recherche en ligne et la fiche thématique n° 105 : les registres d’état civil des régiment de la guerre 1914-1918

Pour voir d’autres documents relatifs à l’enregistrement des décès (notamment l’information des maires et des familles), voir une sélection issue des fonds des Archives départementales d’Ille-et-Vilaine.

Remerciements : Isabelle Chave et Michèle Conchon (Archives nationales)

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Léon Bourlet, des « pays envahis » aux Eparges

Léon BourletPour la troisième fois en moins d’un an, j’écris la biographie d’un ancêtre mort pour la France pendant la Première Guerre mondiale. Léon Bourlet est le frère cadet de mon arrière-grand-père, Resté dans les « pays envahis » lors de l’invasion d’août 1914, il choisit de rejoindre la France non occupée.

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Léon Bourlet est né à Saulzoir (Nord) le 1er avril 1892. Quand j’ai entamé les premières recherches à son sujet, je me suis aperçu que Léon avait épousé Henriette Gabelle en septembre 1911, sœur de mon arrière-grand-mère. Ainsi les deux frères étaient mariés aux deux sœurs !

Léon est ouvrier quand il est incorporé au 127e régiment d’infanterie de Valenciennes le 10 octobre 1913. Toutefois, il est réformé par la commission de réforme de Valenciennes pour otite chronique et perforation du tympan le 10 juillet 1914. Ainsi, à la déclaration de guerre, il n’est pas rappelé sous les drapeaux. A partir du 25 août 1914, Saulzoir est occupé par l’armée allemande. Il est pris au piège derrière la ligne de front.

Évadé des pays envahis

Néanmoins, et bien que réformé, il décide de rejoindre la France non occupée. Mon grand-père, alors âgé de 5 ans, se souvenait de son oncle venu faire discrètement ses adieux à l’une des fenêtres de la maison familiale. Léon quitte le village entre septembre et octobre 1914. Il rejoint vraisemblablement la France non occupée par le nord du département, puisque la ligne de front n’est pas encore figée jusqu’au littoral. Ce voyage est dangereux car les fugitifs risquent, en cas d’interpellation, la garde à vue, l’internement en qualité de prisonnier civil voire l’exécution pour espionnage. Par la suite, une fois la ligne de front fixée jusqu’à la Mer du Nord, les évadés emprunteront un nouvel itinéraire passant par la Belgique, les Pays-Bas afin de rejoindre l’Angleterre. On sait encore peu de choses sur ces parcours étonnants. Pourtant, des sources existent aux Archives départementales ou au Service historique de la Défense à Vincennes.

Soldat au 87e régiment d’infanterie

Le 20 novembre 1914, Léon Bourlet est classé « bon pour le service armé » par décision du conseil de révision d’Ancenis (Loire-Atlantique). Il est incorporé au 87e régiment d’infanterie de Saint-Quentin, un corps dont le dépôt est replié à Quimper dans le Finistère. Après quelques semaines d’instruction, il arrive au 87e le 25 décembre 1914. Ce régiment est alors engagé au Bois de la Gruerie, où il a déjà subi des pertes importantes. Mon arrière-grand-oncle participe probablement aux combats sanglants de la cote 196 au nord du Mesnil-les-Hurlus (Marne) en février et mars 1915. Ce n’est que vers le 17 avril 1915 qu’il rejoint les Hauts-de-Meuse face aux Éparges. Depuis le début de l’année, cette crête fait l’objet d’une grande attention de la part du Grand Quartier général, qui veut s’emparer de ce point haut pour gêner l’armée allemande. L’infanterie française se rue à l’assaut de la crête qui culmine à 346 mètres au dessus de la plaine de la Woëvre. Les principales attaques ont lieu du 17 au 22 février et du 6 au 16 avril 1915. En raison de combats ininterrompus, le champ de bataille est devenu un immense bourbier, ravagé par les bombardements de l’artillerie et les explosions de mines. Les attaques et les contre-attaques s’enchaînent, engloutissant les hommes, détruisant la nature et transformant le paysage. A la mi-avril, les Français contrôlent la crête mais ils ne se sont pas emparés du point culminant (le point X). Les Allemands entreprennent alors la reconquête de la crête. Le haut commandement français ne veut pas lâcher et ordonne aux troupes de tenir. Le maintien des positions françaises est obtenu au prix de pertes considérables. Léon Bourlet disparaît dans l’un de ces combats aux Eparges avec plusieurs centaines de camarades le 25 avril 1915, peut-être dans le Bois Saint-Rémy près de Mouilly, entre la tranchée de Calonne et les Éparges.

Un disparu

Dans un premier temps, il est présumé prisonnier. Aucun corps n’est retrouvé. Son nom ne figure sur aucune liste de prisonniers. A la fin de la guerre, il fait partie des milliers de disparus. Le 25 septembre 1920, la famille est avertie qu’une instance en déclaration judiciaire de décès est entreprise. Finalement, le décès de mon arrière-grand oncle est fixé au 25 avril 1915 par jugement du tribunal civil de Cambrai le 12 novembre 1920, sur requête du procureur de la République de Cambrai. Le jugement est ensuite transcrit sur les registres de l’état-civil de Saulzoir le 16 décembre 1920. Léon est mort pour la France.

Avant la guerre, il avait eu un fils, Léon Alexis, né le 23 août 1913. Ce blog m’a permis de rencontrer la petite-fille de Léon Bourlet l’année dernière. Nous avons beaucoup échangé sur l’histoire de la famille et sur son grand-père, dont elle conserve pieusement la photographie dans la salle à manger. Elle me confiait que son père, Léon Alexis, avait espéré, toute sa vie, retrouver le corps de ce père mort à l’âge de 23 ans.

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Pour voir les deux précédents billets sur mes deux autres parents morts à la guerre :

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