Clemenceau manager ou la modernisation de l’administration

Circulaire du 13 décembre 1917Document : circulaire du ministre de la Guerre au sujet de la réforme des méthodes de travail (13 décembre 1917).

Source : versement d’archives de l’Imprimerie nationale, PH 278/2004, article 103 (instructions confidentielles et autres du ministère des Finances, 1917-1938), Centre des archives économiques et financières (Savigny-le-Temple).

Datée du 13 décembre 1917, cette circulaire a pour objet la « réforme des méthodes de travail » de l’administration du département de la Guerre. En diplomatique, la circulaire se définit comme un avis ou une instruction adressée simultanément par les agents supérieurs à leurs divers subordonnés. Ici, le président du Conseil et ministre de la Guerre Georges Clemenceau, qui est au pouvoir depuis un mois seulement, s’adresse à l’ensemble de ses services. Depuis le début de l’année 1917, le ministère de la Guerre a connu plusieurs tentatives de réforme d’organisation et de fonctionnement. Cependant, la situation que trouve Clemenceau à son arrivée au pouvoir ne semble pas lui donner satisfaction. Le général Henri Mordacq (1868-1943), chef du cabinet militaire de Clemenceau, le note d’ailleurs dans son journal, à la suite d’une conversation avec le ministre :

« Nous parlâmes ensuite du ministère de la Guerre. Nécessité d’y rétablir l’autorité du ministre qui n’existait plus, disloquée qu’elle était entre les directeurs et les états-majors », ajoutant plus loin « tout le monde y commandait sauf le ministre ; les bureaux plus que jamais y étaient les maîtres. Il fallait commencer par tout réformer ». Henri Mordacq, Le ministère Clemenceau, journal d’un témoin, t. I, novembre 1917-avril 1918, Paris, Plon et Nourrit, 1930, p. 8 et 19.

Clemenceau est déterminé à mettre en oeuvre tous les moyens qui lui semblent nécessaires à l’obtention de la victoire : « je fais la guerre », dit-il à la Chambre des députés le 8 mars 1918. Le vaste chantier de modernisation de l’administration qu’il lance dès son arrivée vise à faire gagner du temps dans le travail administratif, à moindre coût : « Il faut traiter les affaires en hommes d’affaires : donc aller vite ». Ce qui surprend à la lecture de ce document interne, c’est le niveau de précision dans lequel entre le ministre. En effet, les instructions qu’il donne doivent permettre de :

  • simplifier les circuits administratifs ;
  • diminuer la production de documents sans valeur ajoutée ;
  • alléger les procédures et lutter contre les « excès de centralisation » : le chef doit savoir déléguer ;
  • favoriser les échanges verbaux entre les agents et le recours aux nouveaux moyens de communication (le téléphone par exemple) ;
  • privilégier l’échange verbal et la réunion préalablement à toute prise de décision : « il ne s’agit pas de supprimer les pièces écrites qui sont souvent nécessaires, parce qu’elles portent une signature et qu’elles restent, mais il faut n’y recourir qu’au moment voulu, c’est-à-dire lorsque l’affaire est déjà décidée et tout au moins dégrossis par la conversation » ;
  • régler les affaires courantes en trois jours (délais de transmission compris).

Clemenceau conclut la circulaire en annonçant contrôles et sanctions « des plus sévères », en cas de non-respect de ces prescriptions.

Dans une deuxième circulaire en date du 9 janvier 1918, c’est-à-dire très vite après la première, Clemenceau dresse un premier bilan, à partir des comptes rendus de mise en oeuvre qu’il a déjà reçus et qui tendent à montrer que des progrès ont été réalisés. Certes, on peut s’interroger sur la réalité de tels progrès en un délai si court. Cependant les contrôles qui ont été effectués ont révélé des résultats probants et ont permis d’infliger des sanctions. En ce qui concerne les affaires courantes, « l’arriéré révélé dans certains services a été liquidé » et « de nombreux cas concrets d’affaires importantes réglées avec décision et avant toute formalité m’ont été signalés ». Mais il reste des efforts à fournir dans l’usage du téléphone, la délégation des responsabilités, la suppression des intermédiaires inutiles ainsi que dans certains détails (enregistrement, distribution du courrier…). Clemenceau va plus loin et demande à « mutualiser » le travail des secrétariats : le personnel secrétaire et dactylographe, « souvent trop disséminé et laissé sans direction », doit être regroupé et organisé en ateliers, « sous la surveillance de véritables contremaîtres qualifiés ». Il impose les méthodes modernes qui ont fait leur entrée dans les bureaux en France dès avant la guerre, avant le taylorisme des années vingt.

Derrière le souci d’efficacité qui anime le ministre, on devine également la volonté de Clemenceau de montrer à ses subordonnés, civils comme militaires, qu’il détient l’autorité et qu’il entend tout contrôler : il leur demande avec force de se pencher sur les menus détails du fonctionnement de l’administration et même la clémence dont il fait preuve à la fin de cette deuxième circulaire assoit son autorité.

« Cette surveillance de tous les instants devra être renforcée par le renouvellement des inspections inopinées. Celles-ci seront d’autant plus fructueuses qu’elles prendront une forme plus pratique et qu’elles s’étendront jusqu’aux rouages les plus modestes en apparence de la machine administrative. Aucun détail ne doit échapper à l’oeil du maître. Je n’ignore pas que la tâche est souvent lourde et qu’il n’y peut être fait honneur que par un travail intensif. La méthode et la vigilance que vous y consacrez méritent tous mes remerciements. En raison des efforts réalisés, j’ai décidé de ne pas augmenter les sanctions justement infligées pour certaines négligences individuelles. Les résultats déjà obtenus me sont garants que ces efforts seront continués et que vous ne vous relâcherez pas de votre activité et de votre clairvoyance ».

On connaissait Clemenceau homme d’Etat, on le voit ici manager…

Pour en savoir plus (liste non exhaustive) :

Sylvie Brodziak et Caroline Fontaine (dir.), Georges Clemenceau et la Grande Guerre, 1906-1929. Actes du colloque tenu à Paris les 20-21 novembre 2009, La Crèche, Geste Editions, 2010.

Delphine Gardey et l’histoire des secrétaires dans La Marche de l’Histoire.

Delphine Gardey, Ecrire, calculer, classer. Comment une révolution de papier a transformé les sociétés contemporaines (1800-1940), Paris, La Découverte, 2008.

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Milindex : un outil de recherche dans des périodiques militaires

Revue des sciences politiques (avril 1920)Il y a quelques semaines, on apprenait la mise en ligne de Milindex, un outil qui permet d’accéder aux sommaires de périodiques principalement consacrés au fait militaire, en français ou en anglais publiés aux XIXe et XXe siècles. Fruit d’une collaboration entre le Centre de doctrine d’emploi des forces (CDEF), le Centre de documentation de l’École militaire et des universités, Milindex avait pour but initial de « référencer des périodiques selon des critères scientifiques (auteur, titre de l’article, nom de la revue, date, tomaison, pages) » pour un usage interne, ainsi que nous l’a expliqué Julie d’Andurain, directrice des études au bureau recherche du CDEF/DREX, qui présente ici ce projet qu’elle a porté avec le lieutenant-colonel Rémy Porte.

Quel est l’objet de Milindex ?

Le lieutenant-colonel Porte et moi-même avons choisi de référencer des périodiques produits sous la IIIe République, à commencer par les revues d’armes. Nous avons dû ajouter également des périodiques plus récents, pour répondre aux besoins des études opérationnelles menées par les étudiants du bureau recherche.

Pourquoi avoir mis en ligne Milindex ?

Au bout de deux ans, nous avions ainsi conçu un outil extrêmement intéressant avec plus de 80 000 références. Cela justifiait que l’on rende public le projet. Au début de l’année universitaire 2013, grâce à l’impulsion du colonel Goya, nouveau chef du bureau recherche, j’ai eu la joie de voir MILINDEX être mis en ligne sur le site du CDEF. Aboutissement d’un projet pédagogique et scientifique que j’avais conçu et auquel je croyais depuis le début, reconnaissance du travail effectué par l’ensemble du bureau recherche durant trois années, cette mise en ligne constitue le premier résultat concret d’un travail dont l’horizon s’est élargi en cours de route.

Comment accède-t-on à Milindex ?

On accède à MILINDEX librement sur le site internet du CDEF. Les codes sont donnés et il suffit ensuite de cliquer sur Login. La recherche peut se faire par année, par auteur, par périodique ou par titre. Le logiciel donne les références des articles.

(pour agrandir l’image : clic droit puis afficher image)

Quelles sont les revues indexées ?

À ce jour, près de trente revues ont été référencées (la plupart accessibles sur Gallica).

Quels sont les prochains chantiers ?

Grâce à l’accueil de six étudiants-stagiaires par an en moyenne, Milindex va continuer à se développer avec un programme de travail double : le référencement de documents ayant trait à la Grande Guerre (comme la série des très précieux Bulletins de la presse)  et celui de documents plus contemporains, particulièrement dans des revues britanniques. Nous devrions dépasser les 100 000 références au cours de l’année. En conséquence, nous envisageons également de faciliter davantage la recherche sur Milindex en créant un module de recherche double (par revue et date par exemple ; par auteur et revue, etc).

Par ailleurs, depuis le début de cette nouvelle année universitaire, les membres – passés et présents – du bureau recherche alimentent un blog non institutionnel, la Maison des idées, sur lequel je présenterai l’ensemble des revues référencées. Ce travail s’appuie sur les travaux rédactionnels des étudiants qui ont tous été chargés dans le cadre de leur stage de la réalisation d’un article scientifique sur les revues référencées. On peut déjà consulter sur le site une courte présentation des principales revues d’armes :

Enfin, last but not least, j’ai eu le plaisir de voir des étudiants comprendre l’intérêt des bases de données et plus généralement des outils informatiques à des fins de recherche. A l’issue de leur stage au bureau recherche, certains d’entre eux ont mis en place des stratégies de recherches fondées sur l’usage des bases de données tandis que d’autres ont préféré le recours aux agrégateurs de flux RSS. Le recours aux outils informatiques à des fins de recherche ne fait que commencer.

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Pour aller plus loin et consulter les articles des revues dont on trouve les références sur Milindex, voici une sélection de ressources en ligne

  • Gallica : en décembre dernier, Gallica a mis en ligne les publications de 630 sociétés savantes locales et régionales. Ces pages (environs trois millions) remplacent l’ancien dossier Sociétés savantes de Gallica. L’accès aux 700 titres (21 000 fascicules) est libre. Une centaine de sociétés ont autorisé la numérisation et la mise en ligne sous condition. Les pages seront actualisées. La recherche se fait par région puis par la liste des titres de revues savantes. Des ressources documentaires et des liens sont mis à disposition pour chaque titre : site internet de la société savante, notice de présentation de l’Annuaire des sociétés savantes sur le site du CTHS et notice de la Bibliographie des travaux des sociétés savantes, publiée sous la direction de Lasteyrie de Gandilhon
  • Revues.org est une plateforme de revues et collections de livres en sciences humaines et sociales est ouverte aux collections désireuses de publier en ligne du texte. On trouve sur Revues.org l’intégralité de milliers d’articles et documents scientifiques.
  • Cairn est une plateforme de publication de revues en langue française en ligne. Quelques maisons d’édition ainsi que la BNF se sont associés pour assurer la diffusion et la promotion de publications sous forme numérique.
  • Persée est un portail de revues en sciences humaines et sociales.

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Dans la famille Payot, je demande…

IMG_2646…la collection des mémoires, études et documents pour servir à l’histoire de la guerre mondiale.

Entre 1914 et 1919 puis dans les années 1920 et 1930, des centaines de livres sur la Grande Guerre ont été publiés. Quelques éditeurs, tels Berger-Levrault, Lavauzelle, Plon-Nourrit et Payot, ont même créé des collections thématiques. La « Collection des mémoires, études et documents pour servir à l’histoire de la guerre mondiale » chez Payot est peut-être la plus connue aujourd’hui.

La maison d’édition française Payot a été fondée en 1912 par un vaudois, Gustave Payot, fils d’un libraire-éditeur de Lausanne. Avant la guerre, il s’installe dans le quartier de l’Odéon, boulevard Saint-Germain. La guerre contribue à développer l’entreprise. En 1918, le catalogue Payot comprend 140 titres, principalement des témoignages de combattants mais aussi des ouvrages politiques, économiques ou encore diplomatiques sur la guerre. Ces ouvrages connaissent un véritable succès, qui conforte les finances de Payot et qui est à l’origine de la célèbre collection. D’abord appelée collection de « Mémoires pour servir à l’histoire de la guerre mondiale », la collection prend ensuite le nom de « Mémoires, études et documents pour servir à l’histoire de la guerre mondiale », puis de « Mémoires, études et documents pour servir à l’histoire de la guerre » quand paraissent les derniers ouvrages de la collection à la fin des années 1930.

En interrogeant les catalogues de la BnF et du CCFr et en dépouillant les catalogues Payot de l’Entre-deux-guerres, j’ai reconstitué une liste de 305 titres publiés entre 1918 et 1939 dans cette collection. Cela représente 23 % du catalogue Payot, qui affiche 1 300 titres en 1939. D’après mon recensement, près de 60 % des ouvrages ont été publiés entre 1928 et 1935, au moment où on constate une augmentation de la production bibliographique sur la Grande Guerre en Europe et spécialement en France.

Publication annuelle de titres de la collection (1918-1939)

Comme son nom l’indique, la collection comprend des études (environ 60 % des titres), qui portent sur l’histoire de la guerre, les batailles (terrestres, maritimes et dans une moindre mesure aériennes), la diplomatie, la politique et l’espionnage. En revanche, les études sur l’économie, les finances ou encore les occupations sont peu nombreuses. Les mémoires (les souvenirs, les papiers et les journaux intimes) constituent 30 % du corpus. Enfin, 10 % des titres sont des publications de documents d’origine privée ou publique. Durant l’Entre-deux-guerres, les relations de batailles, les mémoires des hommes politiques et des généraux et les livres d’espionnage ont suscité un véritable engouement chez les Français.

Des auteurs prestigieux, parmi lesquels des princes, des hommes politiques, des militaires, des diplomates, des hauts fonctionnaires, publient (et souvent préfacent) dans cette collection. J’ai relevé sept femmes parmi les auteurs et un auteur anonyme : « J. R. », un stagiaire de l’École supérieure de Guerre, qui a publié un essai de psychologie militaire de Foch en 1921. Peut-être craignait-il pour sa carrière ? Certains sont des auteurs prolixes : le général Jean-Joseph Rouquerol (1854-1939) a publié neuf titres, principalement des relations de batailles.

Autre particularité intéressante, les auteurs français ne représentent que 35 % des auteurs publiés chez Payot. Sur 287 auteurs, j’ai dénombré 101 Français, 78 Allemands, 60 Britanniques, 25 Russes, dix Américains, quatre Austro-Hongrois, deux Italiens, deux Polonais et enfin un Belge, un Finlandais, un Norvégien, un Grec et un Roumain. Les ouvrages ne sont pas consacrés uniquement à la guerre en France, loin de là ; ils peuvent concerner :

  • des pays : Allemagne (29 titres), Autriche-Hongrie (3), Belgique (2), Espagne (1), Etats-Unis (7), Finlande (1), France (23), Grande-Bretagne (25), Grèce (1), Italie (2), Roumanie (1), Russie (40), Serbie (1), Suisse (1), Tchécoslovaquie (1), Turquie (1) ;
  • des espaces maritimes : Océan Atlantique (3), Mer Baltique (1), Mer Méditerranée (2), Mer du Nord (13), Mer Noire (1), Océan Indien (7) et Océan Pacifique (3) ;
  • des espaces terrestres : Afrique (4), Asie (2), Moyen-Orient (1) ;
  • des fronts : Ouest (64), Orient (14), Est (3).

Grâce à ses réseaux, l’éditeur réussit à publier des traductions en langue française : 129 titres sont des traductions d’ouvrages publiés en Allemagne, en Grande-Bretagne ou encore aux États-Unis. Pour ce faire, Payot a eu recours à des spécialistes (des anciens marins par exemple, des linguistes ou encore des professeurs) mais aussi à des militaires, de l’active et de la réserve, dans le cadre de leurs fonctions. Parmi les nombreux officiers venus des services de renseignement français qui ont travaillé pour Payot, on peut citer Marie Louis Koeltz (1884-1970), officier au 2e bureau de l’état-major de l’armée durant l’Entre-deux-Guerres, qui a traduit de l’allemand (et souvent préfacé) onze livres de la collection.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur cette collection. Ces mémoires, études et documents devaient servir à écrire une histoire de la guerre, qui dépasse les frontières nationales pour embrasser une perspective mondiale. Ces ouvrages avaient une ambition historique en mettant à disposition des lecteurs des sources variées, qu’il s’agisse de sources de première main ou d’interprétations. Aujourd’hui ces titres deviennent eux-mêmes des objets d’histoire, en ce qu’ils nous révèlent des tout débuts de l’historiographie de la Grande Guerre.

Pour en savoir plus :

Roger Chartier, Henri-Jean Martin (dir.), Histoire de l’édition française. Le livre concurrencé, 1900-1950, Paris, Fayard, 1991, p. 325.

Yann Prouillet, « Une bibliographie de la guerre dans les Vosges », Guide des sources de la Grande Guerre dans le département des Vosges, Conseil général des Vosges, 2008, p. 14-25

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Du Punch pour 2014

Punch

J’ai découvert récemment un volume relié de l’hebdomadaire satirique britannique Punch, or the London Charivari. Ce magazine a été fondé en 1841 par le journaliste Henry Mayhew (1812-1887) et l’illustrateur Ebenezer Landells (1808-1860). L’humour et la satire de Punch ont contribué à soutenir le moral des Britanniques pendant la Première Guerre mondiale. Les illustrations et les caricatures sont très drôles. Le magazine, qui fut une véritable institution en Grande-Bretagne (il a cessé de paraître en 2002), est numérisé (jusque 1922) et disponible en ligne ici. On peut aussi voir ici une galerie de cartoons de Punch portant sur la Première Guerre mondiale.

Nous en profitons pour vous souhaiter de joyeuses fêtes de fin d’année et plein de punch pour 2014 : à l’année prochaine !

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Andreas Latzko, Hommes en guerre

Hommes en guerreHommes en guerre (Menschen im Krieg) fait partie de ces rares œuvres littéraires pacifistes rédigées par un combattant de la Grande Guerre alors que celle-ci n’était pas encore terminée. Publié sous couvert de l’anonymat à Zürich en 1917, il est très rapidement traduit en plusieurs langues mais interdit dans les pays belligérants. C’est en effet un livre rédigé pour dénoncer la guerre, ce que l’auteur y a vu et subi. Ce livre moins connu qu’A l’Ouest, rien de nouveau d’Erich-Maria Remarque ou Quatre de l’infanterie d’Ernst Johannsen, pour ne citer que des romans en langue allemande, est cependant un pamphlet d’une très grande force car il est structuré en six nouvelles. Mais ce qui en fait une particularité littéraire pour le lecteur français, c’est qu’il est rédigé dans un style expressionniste auquel nous n’avons pas été habitués dans notre pays. La littérature de Latzko, au même titre que la poésie dada, ou l’expressionnisme allemand en peinture et dans le cinéma, est le fruit du traumatisme de la guerre en Europe, et particulièrement en Europe centrale. C’est pourquoi je voudrais évoquer l’auteur avant son œuvre.

Andreas Latzko est un écrivain et journaliste hongrois, né à Budapest en 1876. Volontaire d’un an dans l’armée austro-hongroise, puis réserviste, il sert pendant la Première Guerre mondiale sur le front de l’Isonzo, théâtre de la majorité des nouvelles qui composent Hommes en guerre. Gravement blessé à Gorizia (Italie), de surcroît atteint de malaria, il est hospitalisé pendant huit mois, avant d’être envoyé en convalescence à Davos, en Suisse, à la fin de l’année 1916. C’est là qu’il rédige son œuvre. Il s’installe ensuite à Berlin, où il continue son travail d’écrivain. Il va sans dire qu’à l’arrivée au pouvoir d’Hitler, ses livres sont brûlés dans les autodafés. Il meurt à New-York en 1943.

Lorsque Menschen im Krieg paraît, il est immédiatement soutenu par le satiriste autrichien Karl Kraus, un précurseur de l’expressionnisme et l’auteur de la pièce Die letzten Tage der Menschheit. Il est également l’ami d’auteurs engagés dans le combat pacifiste et que la guerre démoralise car elle signifie la fin de la civilisation. Ces auteurs lui rendent visite en Suisse : Stefan Zweig, Georg Friedrich Nicolai, un médecin auteur d’une Biologie de la guerre qui fait l’admiration de Latzko. L’auteur influence également les pacifistes français. Lorsque son livre est publié en France, Romain Rolland (Au-dessus de la mêlée) en a rédigé la préface, Henri Barbusse (Le Feu) l’avant-propos et Marcel Martinet (Les Temps maudits) la postface. Une nouvelle édition de l’ouvrage est prévue au début de 2014 aux éditions Agone, comportant les préfaces et postface françaises de 1917, ce qui n’est pas le cas de l’édition actuelle. De larges extraits et des comptes-rendus du livre sont disponibles sur le site de l’éditeur.

Il sera donc bientôt facile de se procurer ce livre, œuvre de fiction mais dans laquelle le passé vécu par l’auteur ressort comme un refus d’oublier l’horreur et l’absurdité de la guerre, de la reléguer dans une mémoire enfouie. La folie comme expression du réel ressort particulièrement dans la nouvelle intitulée « Le Camarade », dans laquelle un homme traumatisé par la mort horrible d’un soldat, survenue sous ses yeux, refuse d’oublier. Il est interné dans un asile mais s’estime plus sain d’esprit que ceux qui veulent tourner la page. L’horreur reste inscrite en lui (« Quelle horreur est-il ? Dix mille morts ») et ceux qui ne l’ont pas vue ne peuvent la comprendre : « Les médecins n’admettent que cet idiot de réel avec son attirail d’objets balourds et de chochoses ridicules. Qu’on soit le berceau d’un mort, c’est trop pour messieurs les docteurs. »

Le traumatisme psychologique est également le thème de la nouvelle « La Mort du héros », dans laquelle un lieutenant est hanté par l’image de soldats ayant un « disque de gramophone » vissé sur le cou à la place de la tête et avançant au son de la Marche de Rakoczy. Le recueil de nouvelles commence dans l’hôpital d’une petite ville autrichienne où seuls les soldats convalescents rappellent par leurs blessures que la guerre est proche. Ces officiers estropiés et défigurés discutent dans un « jardin plein de nuit, de souffrance et de mort ». Ils s’en prennent aux femmes et plus généralement à l’arrière, c’est-à-dire à ceux qui les ont laissé partir, sacrifiant à la mode de l’héroïsme et de la virilité. Dans « Le Baptême du feu », deux officiers sont opposés : un lieutenant venu de l’arrière, un « blanc-bec » criminel de guerre obsédé par l’obtention de la croix-de-fer, impitoyable avec les soldats et, face à lui, un capitaine débonnaire et trop sensible, « l’oncle Marschner », pour qui « Tous ne sont pas des héros. S’ils font leur devoir, c’est déjà pas mal. » L’hypocrisie et la forfanterie sont ensuite incarnées dans « Le Vainqueur » par un général-en-chef, fonctionnaire sauvé de l’ennui et de l’oubli par un succès militaire mais que la vue d’un mutilé de guerre dérange dans sa villégiature. La dernière nouvelle, enfin, « Le Retour », évoque le sort d’une « gueule cassée », un paysan hongrois engagé volontaire qui, de retour dans son village, subit les sarcasmes d’un bossu exempté et l’humiliation de voir sa fiancée mariée à un aristocrate profiteur de guerre.

Je reprends, pour terminer, un dernier extrait figurant sur la quatrième de couverture du livre. Il témoigne autant de la volonté de l’auteur de dénoncer la guerre que de l’effroi du combattant ayant conservé sa conscience : « Il paraît qu’il existe encore des hommes faits de chair et de sang qui peuvent lire un journal sans vomir. Sans dégoût ni révolte. Peut-on avoir connu ce défilé continu de cadavres, cette production ininterrompue de souffrance, cette fabrique à malheurs et lire avec sérénité une page sur les progrès médicaux ? […] Qui sont les fous ? »

Frédéric Dessberg

Andreas Latzkó, Hommes en guerre : nouvelles, Marseille, Agone, 1999, 165 p. (traduction de l’allemand de Martina Wachendorff et Henri-Frédéric Blanc)

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La correspondance d’un cultivateur-soldat (1913-1919)

CorrespondanceLa correspondance laissée par les soldats est une des sources les plus citées par les historiens de la Grande Guerre. Pourtant il est souvent difficile de la contextualiser. La correspondance du soldat Maurice Gastellier est intéressante à plus d’un titre. Son petit-fils, Joël Thierry, a retranscrit l’intégralité de cette correspondance, puis il l’a croisée avec les journaux des marches et opérations des 76e et 19e régiments d’infanterie, des 9e, 10e, 125e, 22e et 163 divisions d’infanterie. De cette façon, il a reconstitué la vie de son aïeul au jour le jour.

Né à Coulommiers, en Brie, le 20 décembre 1893, Maurice Gastellier, orphelin de père à 14 ans, est un jeune cultivateur au hameau du Theil (Seine-et-Marne). Il est incorporé  au 76e régiment d’infanterie (Clignancourt) en qualité d’engagé volontaire le 14 octobre 1913 puis il est affecté au 19régiment d’infanterie (Brest) le 1er mai 1916. Il est démobilisé le 11 avril 1919. Soldat de 2e classe de 1913 à 1919, il laisse au pays sa mère, Julia, veuve à 37 ans, son frère cadet René, un ouvrier Joseph et un cheval, Bijou, pour les travaux des champs. Il entretient avec les siens une correspondance régulière atteignant plus de 600 lettres. Maurice écrit, le plus souvent, au crayon de papier sur des cartes de correspondance militaire, des carte-lettres de petit format, du papier à lettre, des cartes postales mais aussi au dos des lettres de sa mère quand la pénurie de papier se fait sentir. S’exprimant dans un français oral et populaire teinté de patois briard, il témoigne de son quotidien, avec pudeur et humilité.

La guerre de Maurice est celle, banale, d’un fantassin. D’après sa correspondance et les archives militaires, Maurice Gastellier passe près d’un tiers de son temps de guerre aux tranchées. Avec le 76régiment d’infanterie, il participe à la bataille des frontières dans les Ardennes en 1914, aux premières attaques de Vauquois en février-mars 1915 et à la 2e bataille de Champagne à l’automne 1915. Avec le 19régiment d’infanterie, il se bat à Berry-au-Bac dans la guerre des mines de la côte 108, au fort de Vaux en novembre 1916, au Chemin des Dames en 1917, dans le secteur de l’Avre en Picardie et à nouveau sur le Chemin des Dames pendant la 3e bataille de l’Aisne en 1918. Enfin, après un séjour à l’Hartmannswillerskopf en Alsace en juin 1918, il participe aux offensives de l’automne 1918. Il franchit la Meuse le 9 novembre 1918. Dans sa lettre du 12 novembre, il écrit qu’il voit, l’un après l’autre, ses camarades disparaître jusqu’à « la dernière heure de guerre« . Enfin, cette correspondance constitue un des rares témoignages d’un soldat français sur les événements de la Courtine ayant impliqué des soldats russes en 1917.

Pour contourner l’interdiction de mentionner des noms de lieux dans les lettres, Maurice Gastellier emploie des codes. Le 28 mars 1917, il écrit que son régiment marche en direction de « la ville aux quatre S » pour ne pas citer Soissons ; le 5 avril 1917, il stationne dans « un village qui porte le nom de ce qui est accroché sous l’hangar de chez nous, à côté de la grande échelle et de ta lessiveuse » pour Laffaux sur le Chemin des Dames, etc. Face aux horreurs de la guerre, il adopte une attitude à la fois de contournement et d’autocensure. Par exemple, le 16 février 1915, à la veille de la première offensive sur Vauquois, il écrit une brève lettre : « Je crois que ça ne va pas être le même genre de guerre que d’habitude. Enfin, je ne t’en dis pas davantage car je n’ai pas grand temps« . Le 19 février, après l’attaque, il écrit : « nous n’avons pas été faire quelque chose de beau. Je n’ai pas voulu te le dire car je ne croyais pas en revenir. Nous avions un travail infaisable à faire. Il fallait charger à la baillonnette et s’efforcer de prendre le pays de Vauquois qui est sur une hauteur et imprenable [...] Les premiers qui ont sorti de la tranchée pour partir en avant [...] ont été tués, nous, nous étions placés en face d’une mitrailleuse, il n’y avait pas moyen de sortir, ça fait que nous sommes restés [...] Enfin, il y a 60 morts et 160 blessés dans notre bataillon [...] J’ai toujours dis et je le répète, on ne les repoussera jamais, les tenir, je crois que l’on y arrivera mais le restant non« .

Ses séjours au front sont entrecoupés par des périodes d’exercices et d’instruction (12 % de son temps), des marches (9 %) et des travaux dans les lignes (11 %). De 1914 à 1918, il est blessé quatre fois et évacué malade à deux reprises, ce qui explique qu’il passe près de 18 % de son temps dans des formations sanitaires (hôpitaux et infirmeries) :

  • Le 2 avril 1915 à Vauquois, il est blessé par un éclat d’obus de 155 mm qui provoque une commotion cérébrale. Il est transporté par ambulance puis par train sanitaire à l’hôpital de Tulle (Corrèze) et à l’hôpital d’Argentat (Corrèze). Il bénéficie ensuite d’une permission de convalescence chez lui au Theil en juin 1915,
  • Le 6 mai 1917 au Chemin des Dames, il est touché par un éclat d’obus à l’épaule gauche. Il est transporté à l’Hôpital de Royallieu (Oise) puis obtient une permission de convalescence au Theil.
  • Le 20 octobre 1917 à La Malmaison, il est gazé lors de l’attaque du fort au ravin de Jouy et il est envoyé à l’hôpital de Meaux.
  • Le 26 mars 1918 à Royes, il est blessé à la cuisse droite par une balle de mitrailleuse. Il rejoint Montdidier avec difficulté, à pied puis dans un camion. Il est ensuite transporté par train sanitaire jusqu’à l’hôpital de Rouen.

Il est évacué pour maladie à deux reprises. Il échappe à l’épidémie d’oreillons qui frappe le régiment mais il est atteint de la typhoïde. Il est conduit à l’hôpital de Bar-le-Duc en novembre 1915 puis à l’hôpital de Saint-Amand-Montrond. Ensuite, au milieu de l’année 1916, affaibli par une série de furoncles et une conjonctivite, il est envoyé à l’hôpital de Château-Thierry puis au dépôt des éclopés de Crézancy.

Pendant plus de quatre ans, les échanges épistolaires ont contribué à maintenir les relations entre le front et l’arrière. La riche correspondance laissée par Maurice Gastellier le montre bien. Ce paysan évoque, avec pudeur, son quotidien au front. Il a connu tous les secteurs du front de l’Aisne à l’Alsace. Il a parcouru des centaines de kilomètres à pied, en camion et en train du nord au sud, d’est en ouest. Il écrit principalement pour rassurer les siens et gouverner l’exploitation à distance au fil des saisons. Il donne régulièrement des ordres, des conseils et quelque fois des réprimandes sur le déroulement des travaux des champs.

Pour en savoir plus sur la correspondance de guerre :

Christophe Prochasson, 14-18. Retour d’expérience, Paris, Texto, 2008, 431 p. Le chapitre VII est consacré aux « témoignages des correspondances ». (Voir les recensions de Pierre Purseigle sur La vie des idées et d’Alexandre Lafon sur Le Mouvement social).

Carine Trevisan, « Lettres de guerre », Revue d’histoire littéraire de la France, 2/2003 (Vol. 103), p. 331-341 [en ligne].

Sylvie Housiel, « De la micro-analyse à l’analyse globale des correspondances : lettres de combattants pendant la Grande Guerre », Argumentation et Analyse du Discours [En ligne], 1 | 2008, mis en ligne le 07 septembre 2008.

Joël Thierry / Michaël Bourlet

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La lettre testament du sergent Marcel Prévost

En août dernier, le Daily mail annonçait la publication sur Internet de 230 000 lettres, accompagnées de leurs testaments, laissées par des soldats britanniques avant qu’ils trouvent la mort sur les champs de bataille de la Première Guerre mondiale (voir aussi Heartbreaking World War 1 Wills Written By Soldiers On The Way To The Western Front – PICTURES). En France, ces documents sont rares et souvent conservés dans les archives familiales. Pourtant, la pratique était répandue parmi les combattants, comme le montre cette lettre du sergent Maurice Prévost : elle nous a été confiée par Yann Thomas, chercheur en histoire, qui a accepté qu’elle soit publiée sur ce blog, et qui possède également l’enveloppe, ainsi que des photographies du sergent, de son épouse et de ses enfants. Plus qu’une lettre testament, ce document est une lettre d’amour d’un fils,d’un père et d’un mari à sa famille.

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Né à Grand (Vosges) le 7 janvier 1884, Maurice Prévost est employé de bureau à Houilles dans les Yvelines avant la guerre. Il est marié à Amélie Mancel depuis le 29 janvier 1908 quand la guerre est déclarée. Il rejoint alors le 239e régiment d’infanterie de Rouen en qualité de sergent fourrier. Le vendredi 16 juillet 1915, avant de monter en ligne dans le secteur de Neuville-Saint-Vaast (Pas de Calais), il rédige, à la demande de sa femme, une lettre testament qu’il glisse dans une enveloppe portant cette inscription « prière d’envoyer cette lettre à son adresse après ma mort dans une seconde enveloppe en laissant celle-ci ».

Enveloppe de la lettre testament du sergent Prevost

Le 1er octobre 1915, il est porté disparu au combat dans le secteur de Neuville-Saint-Vaast, à Givenchy-en-Gohelle à une dizaine de kilomètres au sud-est de la cité minière de Lens (Pas-de-Calais) (voir journal des marches et opérations du 239e RI, vue n°18). Comme souhaité par Maurice, son épouse reçoit la lettre le 4 octobre 1915. Le corps du sergent fourrier Maurice Prévost n’a jamais été retrouvé, englouti dans la terre d’Artois.

Voici le document original suivi de la transcription.

Vendredi 16 juillet 1915
Averdoingt
Pas de Calais

Ma chère petite Amélie
Mes chers petits

Tout à l’heure, nous allons nous embarquer en autos pour aller dans un mauvais secteur, entre Neuville-Saint-Vaast et Souchez. Il se pourrait qu’il m’arrive un accident.
Tu m’as dit ma chérie que tu voudrais bien avoir un dernier adieu ; merci de cette franchise. De mon côté, j’y avais déjà pensé depuis longtemps mais ça m’embêtait d’écrire cette lettre qui ressemble un peu trop à un testament. A Cormicy [Marne], il me semblait que rien ne pourrait m’arriver, mais ici, tout en partant avec confiance je suis un peu émotionné tout de même. On parle tant de ce secteur, il y a les gaz, c’est canonné beaucoup, enfin, c’est l’inconnu pour nous.
Ma chère petite Amélie, je t’écris ce mot dans ma petite chambre où je viens de passer deux très bonnes nuits. Ma chérie, puisqu’il faut prononcer ces mots, prenons notre courage à deux mains. Il se peut donc que je meure ; tu ne recevras cette lettre que dans cette occasion ; ou bien alors c’est moi qui te la remettrai, après la guerre, avec un gros sanglot de joie.
Si cette cruelle destinée nous était réservée, tu sauras ma chère petite Amélie que je suis mort en brave, et que jamais je n’ai eu à me reprocher une mauvaise action envers toi. Notre amour, ma chérie, aura toujours été aussi beau jusqu’à la fin, et si j’ai le temps de prononcer quelques paroles ce sera pour nous, celui de nos chers petits anges, qui sont peut-être en train de rire, pendant que j’écris de bien tristes choses, celui de nos parents pour lesquels tu seras alors la seule consolation. Je n’ose pas écrire une lettre semblable pour eux, c’est assez d’une pour un pauvre cœur malheureux. Cette lettre vous sera commune, le nom de ta chère maman qui a toujours été pour moi si affectueuse, celui de tous nos parents en général, tu diras à parrain combien je le remercie pour tout ce qu’il a fait pour vous, pour moi.
Et puis c’est tout ma chère petite Amélie. Je joins à cette lettre cette petite fleur de muguet que tu m’avais mise un jour dans une lettre. Je t’embrasse pieusement avant de refermer cette lettre et je te dis adieu ma pauvre petite, élève nos enfants dans l’amour de leurs parents, de leurs grands-parents. Qu’ils remplacent un peu celui qui ne reviendra plus et qui les aimait tant.
Ne pouvant te donner ce baiser d’adieu, je te donne cette fleur fanée sur laquelle tu le retrouveras, je m’arrête cette lettre est trop douloureuse à écrire, ce que je ne dis pas, ce qui m’échappe, tu le devineras.
Une dernière fois, je te donne un baiser pour toi et pour tous nos parents. Je vais t’écrire cette fois une lettre qui partira demain et qui te donnera de la joie.
Je prie Dieu que tu ne reçoives jamais cette lettre, avec quel bonheur je te la lirai au retour, si Dieu le permet.
En tout cas, je m’en vais la conscience nette et l’âme blanche comme le jour heureux où ensemble nous nous sommes approchés de la Sainte Table pour notre mariage.
Celui qui t’a aimé de tout son cœur, a chéri nos enfants, et vénéré nos parents.

Maurice

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C’était un 13 novembre… mais où ? A vous de jouer

Comme l’an dernier, à la veille de la commémoration de l’armistice du 11 novembre 1918, nous vous proposons un petit jeu. Qui figure sur la photographie suivante et ou a-t-elle été prise ? Un indice : elle date du 13 novembre 1918.

Photographie

Le jeu se terminera le jeudi 14 novembre à 12 heures. L’internaute qui donnera la bonne réponse aura une petite récompense.

Bonne chance et à vos commentaires…

***

Vous avez été nombreux à participer à notre petit jeu. Françoise Grave, du CDI du lycée Yves Kernanec de Marcq-en-Baroeul, a été la première à nous donner la bonne réponse. En effet, cette photographie, tirée des fonds de l’ECPAD, représente le roi Albert Ier, Elisabeth, duchesse de Bavière et reine des Belges depuis 1909, et le prince Léopold (futur Léopold III) à Gand le 13 novembre 1918.

A la suite du déclenchement de l’offensive finale et du repli de l’armée allemande, le roi et son armée entrent victorieux dans les villes libérées, sous les ovations de la foule. Ce sont les « joyeuses entrées », une vieille tradition qui donnait lieu autrefois à des fêtes et cérémonies autour de la personnalité d’un souverain. En Belgique, ces manifestations se poursuivent après l’armistice, mêlant l’émotion et la joie au terme de quatre années d’occupation. La famille royale entre à Gand le 13 novembre, à Anvers le 19 novembre. Les rues des villes pavoisées sont le théâtre d’importants défilés des troupes belges accompagnées de troupes alliées, suivant le cortège royal, salués unanimement par la foule.

La date est importante politiquement. Albert Ier a préféré retarder son entrée à Bruxelles, en raison des troubles qui agitent la ville mais aussi pour consulter au préalable des personnalités de la Belgique occupée afin d’assurer la transition. Des réformes radicales dans les domaines constitutionnel, politique, économique et social s’imposent pour répondre aux attentes nées de la guerre et pour sauver la monarchie parlementaire. Depuis le 24 octobre, le roi a installé son quartier général non loin de Bruges, dans le château néo-gothique de Lophem. C’est dans ce contexte de négociations que le roi effectue son entrée officielle à Gand le 13 novembre.

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Les Pays de Savoie et la Grande Guerre : un colloque sur les sources

Les Pays de Savoie et la Grande GuerreVendredi 29 novembre, les Archives départementales de la Haute-Savoie accueilleront un colloque très intéressant intitulé « Les pays de Savoie et la Grande Guerre : quelles sources ?« . Cette journée est organisée conjointement par les Archives départementales de Haute-Savoie, de Savoie et le laboratoire Langages, Littératures, Sociétés (LLS) de l’université de Savoie. L’objectif de cette journée est double : s’intéresser aux archives disponibles pour « comprendre et étudier les répercussions de la Grande Guerre sur les pays de Savoie » et mieux connaître les événements qui seront commémorés à l’occasion du centenaire.

Des professionnels des archives évoqueront les sources archivistiques en Pays de Savoie, les sources archivistiques nationales (Archives nationales, de la Défense, des Affaires étrangères, de l’Économie et des Finances et de la SNCF) et internationales (italiennes et suisses). Patrice Marcilloux, professeur d’archivistique à l’université d’Angers, prononcera la conférence inaugurale : « Usages et logiques d’usages des archives de la Grande Guerre : de la preuve à l’individu en passant par la Grande Guerre« . La journée sera clôturée par Georges-Henri Soutou, de l’Institut de France.

A la veille de la commémoration du Centenaire et alors que les journées d’étude, les colloques et les publications sur la Grande Guerre se multiplient, cette manifestation rappelle l’importance des sources dans la construction et la diffusion de l’histoire de la Grande Guerre.

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Quatre lettres inédites de Jean-Norton Cru à Charles Delvert

Charles Delvert (1879-1940) est un des grands témoins de la Grande Guerre. Ce normalien, officier de réserve au 101e régiment d’infanterie, commande une section puis la 8e compagnie du régiment. Il s’illustre notamment dans les combats autour du fort de Vaux pendant la bataille de Verdun. Entre 1914 et 1916, il est blessé à quatre reprises, ce qui lui vaut d’être inapte au service armé. Il termine alors la guerre en qualité d’officier d’état-major à la 5e armée puis en Italie.

Pendant la guerre, Delvert décrit sa guerre au jour le jour sur des carnets. Il en tire deux ouvrages : Histoire d’une compagnie, publié en 1918, et Carnets d’un fantassin, en 1935. Dans un style épuré, il relate sa vie au front et en convalescence pendant la guerre. On découvre un officier proche de ses hommes et humain dans son commandement. D’ailleurs, les Carnets sont dédicacés à ses hommes de la 8e compagnie. Aujourd’hui, les archives de Charles Delvert sont conservées par la famille. Elles sont d’une grande richesse et se composent notamment de manuscrits, de photographies et des carnets originaux. Sa correspondance d’après-guerre montre qu’il a entretenu des relations avec les soldats de sa compagnie mais aussi avec des hommes politiques, des militaires de haut rang et des intellectuels français et étrangers. Jean-Norton Cru faisait partie de ses correspondants.

Les descendants de Charles Delvert nous ont autorisés à publier quatre lettres inédites qu’il a reçues de Jean-Norton Cru au moment où ce dernier se lançait dans l’écriture d’un « livre sur les livres de guerre« , qui n’est autre que Témoins. Ces lettres sont présentées en intégralité ci-dessous dans quatre diaporamas. Mais voici d’abord quelques points qu’il nous a semblé intéressant de souligner :

  • Il explique longuement que sa principale motivation est de fournir des matériaux aux « historiens de l’avenir ». « Je ne veux ni écrire l’histoire, ni même faire la critique des textes (..). Mais il est une critique qui deviendra tout à fait impossible quand notre génération aura passé : c’est la critique qui demande cette connaissance de la guerre que seuls ceux qui l’ont faite, vécue et méditée dans l’angoisse, peuvent avoir« .
  • Il expose aussi sa méthode de travail, qui a consisté à lire des souvenirs de soldats de l’Empire (comme ceux de Marbot ou Coignet), dans le but de les comparer avec les 250 carnets, souvenirs, témoignages et romans laissés par des combattants de la Grande Guerre et qu’il a tous lus. Il a travaillé sur des cartes, il a vérifié et croisé tous les témoignages. Dans chacune de ses lettres, Jean-Norton Cru fait état de l’avancement de ses travaux et exprime ses craintes (ne pas avoir le temps de terminer, ne pas pouvoir publier, ne pas être diffusé, etc.). Il pousse aussi Delvert à publier ses carnets en raison de la valeur de son témoignage. Il lui demande de diffuser la nouvelle de la publication de Témoins en France, ce que fait Charles Delvert dans la Revue des Deux Mondes en 1929 (voir ici).
  • Il se confie peu à peu à Charles Delvert. Par exemple, il fait part de ses doutes au sujet de la véracité de certains écrits, doutes aujourd’hui confirmés par des sources inconnues de Jean-Norton Cru à l’époque, à l’instar des fiches matricules. A travers ces lettres, on voit aussi que Jean-Norton Cru s’intéresse presque exclusivement aux témoignages des diplômés, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui.
  • Enfin, il décrit sa vie quotidienne de chercheur et de professeur aux États-Unis et fait part de ses observations sur ce pays.
Conseils pour visionner les lettres : cliquer sur le diaporama puis sur « afficher l’image » (clic droit) pour agrandir ou réduire en appuyant sur les touches ctrl+ ou ctrl-.

 Lettre du 22 février 1925

 « Votre livre présentera aux générations futures une image fidèle de cette guerre, image ni flattée, ni poussée au noir, deux défauts aussi dangereux l’un que l’autre, car le fanatisme militaire et le fanatisme pacifiste se renforcent l’un l’autre« 

 Lettre du 24 juin 1926

 « Je prends les livres de guerre dans mon sens à moi, qu’aucun critique de la presse ou d’ailleurs ne semble avoir conçu : livre de combattant parlant de lui-même. On est hypnotisé par les historiques et les histoires, par les bouquins des Madelin, Le Goffic, Bordeaux, Victor Giraud, sans parler des Mangin et autres grands chefs ou jeunes Turcs. Pourquoi s’adresser aux saints quand on peut s’adresser à Dieu ? Ce sont les sources qu’il faut. Ce sont les témoins qu’il faut consulter et non les badauds (…). »

 

Lettre du 27 février 1928

 « Vous pouvez beaucoup faire pour moi, ou plutôt pour l’idéal des combattants que je représente, en lisant mon livre tôt et en en parlant autour de vous en le décrivant tel qu’il est et non pas tel qu’on s’imaginerait : un nouveau livre « rasoir » sur un sujet rebattu, dont on a marre ».

Lettre du 28 novembre 1929

« Nous trouvons ici un exemple de cette union sacrée que je désire réaliser chez les lecteurs de Témoins car on n’arrivera à rien si la droite veut s’en tenir à une vérité de droite et la gauche à une vérité de gauche quand il s’agit de la guerre. »

Remerciements : Vincent Delvert

 

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